Benazir Bhutto, Un fantasme exotique absolu pour les intellectuels occidentaux

Qui est derrière l’assassinat de Benazir Bhutto ?

Benazir Bhutto, en tant que fille de Zulficar Ali Bhutto, c’est à dire d’une des plus puissantes dynasties politiques pakistanaises, disposait d’un prestigieux héritage: le nationalisme fougueux de son père, auréolé de la légende de martyr, supplicié par une junte militaire.

Plutôt que d’assumer l’héritage de l’un des rares dirigeants civils d’un pays plus souvent gouverné par une junte militaire, fondateur de surcroît du “Pakistan People Party”, c’est à dire, si les mots ont un sens, du parti du peuple pakistanais et non du parti de l’oligarchie pakistanaise, plutôt donc que de progresser sur la voie des réformes, de l’assainissement des moeurs politiques, elle a accentué les tares de la société pakistanaise, une société largement inégalitaire, favorisant le népotisme, la corruption et la bureaucratie.

Elle s’est, du coup, aliénée les forces progressistes et les milieux intellectuels. Coincée entre les militaires et les religieux, sa marge de manoeuvre se révélait extrêmement étroite, tributaire de la perfusion américaine.

Le fait d’avoir été assassinée à Rawalpindi est tout un symbole. Rawalpindi est non seulement le siège de l’Etat-major pakistanais qui gouverne le pays d’une manière quasi-continue depuis l’Indépendance du Pakistan en 1948. C’est aussi le siège de l’ISI, le redoutable service des renseignements, maître d’oeuvre, sous la houlette américaine de la montée en puissance des Taliban dans la guerre anti-soviétique en Afghanistan dans les années 1980, mais c’est aussi et surtout, au regard de la propre histoire de Benazir, l’ancienne capitale du Pakistan du temps ou son père Zulficar Ali était premier ministre.

Ce dernier fait n’a pas été assez souligné par les commentateurs.

Si l’identité du commanditaire n’est pas établi, – il est malsain à ce stade de conjecturer-, le message est pourtant clair: Benazir Bhutto était indésirable dans le jeu de quilles pakistanais, un personnage encombrant de surcroît bénéficiant d’un parrainage américain dans un pays au nationalisme chatouilleux en proie à une vague anti-occidentale.

La junte présidée par Pervez Muscharraf, vous savez ce Général Président du Pakistan dont George Bush peinait à se souvenir du nom durant sa campagne électorale, a beau jeu d’impliquer “Al-Qaida” ou les Taliban, c’est, sans jeu de mot, de bonne guerre.

Ce faisant il vise à s’assurer la pérennité de l’importante assistance militaire et financière américaine. Mais il n’est pas interdit de songer à un groupe mécontent de la nouvelle alliance conclue sous l’égide américaine entre Benazir et les anciens tortionnaires de son père.

Il faut avoir une bonne dose d’ambition pour envisager une collaboration avec les ordonnateurs de la pendaison de son propre père.

De plus, On prêtait l’intention à Benazir Bhutto d’autoriser l’armée américaine à combattre les Taliban à partir du territoire afghan, dans un pays au nationalisme chatouilleux, à la religiosité exacerbée. Il y a l’embarras du choix dans le recrutement d’un volontaire de la mort, d’autant qu’en visant Benazir, on visait à la fois et l’Amérique et la Femme libérée perçue comme une femme de collaboration avec le principal soutien à l’ennemi indien.

En Occident, l’image de Benazir Bhutto est souvent associée à celle d’une femme glamour d’une grande « modernité ». On oublie cependant de préciser qu’elle a été impliquée dans de grandes affaires de corruption et qu’elle a été élue présidente à vie du PPP (Parti du peuple pakistanais)

Il existe un décalage dans la perception que se fait l’Occident de la réalité pakistanaise. La vision que se font les intellectuels occidentaux de Benazir Bhutto relève de la psychanalyse. Benazir constitue pour eux à proprement parler un fantasme exotique absolu: La belle sultane dévoilée, l’anti burka, le chef du Harem, politiquement parlant. Les intellectuels occidentaux développaient à son égard une sorte de “discours sur la servitude volontaire”.

Benazir a été éduquée à Oxford au point de parler l’urdu, sa langue maternelle avec difficulté. Et plutôt que d’engager son pays sur la voie de la modernité, elle a reproduit les pratiques déplorables de ses prédécesseurs militaires dont elle dénonçait les abus.
Elle a pratiqué une fuite en avant, donnant satisfaction, dans les années 1994-1995 aux partis religieux, favorisant la prise du pouvoir de Kaboul par les Taliban et faisant miroiter à la grande bourgeoisie les mirifiques marchés d’Asie centrale que la conquête de l’Afghanistan rapporterait aux entreprises pakistanaises.

Un décalage identique s’est produit à propos du Commandant Massoud Chah, tué dans un attentat à la veille des attentats anti-américains du 11 septembre 2001.
Massoud n’était apprécié que des seuls Français. Et des intellectuels de renom en faisaient un titre de gloire de l’avoir rencontré, quand bien même la rencontre a été virtuelle, uniquement dans l’imaginaire du narrateur du récit de la rencontre.

En fait Massoud, élève du lycée français de Kaboul, passe pour avoir fait bénéficier de ses lumières les services français dans le labyrinthe afghan. Hors la France, il était quasi inconnu. A sa mort il a été érigé en martyr de la Liberté. De la même manière que Rafic Hariri au Liban, pourtant l’un des principaux bailleurs de fonds des guerres interfactionnelles libanaises.

D’une manière générale, il existe un tropisme occidental à l’égard de l’Islam, chaque notabilité intellectuelle dispose de sa minorité protégée: Le philosophe André Glucksman, les Tchétchénes, quand bien même son nouvel ami le président Nicolas Sarkozy, est devenu le meilleur ami occidental du président russe Vladimir Poutine, Bernard Henry Lévy, le Darfour, quand bien même son entreprise familiale est mentionnée dans la déforestation de la forêt africaine, et Bernard Kouchner, des Kurdes. les supplétifs des américains dans l’invasion américaine d’Irak.

Comme si ces notabilités cherchaient à compenser leur hostilité aux revendications arabes notamment palestiniennes par un soutien à l’Islam périphérique.

Les Etats-Unis comptaient beaucoup sur le retour de Benazir Bhutto au Pakistan. Quelle peut être désormais la stratégie américaine dans ce pays ?

Benazir devait servir de caution à la junte. l’Amérique comptait sur elle pour procéder à un ravalement de façade de la dictature militaire pakistanaise. N’oublions pas que le mot d’ordre de l’invasion américaine de l’Irak était de favoriser la restauration de la démocratie.

Benazir disparue, l’Amérique est placée devant ses propres contradictions au Pakistan et n’a d’autre choix que de continuer sa collaboration avec la junte, en invoquant précisément le danger terroriste

La bombe nucléaire pakistanaise est-elle sous protection américaine ?

Pas évident. La bombe pakistanaise répond aussi à des considérations de sécurité nationale. C’est l’arme de dissuasion contre le puissant voisin indien, lui aussi puissance atomique. Je vois difficilement les Pakistanais abandonnaient leur sécurité aux mains étrangères, de surcroît un pays considéré dans une large fraction du pays comme l’ennemi de l’Islam. Je le vois d’autant plus difficilement dans le contexte actuel que leur voisin iranien montre sa détermination à préserver son autonomie nucléaire;
Quelle valeur dissuasive disposerait une bombe atomique sous contrôle d’une tierce partie? Un tel contrôle est la négation même de la dissuasion.

Quel est le poids réel des groupes islamistes au Pakistan ?

Considérable, à la mesure de l’importance que les services américains ont favorisé leur implantation et leur développement au plus fort de la guerre anti-soviétique en Afghanistan.

L’assassinat de Bhutto et le cinglant camouflet infligé aux Etats-Unis. Il constitue l’effet Boomerang d’une politique hasardeuse marquée par l’instrumentalisation de l’Islam comme arme de combat politique, en vue de faire pièce au nationalisme arabe et au socialisme.

Quelles sont les relations entre l’armée pakistanaise et les groupes islamistes ?

Une relation d’imbrication. Tout le monde tient tout le monde par la barbichette

Suite à l’assassinat de Benazir Bhutto, y a-t-il un risque de guerre civile au Pakistan ?

Pas évident,
Il y aura une modulation de la politique de la junte entre répression et coopération avec les autres forces politiques. Du moins dans un premier temps; le temps de jauger les réactions internationales à l’assassinat de Benazir Bhutto et le temps de jauger les nouveaux rapports de force établis sur le terrain pakistanais.

René Naba: Ancien responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’Agence France Presse, ancien conseiller du Directeur Général de RMC/Moyen orient, chargé de l’information, est l’auteur notamment des ouvrages suivants : —« Aux origines de la tragédie arabe”- Editions Bachari 2006. — “Du bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français”- Harmattan 2002. « Rafic Hariri, un homme d’affaires, premier ministre » (Harmattan 2000). « Guerre des ondes, guerre de religion, la bataille hertzienne dans le ciel méditerranéen » (Harmattan 1998). 

Articles Par : René Naba

A propos :

René Naba est un écrivain et journaliste, spécialiste du monde arabe. Il a été correspondant tournant au bureau régional de l’Agence France-Presse à Beyrouth (1969 à 1979) où il a notamment couvert la guerre civile jordano-palestinienne. De 1979 à 1989, responsable du monde arabe musulman au service diplomatique de l'AFP, puis conseiller du directeur général de RMC Moyen-Orient, chargé de l'information (1989-1995), il a été un membre fondateur des «Lumières de Paris». Ces dernier livres : Média et démocratie : la captation de l’imaginaire, un enjeu du XXIe siècle, Golias, automne 2012; Erhal, dégage, la France face aux rebelles arabes, Golias, automne 2011; L'Arabie saoudite, un royaume des ténèbres; L'Islam otage du wahhabisme" Golias Automne 2013

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