«Alep, notre ville, est en train de mourir»

«La Croix» a reçu, en exclusivité, deux lettres de la communauté mariste de la ville syrienne.

«Alep, notre ville, est en train de mourir»

Cette petite communauté chrétienne, composée de religieux et de nombreux bénévoles, anime, en temps « normal », des groupes de solidarité à Alep.

Sous les bombardements, ils ont décidé de ne pas partir du pays et de rester auprès de la population pour élargir leur aide aux déplacés, principalement des sunnites.

Lettre du 26 juillet 2012

 « Il est 23 h 00. Ici, à Alep, il a fait durant la journée plus de 40 degrés. De loin, j’entends les tirs. Je suis dans ma chambre, en communauté.

Alep, notre ville, deuxième ville du pays, capitale économique, est en train de mourir. Elle est asphyxiée depuis plus d’une semaine. La guerre est en train de s’étendre dans les quartiers. Les gens fuient, se réfugient, errent, s’installent dans la rue, dans les jardins publics, dans les écoles, partout. Les habitants reçoivent leurs parents, les maisons sont ouvertes…

Le pain manque, l’électricité manque, l’essence manque, le lait manque, les médicaments manquent, le seul qui ne manque pas, c’est le fantôme de la guerre. Il rôde, il est partout. Une odeur nauséabonde monte des rues… La ville est encerclée de tous côtés. On risque d’être enlevé et tué. Les gens ont peur… Une peur qui déprime, qui paralyse, qui tue…

Alors, la question s’est posée, que faisons-nous ? Fuir comme tant de familles l’ont fait ? Rester sur place paralysés ? Agir ? Que faire ?

En un premier temps, nous avons choisi de continuer toutes nos activités. Nous avons lancé des projets de colonies de vacances et des activités éducatives… Mais, tout doucement, nous avons réalisé que le danger était énorme et qu’il fallait arrêter. Ce fut la décision de mardi passé : « Arrêtons nos activités. »  

Mais arrêter nos activités ne veut en rien dire arrêter notre mission, c’est plutôt chercher ensemble, laïcs et frères, quelle réponse donner aux urgences. Dans le quartier de Jabal-El-Saydeh, quartier où nous travaillons depuis plus de vingt-cinq ans auprès des plus pauvres, nous avons trouvé des gens encore plus pauvres… Les déplacés !

Vers eux, nous avons couru, vers les enfants, vers les femmes et les hommes… Les jeunes ont répondu généreusement. Et c’est là que nous avons passé notre première journée.

Ils nous ont accueillis, les enfants sont sortis des trous où ils étaient cachés. Une foule… une masse. Un ballon les a animés… Ils ont joué, dansé, chanté… Chacun d’eux est une histoire qui se révélait à nous.

Une petite qui partage sa douleur d’être orpheline… Un garçon qui offre dès le premier instant un crayon à un animateur, « Habaytak »,  lui lance-t-il (« je t’aime »)… Une fille se transformera tout doucement grâce à une main qui ne l’a pas lâchée… Elle ose retirer ses mains qui bouchaient ses oreilles. Elle joue à la corde, elle sourit… Le cheikh  (imam) vient nous remercier…

Quelqu’un demande : « Vous êtes chrétiens ? »  Un vieux vient chez moi pour m’embrasser et me dire : « Choukran »  (« merci »). Je ne le connais pas, je ne sais pas son nom, je ne sais pas pourquoi il m’a remercié, mais quand même le geste est posé, un pacte d’amour et de confiance est signé. Quelle dignité ! On ne se plaint pas. On remercie Allah.  (…)

Une question est souvent posée : « Vous allez partir, est-ce que vous allez revenir ? »  Et une confiance s’établit. Les enfants nous accompagnent à midi, quand nous les quittons. (…)

Mais les besoins pressent. En ce mois de Ramadan, mois du jeûne pour nos frères musulmans, ils sont énormes : pédiatre, médecin, médicaments, lait, couches, serviettes hygiéniques, savon, détergents, matelas, habits, nourriture…

Ils sont répartis dans deux écoles, 900 personnes entassées. Le flux ne cesse de grandir. Des familles (2 000 personnes) sont installées dans le jardin public. Ils subissent la chaleur mais ne veulent pas être casés. Peut-être rêvent-ils de se réveiller le matin pour rentrer chez eux… et pourtant, ce rêve paraît aujourd’hui lointain, sans aucun espoir d’être réalisé prochainement, si un chez eux existe encore…

Et ceux-là sont une goutte dans une mer de déplacés, de sans-logis, de laissés de côté… Mais pour nous, ils sont des noms Zeinab, Moustapha, Ali, etc. Ils sont un visage, ils sont une histoire, ils sont un regard, ils sont un poème…

Pour eux et à cause d’eux, nous risquons… Oui, nous risquons nos vies. Certains jeunes n’ont pas l’aval de leurs parents. Certains bénévoles ont organisé leur foyer pour oser un geste ! Tous, nous savons le grand risque de travailler quand les armes ne se taisent pas.

Mais un seul sourire d’un enfant n’est-il pas suffisant pour faire tomber toutes nos craintes ?»

Lettre du 2 août 2012

 « Depuis notre lettre du 26 juillet, la situation sur le terrain n’a guère évolué dans un sens ou dans l’autre ; les combats se poursuivent dans les mêmes quartiers périphériques d’Alep. Dans les autres quartiers de la ville, le son intermittent des bombes qui explosent au loin, le bruit des rafales de balles sous nos fenêtres et le danger de kidnapping ou d’assassinat mettent les nerfs à bout.Entre la pénurie d’essence et la situation sécuritaire, les rues sont vides, les boulangeries n’ont plus de farine, les ordures ne sont pas ramassées, le courant et l’eau sont rationnés et chacun reste chez soi. Sauf les déplacés, qui ont quitté leurs logements souvent très modestes, abandonnant leurs maigres possessions, fuyant les zones de combat et errant dans les rues à la recherche d’un abri. Les jardins publics et les écoles sont leurs refuges. Les autorités ont ouvert une trentaine d’écoles pour loger les déplacés, mais en leur fournissant seulement le toit et laissant le reste pour des ONG.

Notre groupe, les Maristes bleus, est maintenant composé d’une cinquantaine de personnes, surtout des jeunes. Nous avons pris en charge trois écoles contiguës dans un quartier populaire d’Alep que les chrétiens alépins appellent Djabal-Al-Sayde (« la colline de Notre-Dame ») et les musulmans Cheikh-Maksoud.

À peu près 900 personnes y sont entassées, surtout des familles avec quatre à huit enfants chacune, toutes musulmanes, syriennes certes, mais d’ethnies différentes : il y a des Arabes, des Turkmènes, des Kurdes et beaucoup de Kourbates (les Roms). Notre action se situe à plusieurs niveaux.

D’abord, assurer le logement : matelas, serviettes, eau potable… Puis la nourriture : l’iftar  (le repas pris après le coucher du soleil, puisque nous sommes en plein Ramadan) pour les adultes et les trois repas pour les jeunes, le lait pour les nourrissons…

Ensuite, l’hygiène : installations sanitaires, propreté des lieux, des toilettes… Puis la santé : nous avons ouvert une antenne médicale avec de jeunes médecins qui font un roulement pour soigner les malades et surtout leur fournir les médicaments gratuitement.

Il ne faut pas oublier que ces personnes ont quitté leur domicile avec les seuls habits qu’ils portaient sur eux. On essaye de leur fournir des vêtements, surtout pour les bébés et les enfants. Enfin et surtout, nous nous occupons des enfants. Nous essayons de leur faire oublier la guerre et leur misère. Vingt-cinq jeunes Maristes bleus se relaient matin et soir pour les faire jouer, les distraire et occuper le temps très long par des activités éducatives.

Tout ce que nous faisons ne vaudrait rien si notre équipe n’était pas animée par des valeurs communes : le respect de l’autre, le traiter en frère et non en bénéficiaire d’aide, l’humilité, les relations simples qui rendent à l’autre sa dignité, l’accompagnement des enfants et l’abandon de toute forme de paternalisme.

En retour, nous sommes payés par le sourire revenu sur le visage des enfants et par le regard fraternel des adultes (…) ; c’est pour nous le meilleur 

témoignage.»

Le groupe mariste d’Alep


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