Canada : Les conservateurs répliquent aux accusations de torture en Afghanistan par des mensonges et des insultes

Le gouvernement conservateur du Canada a réagi au témoignage du diplomate de haut rang l’impliquant, lui et l’armée canadienne, dans la torture de détenus afghans par une campagne de mensonges, de calomnies et de demi-vérités.

L’intensité et la brutalité de la réaction du gouvernement sont en soi une autre indication que le gouvernement et l’armée du Canada, et aux plus hauts niveaux, sont coupables de crime de guerre d’après le droit international.

Richard Colvin, qui a été en poste en Afghanistan durant 17 mois en 2006-2007 et qui est présentement membre des services du renseignement à l’ambassade canadienne aux Etats-Unis, a affirmé le mois dernier devant une commission parlementaire que ses supérieurs avaient d’abord ignoré ses avertissements répétés que les prisonniers transférés aux forces de sécurité afghanes par les Forces armées canadiennes (FAC) étaient victimes de mauvais traitements et de torture. Par la suite, le gouvernement a cherché à le faire taire ou à limiter ce qu’il pouvait déclarer publiquement.

Colvin a ensuite témoigné que la majorité de ceux qui avaient été capturés par l’armée canadienne et remis pour interrogations à la notoire police secrète afghane, la Direction nationale pour la sécurité (NDS), n’étaient pas des combattants talibans mais bien des Afghans ordinaires, malchanceux d’avoir été saisis dans les ratissages des FAC.

« Beaucoup d’entre eux, a affirmé Colvin, n’étaient que des gens du coin : des fermiers, des camionneurs, des tailleurs, des paysans ; des êtres humains au mauvais endroit au mauvais moment ; des jeunes hommes dans leurs champs et leurs villages qui étaient totalement innocents, mais qui ont tout de même été capturés. »

 « Autrement dit, a poursuivi Colvin, nous avons capturé beaucoup de gens innocents et les avons envoyés se faire sévèrement torturer. »

Le gouvernement a réagi au témoignage de Colvin (témoignage que le gouvernement avait précédemment cherché à empêcher en menaçant de l’accuser de transgression des lois de sécurité nationale) en accusant le diplomate de carrière d’avoir été trompé par les talibans et de chercher à miner l’intervention militaire canadienne en Afghanistan.

Le ministre de la Défense Peter MacKay a rejeté les allégations de Colvin selon lesquelles les prisonniers des FAC étaient torturés comme « rien de moins que des ouï-dire, des informations de seconde et même de troisième main » qui ont pu « provenir directement des talibans ».

MacKay, qui était ministre des Affaires étrangères en 2006 et 2007, et une cabale de hauts officiels gouvernementaux et militaires ont tous prétendu n’avoir jamais vu, ou du moins, ne pas se rappeler avoir lu aucun des 17 rapports ou notes de service écrits par Colvin à partir de mai 2006 sur la question des détenus afghans.

S’adressant dimanche dernier à des soldats des FAC sur un navire de guerre canadien, le premier ministre Stephen Harper a accusé les partis de l’opposition parlementaire de miner l’armée et la guerre de contre-insurrection afghane en exigeant une enquête publique sur la question des détenus afghans.

Harper a ainsi lancé : « A une époque où certains dans l’arène politique n’hésitent pas avant de lancer les allégations les plus sérieuses à nos hommes et nos femmes en uniforme, basées sur les preuves les plus minces, souvenez-vous que les Canadiens d’un océan à l’autre, et à l’autre, sont fiers de vous et vous appuient, et que je suis fier de vous, et je me tiens à vos côtés. »

Malgré la tentative grossière de Harper d’aller chercher l’appui de l’armée et de l’utiliser pour intimider l’opposition, la réponse du gouvernement au témoignage politiquement dévastateur de Colvin a été, d’une certaine manière, plus réservée lors de la dernière semaine.

Plutôt que d’attaquer l’intégrité du diplomate lui-même, le gouvernement et l’armée ont eu de plus en plus recours à des distorsions et des demi-vérités, basées sur l’affirmation qu’il n’y avait aucune preuve que les prisonniers transférés par les FAC étaient abusés jusqu’en avril 2007, lorsque le Globe and Mail a publié une série de rapports basés sur les entrevues avec d’anciens détenus.

Mackay et les hauts placés des FAC concèdent maintenant qu’ils avaient vu certains des rapports de Colvin. L’actuel ministre de la défense du Canada et l’ancien ministre des Affaires étrangères affirment maintenant que, tout de suite après avoir pris les rênes du gouvernement en février 2006, les conservateurs discutaient du besoin de faire des changements à l’accord de transfert des prisonniers canado-afghans — « Évidemment, il y avait des inquiétudes quant à l’état des prisons » — et que les rapports de Colvin avaient, ultimement, contribué à la décision du gouvernement de renégocier l’accord en mai 2007.

Derrière le changement de tactiques se cache la reconnaissance que la campagne de salissage contre Colvin — un grand partisan de l’occupation afghane — était en train de se retourner contre eux. Même un partisan aussi fervent de l’armée et des conservateurs que le comité éditorial du National Post a décrit l’accusation portée contre Colvin selon laquelle il est un « agent des talibans » comme étant « un argument absurde ». Un sondage d’opinion de la presse canadienne réalisé par Harris-Decima a trouvé que deux fois plus de Canadiens croyaient aux accusations de Colvin qu’aux négations du gouvernement canadien (51 pour cent contre 25). Et une majorité écrasante, 70 pour cent, croit que les FAC n’auraient pas dû transférer des prisonniers aux autorités afghanes si elles savaient que c’était probable qu’ils soient torturés.

Dans un témoignage donné la semaine dernière devant le comité de la Chambre des communes sur la guerre en Afghanistan, le chef des FAC à la retraite, Rick Hillier, le lieutenant-général Michel Gauthier, l’ancien chef des missions outre-mer des FAC, le major-général David Fraser ainsi que David Mulroney, qui était le plus haut conseiller de Harper sur la politique étrangère et, auparavant, un haut responsable de la guerre en Afghanistan, ont tous témoigné que les rapports de Colvin n’avaient fourni aucune preuve définitive que les personnes détenues par les FAC étaient ensuite torturées par les autorités afghanes. « Il n’y avait tout simplement rien pour s’inquiéter », a déclaré Hillier.

Cela est pour le moins malhonnête.

Premièrement, alors que Colvin n’a possiblement pas pu fournir de détails concernant le sort de tout détenu particulier des FAC — il n’était pas au courant de qui ils étaient — il a relayé toutes sortes d’information concernant le traitement des prisonniers par la NDS. De manière plus importante, il était déjà bien connu en Afghanistan et internationalement que les forces de sécurité afghane utilisaient la torture de manière routinière. Le département d’État américain, qu’on pourrait difficilement décrire comme un opposant au gouvernement mis en place par les Etats-Unis à Kaboul, l’avait même dit dans des documents rendus disponibles publiquement. Dans une interview avec le National Post, Nipa Bannerjee — qui de 2003 jusqu’à 2006 a dirigé le travail de l’ACDI, l’agence gouvernementale canadienne pour le développement international, en Afghanistan — a dit qu’il était largement su que les prisonniers afghans étaient abusés et qu’un responsable de l’ambassade canadienne lui a dit que lorsqu’il a soulevé la question auprès de ses supérieurs, ceux-ci l’ont ignoré.

Deuxièmement, comme leur réponse aux rapports de service de Colvin l’atteste, le gouvernement et des FAC ne sont pas intéressés à trouver des preuves que les détenus afghans ont été abusés et torturés. Plutôt, la Croix-rouge, qui était supposé superviser les prisonniers des FAC transférés aux Afghans s’est plainte pendant des mois que les FAC refusait de même répondre à leurs appels téléphoniques. Il est impossible dans un tel contexte que l’organisme ait pu obtenir les informations nécessaires pour identifier et suivre les prisonniers transférés par les FAC.

Troisièmement, le gouvernement, se cachant derrière la soi-disant sécurité nationale, censure les rapports de service de Colvin comme pratiquement tous les autres documents reliés à la question des détenus afghans, rendant impossible la corroboration de la version officielle. Non seulement les conservateurs refusent-ils de transmettre les rapports de service de Colvin au comité parlemetaire qui l’a entendu, mais ils n’ont fourni à la Commission d’examen des plaintes concernant la police militaire (CPPM), un organisme judiciaire créé par le parlement et qui mène une enquête sur la question des détenus afghans qu’une version largement caviardée. Selon le Globe & Mail, même si les principaux enquêteurs du CPPM ont le niveau d’autorisation de sécurité le plus élevé, plusieurs des documents transmis au CPPM par les conservateurs étaient si noircis qu’ils en étaient « illisibles ».

La réalité est que l’état-major des FAC, le gouvernement libéral de Paul Martin qui a signé en décembre 2005 l’accord sur le transfert des prisonniers avec Kaboul qui abandonnait tout droit de regard sur le sort des prisonniers transférés, et le gouvernement Harper qui a mis cet accord en œuvre pendant plus d’une année et demie étaient tous entièrement indifférents au sort des prisonniers que l’armée canadienne transférait à Kaboul dans le cadre de sa lutte contre-insurrectionnelle.

Dans son témoignage de la semaine passée, le lieutenant-général Gauthier a déclaré avoir « choisi les détenus comme une des trois questions importantes auxquelles tous doivent être attentifs ».

C’est le même Gauthier qui avait statué en 2006 que les détenus afghans ne bénéficiaient pas des protections de base décrites dans les Conventions de Genève. « Les règles… s’appliquent lors d’un conflit armé entre États », a dit Gauthier, « et ce qui se passe en Afghanistan n’est pas un conflit armé entre États. Donc, il n’y a pas de base pour déterminer si des individus sont des prisonniers de guerre. »

Si le gouvernement a fait volte-face sur cette question une année plus tard, ce n’est pas parce qu’il avait maintenant des preuves, grâce aux articles du Globe & Mail, que les prisonniers des FAC étaient torturés, mais plutôt parce que sa complicité avec la torture des Afghans avait été publiquement exposée.

On ne peut croire également que Harper ne savait rien de la question des détenus afghans. Le premier ministre a fait de la guerre en Afghanistan le centre de la politique du gouvernement comme une façon de promouvoir une politique étrangère canadienne « plus musclée » et un nationalisme canadien explicitement militariste et de droite.

Dans un reportage publié le 22 novembre, le Toronto Star, citait sans le nommer un « ancien haut responsable des affaires publiques de l’OTAN » qui se trouvait à Kaboul en 2007. Selon ce responsable, lorsque les allégations d’abus des prisonniers ont été faites pour la première fois en public au printemps de 2007, le bureau du premier ministre canadien avait utilisé « un tournevis de 10.000 kilomètres » pour s’assurer que l’OTAN émette un « déni absolu ».

« A cette époque, alors qu’il était généralement et privément admis dans nos bureaux que les chances que les prisonniers que nous remettions aux Afghans soient bien traités étaient pratiquement nulles », le bureau de Harper « a écrit et transmis » une déclaration qui disait que « Nous n’avons pas de preuve » que les prisonniers transférés aux Afghans étaient maltraités. »

« C’était très inhabituel » continue l’ancien responsable de l’OTAN. « Je m’étais fait dire que c’était une question d’importance primordiale pour le premier ministre Harper et que chacune des déclarations publiques devait être approuvée par lui personnellement. »

Depuis le témoignage de Colvin, d’autres preuves ont été rendues publiques qui viennent en corroborer des parties importantes.

La semaine dernière, Hillier et David Mulroney ont explicitement rejeté l’accusation de Colvin que les prisonniers des FAC en Afghanistan n’étaient pas des insurgés. Lundi dernier, le Ottawa Citizen a publié des extraits de documents gouvernementaux qui montrent que des responsables des forces afghanes se sont à maintes reprises plaintes que les détenus qu’on leur transférait n’étaient pas des combattants. Le représentant du Canada à Kandahar a écrit à Ottawa le 15 mai pour donner son compte rendu d’une rencontre avec les responsables de la NDS et l’adjoint du directeur de la prison de Sarpoza à Kandahar. « Ils sont préoccupés par le fait que les preuves fournies par les forces de l’ISAF [de l’OTAN] sur les causes de l’arrestation des détenus transférés n’étaient pas assez bonnes et qu’il fallait à cause de cela relâcher une bonne proportion des détenus », a-t-il écrit.

Comme le spécialiste des questions de l’espionnage et de la sécurité Wesley Wark l’a déclaré au Ottawa Citizen : « Si la NDS libère des individus, alors la seule façon de comprendre cela c’est que la NDS croit que ces personnes n’ont absolument aucun lien quel qu’il soit avec les talibans. »

Article original en anglais, WSWS, paru le 2 décembre 2009.

Articles Par : Guy Charron et Keith Jones

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