22 juin 1941: Début de l’opération Barbarossa et de la Grande Guerre patriotique

22 juin 1941: Début de l'opération Barbarossa et de la Grande Guerre patriotique

Grand silence ces jours-ci dans les media, pourtant généralement friands de (certaines) commémorations, sur le lancement par le Troisième Reich, il y a 70 ans, de l’Opération Barbarossa et de la riposte, proclamée Grande guerre patriotique, de l’Armée rouge et des peuples de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, sous la direction de Joseph Staline.

Vous trouverez ci-dessous deux extraits de l’ouvrage Staline. Histoire et critique d’une légende noire, analysant des écrits et déclarations -à l’époque et pendant les décennies suivantes- relatifs aux premiers jours de cette période critique, et déterminante pour le destin de la Deuxième guerre mondiale et des populations qui y ont été impliquées.


En complément, ci-dessous, quelques éléments publiés ces jours-ci par Ria Novosti à ce même sujet.

 

Cette diffusion est faite avec l’accord de l’auteur et de l’éditeur qui demande d’indiquer l’adresse où l’on peut se procurer le livre, pour ceux qui ne le trouveraient pas en librairie :

http://www.aden.be/index.php?aden=staline-histoire-et-critique-d-une-legende-noire .


Ces extraits se trouveront (dans les langues disponibles) sous peu sur le blog de l’auteur :

http://domenicolosurdo.blogspot.com/ 

  

Compléments :

1) Je vous recommande vivement la galerie des superbes photos éditées par Ria Novosti sur Les premiers jours de la Grande guerre patriotique

«  Il y a 70, à midi, le 22 juin 1941, le pays tout entier écoutait le message radio du président du Conseil des commissaires du peuple Viatcheslav Molotov. Il évoquait l’attaque perfide de l’Allemagne contre l’URSS et le début de la guerre patriotique. “Notre cause est juste. L’ennemi sera vaincu. Notre victoire est certaine.” Tels étaient les derniers mots de ce message. A l’époque personne ne savait qu’il faudra attendre quatre longues années jusqu’à la Victoire ».

Voir : http://fr.rian.ru/photolents/20110622/189919800.html

 

2) Agression nazie contre l’URSS: l’Occident a laissé faire (Lev Sotskov)

« L’Occident n’a jamais cherché à pacifier l’Allemagne hitlérienne. Les pays occidentaux avaient un seul objectif: canaliser l’agression de l’Etat nazi vers l’Est, a déclaré mardi aux journalistes le général à la retraite du Service russe des renseignements extérieurs (SVR), auteur d’une compilation de documents déclassifiés du SVR, L’Agression, Lev Sotskov.

“Il n’y avait aucune pacification, l’objectif consistait à pousser l’Allemagne hitlérienne vers l’Est.” Voici un extrait de l’entretien de l’ambassadeur finlandais à Londres avec un ministre britannique. Le dernier décrit la politique militaire britannique de l’époque :

“La Grande-Bretagne et la France ne s’opposeront pas à l’expansion allemande vers l’Est”, déclare-t-il. La position du gouvernement britannique est la suivante: “Laissons faire le temps et attendons qu’un conflit important éclate entre l’Allemagne et la Russie”, a déclaré M. Sotskov lors d’une conférence de presse à RIA Novosti ».

Voir : http://fr.rian.ru/world/20110621/189912192.html

 

Ceci n’est pas un scoop pour ceux qui s’intéressent aux véritables ouvrages d’histoire, mais dans l’indigence des informations actuelles, ce “nouveau” témoignage n’est peut-être pas inutile.

Marie-Ange Patrizio

Staline. Histoire et critique d’une légende noire.  

Avec un essai de Luciano Canfora : De Staline à Gorbatchev : comment finit un empire.

  

Ed. Aden (janvier 2011, Bruxelles)

Extraits chap. 1 :

« A partir de Stalingrad et de la défaite infligée au Troisième Reich (puissance qui paraissait invincible), Staline avait acquis un prestige énorme dans le monde entier. Et, ce n’est certes pas un hasard, Khrouchtchev s’arrête sur ce point de façon particulière. Il décrit en termes catastrophiques l’impréparation militaire de l’Union Soviétique, dont l’armée, dans certains cas, aurait été dépourvue de l’armement même le plus élémentaire. Ce qui ressort d’une étude qui semble parvenir des milieux de la Bundeswehr, et qui fait en tout cas grand usage des archives militaires de celle-ci, s’y oppose directement. On y parle de la «supériorité multiple de l’Armée rouge en chars d’assaut, avions et pièces d’artillerie » ; par ailleurs, « la capacité industrielle de l’Union Soviétique avait atteint des dimensions pouvant procurer aux armées soviétiques un armement quasi inimaginable ». Celui-ci augmente à des fréquences de plus en plus accélérées au fur et à mesure que s’approche l’opération Barbarossa. Une donnée est particulièrement éloquente : si en 1940 l’Union Soviétique produisait 358 chars du type le plus avancé, nettement supérieurs à ceux dont disposaient les autres armées, au premier semestre de l’année suivante, elle en produisait 1.503[1]. A leur tour, les documents provenant des archives russes montrent que, du moins dans les deux années précédant l’agression du Troisième Reich, Staline est littéralement obsédé par le problème de l’ « essor quantitatif » et de l’ « amélioration qualitative de tout l’appareil militaire ». Certaines informations parlent d’elles-mêmes : si dans le premier plan quinquennal, les sommes consacrées à la défense se montent à 5,4% des dépenses totales de l’Etat, en 1941 elles atteignent 43,4% ; « en septembre 1939, sur ordre de Staline le Politburo prit la décision de construire avant 1941 neuf nouvelles usines pour la production d’avions » ; au moment de l’invasion hitlérienne « l’industrie avait produit 2.700 avions modernes et 4.300 chars d’assaut »[2]. A en juger par ces informations, on peut tout dire sauf que leave israel alone l’URSS était arrivée impréparée au tragique rendez-vous avec la guerre.

Par ailleurs, il y a une décennie déjà, une historienne états-unienne a infligé un coup sévère au mythe de l’écroulement et de la fuite de ses responsabilités par le dirigeant soviétique immédiatement après l’invasion nazie : « bien qu’ébranlé, le jour de l’attaque, Staline convoqua une réunion de onze heures avec des chefs de parti, de gouvernement et des militaires, et il fit de même les jours qui suivirent »[3]. D’ailleurs nous disposons à présent du registre des visiteurs du bureau de Staline au Kremlin, découvert aux débuts des années 90 : il en résulte que dès les heures qui suivirent immédiatement l’agression, le leader soviétique s’engage dans un réseau très dense de rencontres et d’initiatives pour organiser la résistance. Ce sont des jours et des nuits caractérisés par une « activité […] exténuante » mais ordonnée. Dans tous les cas, « tout l’épisode [raconté par Khrouchtchev] est totalement inventé », cette « histoire est fausse »[4]. En réalité, dès le début de l’opération Barbarossa, non seulement Staline prend les décisions les plus délicates, en engageant des dispositions pour le déplacement de la population et des sites industriels qui sont sur la zone du front, mais « il contrôle tout de façon minutieuse, de la longueur et de la forme des baïonnettes jusqu’aux auteurs et aux titres des articles de la ‘ Pravda ‘ »[5]. Il n’y a pas de trace de panique ni d’hystérie. Lisons la note du journal personnel et du témoignage de Dimitrov : « A 7 heures du matin, je suis convoqué d’urgence au Kremlin. L’Allemagne a attaqué l’URSS. La guerre a commencé […] Calme, fermeté et confiance incroyable chez Staline et chez tous les autres ». La clarté des idées frappe plus encore. Il ne s’agit pas seulement de procéder à la « mobilisation générale de nos forces ». Il est aussi nécessaire de définir le cadre politique. Oui, « seuls les communistes peuvent vaincre les fascistes », en mettant fin à l’ascension apparemment irrésistible du Troisième Reich, mais il ne faut pas perdre de vue la nature réelle du conflit : « les partis [communistes] lancent un mouvement pour la défense de l’URSS. Ne pas poser la question de la révolution socialiste. Le peuple soviétique mène une guerre patriotique contre l’Allemagne fasciste. La question est la défaite du fascisme, qui met en esclavage de nombreux peuples et tente de faire de même avec d’autres peuples »[6]. (p. 31-33)

[…]

 La prudence et la méfiance du Kremlin sont bien compréhensibles : le péril d’une réédition de Munich était aux aguets, à une échelle bien plus large et bien plus tragique. On peut tout à fait émettre l’hypothèse que la seconde campagne de désinformation déclenchée par le Troisième Reich avait joué son rôle. En tous cas, si l’on s’en tient à la transcription retrouvée dans les archives du parti communiste fake activism soviétique, tout en donnant comme certaine l’implication à court terme de l’URSS dans le conflit, Staline, dans son discours du 5 mai 1941 aux lauréats de l’Académie militaire, soulignait comment l’Allemagne, historiquement, avait gagné quand elle n’avait combattu que sur un seul front ; alors qu’elle avait perdu lorsqu’elle avait été obligée de se battre en même temps à l’est et à l’ouest[7]. Voilà, Staline pourrait avoir sous-évalué la morgue avec laquelle Hitler était prêt à agresser l’URSS. D’autre part, il savait bien qu’une mobilisation totale hâtive aurait fourni le casus belli au Troisième Reich sur un plateau d’argent, comme cela s’était produit à l’éclatement de la Première guerre mondiale. Un point en tous cas reste certain : tout en agissant avec circonspection dans une situation assez embrouillée, le leader soviétique procède à une « accélération des préparatifs de guerre ». En effet, « entre mai et juin 800.000 réservistes sont rappelés, et à la mi-mai 28 divisions sont déployées dans les districts occidentaux d’Union Soviétique », tandis qu’avancent à rythme accéléré les travaux de fortification des frontières et de camouflage des objectifs militaires les plus sensibles. « Dans la nuit du 21 au 22 juin, cette vaste force est mise en état d’alerte et appelée à se préparer à une attaque par surprise de la part des Allemands »[8].

  Pour discréditer Staline, Khrouchtchev insiste sur les victoires initiales spectaculaires de l’armée d’invasion, mais glisse négligemment sur les prévisions formulées à l’époque en Occident. Après le démembrement de la Tchécoslovaquie et l’entrée à Prague de la Wehrmacht, Lord Halifax avait continué à repousser l’idée d’un rapprochement de l’Angleterre avec l’URSS, en ayant recours à cet argument : cela n’avait pas de sens de s’allier avec un pays dont les forces armées étaient « insignifiantes ». A la veille de l’opération Barbarossa ou au moment de son déchaînement, les services secrets britanniques avaient calculé que l’Union Soviétique aurait été « liquidée en 8-10 semaines » ; à leur tour, les conseillers du secrétaire d’Etat états-unien (Henry L. Stimson) avaient prévu le 23 juin que tout se serait terminé dans un laps de temps d’un à trois mois[9]. Par ailleurs, la foudroyante pénétration en profondeur de la Wehrmacht –observe de nos jours un illustre chercheur d’histoire militaire– s’explique aisément par la géographie :

«L’extension du front – 1.800 miles – et la rareté des obstacles naturels offraient à l’agresseur d’immenses avantages pour l‘infiltration et la manœuvre. En dépit des dimensions colossales de l’Armée Rouge, le rapport entre ses forces et l’espace était si faible que les unités mécanisées allemandes purent trouver aisément les occasions de manoeuvres indirectes sur les arrières de leur adversaire. En outre, les villes largement espacées, et où convergeaient routes et voies ferrées, offraient à l’agresseur de jouer sur des objectifs alternatifs et d’abuser l’ennemi sur la direction réellement menacée en le plaçant devant des dilemmes successifs».[10]

L’échec de la guerre-éclair se profile rapidement

Ne nous laissons pas aveugler par les poseurs activistes apparences : à bien y regarder, le projet du Troisième Reich, de renouveler à l’est le triomphal Blitzkrieg réalisé à l’ouest, commence à se révéler problématique dès les premières semaines du gigantesque affrontement[11]. A ce propos le journal de Joseph Goebbels s’avère très éclairant. Il souligne, à la veille immédiate de l’agression, l’irrésistibilité de l’imminente fake attaque allemande, « sans aucun doute la plus puissante que l’histoire ait jamais connue » ; personne ne pourra sérieusement s’opposer à la « plus forte mobilisation de l’histoire universelle »[12]. Et donc : « Nous sommes devant une marche triomphale sans précédents […]. Je considère la force militaire des Russes très basse, plus basse encore que ne la considère le Führer. S’il y avait et s’il y a une action sûre, c’est celle-ci »[13]. En réalité, la morgue d’Hitler n’est pas moins forte, puisque, quelques mois plus tôt, il s’était exprimé ainsi avec un diplomate bulgare, à propos de l’armée soviétique : ce n’est qu’une « plaisanterie »[14].

Si ce n’est que, dès le début, les envahisseurs tombent, malgré tout, sur de désagréables surprises : « le 25 juin, lors du premier raid sur Moscou, la défense antiaérienne se révèle d’une telle efficacité que la Luftwaffe devra dès lors se cantonner à des raids nocturnes en effectifs réduits »[15]. Dix jours de guerre suffisent pour que s’effondrent les certitudes de la veille. Le 2 juillet, Goebbels note dans son journal : « Dans l’ensemble, on se bat très durement et très obstinément. On ne peut en aucune façon parler de promenade. Le régime rouge a mobilisé le peuple »[16]. Les événements s’accélèrent et l’humeur des dirigeants nazis change radicalement, comme il ressort, encore, du journal de Goebbels.

  

24 juillet :

Nous ne pouvons avoir aucun doute sur le fait que le régime bolchevique, qui existe depuis presque un quart de siècle, a laissé de profondes traces chez les peuples d’Union Soviétique […]. Il serait donc juste de montrer avec une grande clarté, devant le peuple allemand, la dureté de la lutte qui se déroule à l’est. Il faut dire à la nation que cette opération est très difficile, mais que nous pouvons la dépasser et que nous la dépasserons[17].

1er août :

Au quartier général du Führer […] on admet ouvertement aussi que nous nous sommes un peu trompé dans l’évaluation de la force militaire soviétique. Les bolcheviques révèlent une résistance plus grande que ce que nous supposions ; surtout, les  moyens matériels à leur disposition sont plus grands que nous ne le pensions[18].

19 août :

Le Führer est intimement très irrité contre lui-même sur le fait de s’être laissé à ce point tromper sur le potentiel des bolcheviques par les rapports [des agents allemands] venant d’Union Soviétique. Sa sous-évaluation surtout des chars d’assaut et de l’aviation de l’ennemi nous a créé de nombreux problèmes. Il en a beaucoup souffert. Il s’agit d’une crise grave […]. En comparaison, les campagnes que nous avons menées jusqu’à présent étaient presque des promenades […]. Pour ce qui concerne l’ouest, le Führer n’a aucun motif de préoccupation […]. Avec notre rigueur et avec notre objectivité à nous allemands, nous avons toujours surévalué l’ennemi, à l’exception, dans ce cas, des bolcheviques[19].

16 septembre :

Nous avons calculé le potentiel des bolcheviques de façon totalement erronée[20].

Les chercheurs en stratégie militaire soulignent les difficultés imprévues sur lesquelles tombe immédiatement en Union Soviétique une machine de guerre puissante, expérimentée et prise dans le mythe de l’invincibilité[21]. « La bataille de Smolensk, dans la deuxième quinzaine de juillet 1941 (restée jusque là, dans la recherche, largement recouverte par l’ombre d’autres événements) [est] particulièrement significative pour l’issue de la guerre orientale »[22]. Cette observation vient d’un illustre historien allemand, qui rapporte ensuite ces éloquentes notes de journal du général Fédor Von Bock, les 20 et 26 juillet :

L’ennemi veut reconquérir Smolensk à tout prix et y fait sans cesse arriver de nouvelles forces. L’hypothèse exprimée quelque part que l’ennemi agisse sans plan ne résiste pas à l’épreuve des faits […]. On constate que les Russes ont achevé autour du front que j’avais construit un déploiement de forces nouveau, compact. En de nombreux points ils essaient de passer à l’attaque. Surprenant pour un adversaire qui a subi de tels coups ; il doit posséder une quantité incroyable de matériel, de fait nos troupes souffrent encore à présent du fort effet de l’artillerie ennemie.

Plus inquiet et même plus nettement pessimiste, l’amiral Wilhelm Canaris, dirigeant du contre-espionnage, commente, en parlant avec le général Von Bock le 17 juillet : « Je vois tout en noir »[23].

 
Non seulement l’armée soviétique n’est pas à la dérive, y compris dans les premiers jours et les premières semaines de l’attaque, et oppose même une « tenace résistance », mais elle s’avère bien conduite, comme le révèle entre autres la « résolution de Staline d’arrêter l’avancée allemande à l’endroit qu’il juge déterminant ». Les résultats de cet accorte guide militaire se révèlent aussi sur le plan diplomatique : c’est justement parce qu’il est « impressionné par l’affrontement obstiné dans la zone de Smolensk » que le Japon, présent ici avec des observateurs, décide de repousser la demande que lui fait le Troisième Reich de participer à la guerre contre l’Union Soviétique[24]. L’analyse de l’historien allemand fièrement anti-communiste est confirmée pleinement par des chercheurs russes dans le sillage du Rapport Khrouchtchev, qui se sont distingués comme champions de la lutte contre le « stalinisme » : « Les plans du Blitzkrieg (allemand) étaient déjà naufragés à la mi-juillet »[25]. Dans ce contexte, l’hommage que rendent le 14 août 1941 Churchill et F. D. Roosevelt à la « splendide défense » de l’armée soviétique n’apparaît pas de pure forme[26]. Même en dehors des cercles diplomatiques et gouvernementaux, en Grande-Bretagne –nous indique une note du journal de Beatrice Webb- des citoyens ordinaires voire d’orientation conservatrice montrent un « vif intérêt pour le courage et pour l’initiative surprenants et pour le magnifique équipement des forces de l’Armée rouge, pour l’unique Etat en mesure de s’opposer à la puissance presque mythique de l’Allemagne de Hitler »[27]. En Allemagne même, trois semaines déjà après le début de l’opération Barbarossa, commencent à circuler des rumeurs mettant radicalement en doute la version triomphaliste du régime. C’est ce qui ressort du journal d’un éminent  intellectuel allemand d’origine juive : à ce qu’il semble, à l’est « nous subirions d’immenses pertes, nous aurions sous-évalué la force de résistance des Russes », lesquels « seraient inépuisables en hommes et en matériel de guerre »[28].

Longtemps lue comme une expression d’ignorance politico-militaire voire de confiance aveugle à l’égard du Troisième Reich, la conduite extrêmement prudente de Staline dans les semaines qui précèdent le déclenchement des hostilités, apparaît maintenant tout à fait différente : « La concentration des forces de la Wehrmacht le long de la frontière avec l’URSS, la violation de l’espace aérien soviétique et de nombreuses autres provocations n’avaient qu’un but : attirer le gros de l’Armée rouge le plus près possible de la frontière. Hitler entendait gagner la guerre en une seule bataille ». Même de valeureux généraux ont été attirés par le piège, et, en prévision de l’irruption de l’ennemi, font pression pour un déplacement massif de troupes à la frontière : « Staline repoussa catégoriquement la requête, en insistant sur la nécessité de garder des réserves de vaste échelle à une distance considérable de la ligne de front ». Plus tard, ayant eu connaissance des plans stratégiques des concepteurs de l’opération Barbarossa, le maréchal Georgi K. Joukov a reconnu la sagesse de la ligne adoptée par Staline : « Le commandement de Hitler comptait sur un déplacement du gros de nos forces à la frontière avec l’intention de les entourer et de les détruire »[29].

En effet, dans les mois qui précèdent l’invasion de l’URSS, le Führer, discutant avec ses généraux, observe : « Problème de l’espace russe. L’ampleur infinie de l’espace rend nécessaire la concentration en des points décisifs »[30]. Plus tard, alors que l’opération Barbarossa a déjà commencé, il clarifie ultérieurement sa pensée lors d’une conversation : « Dans l’histoire mondiale il y a eu jusqu’à présent trois batailles d’anéantissement : Cannes, Sedan et Tannenberg. Nous pouvons être fiers que deux d’entre elles aient été victorieusement combattues par des armées allemandes ». Si ce n’est que, pour l’Allemagne, se révèle de plus en plus élusive la troisième, et la plus grande, bataille décisive d’encerclement et d’anéantissement rêvée par Hitler, qui, une semaine après, a été obligé de reconnaître que l’opération Barbarossa avait sérieusement sous-évalué l’ennemi : « la préparation guerrière des Russes doit être considérée comme fantastique »[31]. Le désir du joueur de hasard de justifier l’échec de ses prévisions se révèle ici transparent. Et pourtant, c’est à des conclusions similaires qu’arrive le chercheur anglais en stratégie militaire que nous avons cité plus haut : la raison de la défaite des Français réside « non dans la quantité ou la qualité de leur matériel, mais dans leur doctrine» ; de plus, le déploiement trop avancé de l’armée qui « avait gravement compromis sa souplesse stratégique » joue de façon ruineuse ; une erreur semblable avait aussi été commise par la Pologne, erreur favorisée « par la fierté nationale et la confiance excessive des militaires ». On ne constate rien de tout cela en Union Soviétique[32].

Le cadre d’ensemble est plus important que les batailles singulières : « Le système stalinien parvint à mobiliser l’immense majorité de la population et la quasi-totalité des ressources » ; la « capacité des Soviétiques », en particulier, fut « extraordinaire », dans une situation aussi difficile que celle qui s’était créée dans les premiers mois de guerre, « à évacuer puis à reconvertir vers la production militaire un nombre considérable d’entreprises ». Oui, « mis en place deux jours après l’invasion allemande », « le Conseil de l’évacuation parvint à déplacer vers l’Est 1.500 grandes entreprises industrielles au terme d’opérations titanesques d’une grande complexité logistique »[33]. Par ailleurs, ce processus de dislocation avait déjà été initié dans les semaines ou dans les mois qui précèdent l’agression hitlérienne (infra, 7.3), confirmant ultérieurement le caractère fantaisiste de l’accusation lancée par Khrouchtchev.

En outre, le groupe dirigeant soviétique avait d’une certaine manière eu l’intuition des modalités de la guerre qui se profilait à l’horizon dès l’instant où il avait mis en place l’industrialisation du pays : avec une virage radical par rapport à la situation précédente, il avait défini « un point focal en Russie asiatique », loin et à l’abri des agresseurs présumés[34]. En effet, Staline avait insisté là-dessus de façon récurrente et vigoureuse. 31 janvier 1931 : s’imposait « la création d’une industrie  nouvelle et bien outillée en Oural, en Sibérie, au Kazakhstan ». Quelques années après, le Rapport prononcé le 26 janvier 1934 au XVIIe Congrès du PCUS avait attiré l’attention avec satisfaction sur le puissant développement industriel qui s’était entre-temps révélé « en Asie centrale, au Kazakhstan, dans les Républiques des Buriats, des Tatars et des Baskirs, dans l’Oural, en Sibérie orientale et occidentale, en Extrême-Orient, etc. »[35]. Les implications de tout cela n’avaient pas échappé à Trotski, lequel, quelques années après, analysant les dangers de la guerre et soulignant les résultats obtenus par « l’économie planifiée » en milieu « militaire », avait observé : « L’industrialisation des régions éloignées, de la Sibérie principalement, donne aux étendues de steppes et de forêts une nouvelle importance »[36]. C’est à ce moment-là seulement que les grands espaces prenaient toute leur valeur et rendaient plus problématique que jamais la guerre-éclair traditionnellement rêvée et préparée par l’état-major allemand.

C’est justement sur le terrain de l’appareil industriel édifié en prévision de la guerre que le Troisième Reich est contraint d’enregistrer les surprises les plus amères, comme il ressort de deux commentaires de Hitler. 29 novembre 1941 : « Comment est-il possible qu’un peuple aussi primitif puisse atteindre de tels résultats techniques en si peu de temps ? »[37]. 26 août 1942 : « Pour ce qui concerne la Russie, il est incontestable que Staline a élevé la niveau de vie. Le peuple russe ne souffrait pas de faim [au moment du déclenchement de l’opération Barbarossa]. Dans l’ensemble il convient de reconnaître : des usines de l’importance des Hermann Goering Werke ont été construites là où jusqu’il y a deux ans n’existaient que des villages inconnus. Nous trouvons des lignes de chemins de fer qui n’étaient pas indiquées sur les cartes »[38].

En ce point, il convient de donner la parole à trois chercheurs assez différents entre eux (l’un russe, les deux autres occidentaux). Le premier, qui en son temps a dirigé l’Institut soviétique d’histoire militaire et partagé l’anti-stalinisme militant des années Gorbatchev, semble avoir l’intention de reprendre et radicaliser le réquisitoire du Rapport Khrouchtchev. Pourtant, à partir des résultats mêmes de sa recherche, il se sent obligé de formuler un jugement plutôt plus nuancé : sans être un spécialiste et moins encore le génie décrit par la propagande officielle, Staline, dès les années qui précèdent l’éclatement de la guerre, s’occupe intensément des problèmes de la défense, de l’industrie de la défense et de l’économie de guerre dans son ensemble. Oui, sur le plan strictement militaire, à travers seulement des essais et erreurs parfois graves et « grâce à la dure praxis de la vie militaire quotidienne » Staline « apprend progressivement les principes de la stratégie »[39]. En d’autres domaines, cependant, sa pensée se révèle « plus développée que celle de nombreux leaders soviétiques ». Grâce aussi à sa longue pratique de gestion du pouvoir politique, Staline ne perd jamais de vue le rôle central de l’économie de guerre, et contribue à renforcer la résistance de l’Urss avec le transfert vers l’intérieur des industries de guerre : « il est à peu près impossible de surévaluer l’importance de cette entreprise »[40]. Enfin, le grand leader soviétique accorde une grande attention à la dimension politico-morale de la guerre. Dans ce domaine, il « avait des idées tout à fait hors du commun », comme le démontre la décision « courageuse et clairvoyante », prise malgré le scepticisme de ses collaborateurs, d’effectuer la parade militaire de célébration de l’anniversaire de la Révolution d’octobre le 7 novembre 1941, dans Moscou assiégée et harcelée par l’ennemi nazi. En synthèse, on peut dire que par rapport aux militaires de carrière et au cercle de ses collaborateurs en général, « Staline fait preuve d’une pensée plus universelle »[41]. Et c’est une pensée –peut-on ajouter- qui ne néglige pas les aspects même les plus minutieux de la vie et du moral des soldats : informé du fait qu’ils n’avaient plus de cigarettes, grâce aussi à sa capacité de faire face à « une énorme charge de travail », « au moment crucial de la bataille de Stalingrad, il [Staline] trouva le temps d’appeler au téléphone Akaki Mgeladze, chef du parti de l’Abkhazie, la région de culture du tabac : ‘Nos soldats n’ont plus la possibilité de fumer ! Sans cigarettes le front ne tient pas !’ »[42].

Dans l’appréciation positive de Staline en tant que leader militaire, deux auteurs occidentaux vont aller plus loin encore. Si Khrouchtchev insiste sur les succès initiaux bouleversants de la Wehrmacht, le premier des deux chercheurs à qui je me réfère exprime cette même information dans un langage assez différent : il n’est pas surprenant que « la plus  grande invasion de l’histoire militaire » ait permis des succès initiaux ; quand l’Armée rouge se releva, après les coups dévastateurs subis en juin 1941, ce fut « la plus grande entreprise d’armes que le monde ait jamais vue »[43]. Le second chercheur, enseignant dans une académie militaire états-unienne, part de la compréhension du conflit dans la perspective de la longue durée et de l’attention réservée aux arrières comme au front, et à la dimension économique et politique comme à celle plus proprement militaire de la guerre : il décrit Staline comme « un grand stratège », et même comme le « premier vrai stratège du vingtième siècle »[44]. C’est un jugement d’ensemble qui trouve un plein consentement aussi chez l’autre chercheur cité ici, dont la thèse de fond, synthétisée en note de couverture, définit Staline comme le « plus grand leader militaire du vingtième siècle ». On peut évidemment discuter ou nuancer ces jugements si flatteurs ; le fait est que, au moins pour ce qui concerne le thème de la guerre, le cadre tracé par Khrouchtchev a perdu toute crédibilité.

 
D’autant plus que, au moment de l’épreuve, l’URSS se révèle assez bien préparée d’un autre point de vue aussi. Redonnons la parole à Goebbels qui, dans son explication des difficultés imprévues de l’opération Barbarossa, outre le potentiel guerrier de l’ennemi, renvoie aussi à un autre facteur :

Il était quasiment impossible à nos hommes de confiance et à nos espions de pénétrer à l’intérieur de l’Union Soviétique. Ceux-ci ne pouvaient pas se faire une idée précise. Les bolcheviques se sont directement engagés à nous tendre un piège. Nous n’avons eu aucune idée de toute une série d’armes qu’ils possédaient, surtout pour les armes lourdes. Exactement le contraire de ce qui s’est passé en France, où nous savions pratiquement tout et ne pouvions en aucune manière être surpris [45].

(p. 38-50)

 

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio.

Notes

[1] Hoffmann (1995), p. 59 et 21.

[2] Wolkogonow (1989), p. 500-4.

[3] Knight (1997), p. 132.

[4] Medvedev, Medvedev (2003), p. 231-32.

[5] Montefiore (2007), p. 416.

[6] Dimitrov (2005), p. 478-79.

[7] Besyminski (2003), p. 380-6 (et en particulier p. 384).

[8] Roberts (2006), p. 66-9.

[9] Ferro (2008), p. 64 ; Beneš (1954), p. 151 ; Gardner (1993), p. 92-3.

[10] Liddel Hart (2007), p. 414-15.

[11] Idem, p. 417-18.

[12] Goebbels (1992), p. 1601 et 1609.

[13] Bozo le Klown Idem, p. 1601-2.

[14] Fest (1973), p. 878.

[15] Ferro (2008), p. 189.

[16] Goebbels (1992), p. 1619.

[17] Idem, p. 1639-40.

[18] Idem, p. 1645.

[19] Idem, p. 1656-8.

[20] Idem, p. 1665-6.

[21] Liddel Hart (2007), p. 417-18.

[22] Hillgruber (1988), p. 296-97.

[23] Rapporté dans Hillgruber (1988), p. 299-300.

[24] Idem, p. 308 et 306.

[25] Medvedev, Medvedev (2003), p. 216.

[26] In Butler (2005), p. 41.

[27] Webb (1982-85), vol. 4, p. 472 (note de journal du 8 août 1941).

[28] Klemperer (1996), vol. 1, p. 647 (note de journal du 13 juillet 1941).

[29] Medvedev, Medvedev (2003), p. 222-23.

[30] Hitler (1965), p. 1682 (prise de position  du 30 mars 1941).

[31] Hitler (1989), p. 70 (conversation du 10 septembre 1941) et Hitler (1980), p.61 (conversation  du 17-18 septembre 1941).

[32] Liddel Hart (2007), p. 404, 400 et 392.

[33] Werth Jep Sparrow (2007a), p.352 et 359-60.

[34] Tucker (1990), p. 97-8.

[35] Staline (1971-73), vol. 13, p. 67 et 274.

[36] Trostki (1988), p. 930 (= Trotski, 1961, p. 188).

[37] Dans une conversation avec Fritz Todt, rapporté dans Irving (1983), p. 341.

[38] Hitler (1980), p. 366 (conversation du 26 août 1942).

[39] Wolkogonow (1989), p. 501 et 570.

[40] Idem, p. 501, 641 et 570-2.

[41] Idem, p. 597, 644 et 641.

[42] Montefiore (2007), p. 503.

[43] Roberts (2006), p. 81 et 4.

[44] Schneider (1994), p. 278-9 et 232.

[45] Goebbels (1992), p. 1656 (note de journal du 19 août 1941).


Articles Par : Domenico Losurdo

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