Colombie: Ottawa cautionne des criminels

Alors que la guérilla des FARC est soi-disant affaiblie, les événements de l’automne dernier montrent que, pour autant, la population civile colombienne est loin d’être plus en sécurité.

En octobre, un rapport d’Amnistie internationale (1) révélait d’abord que 305 000 personnes ont été déplacées et 190 autres disparurent, dans la seule année 2007.

Une semaine plus tard, le Chilien Jose Miguel Vivanco, directeur de Human Right Watch pour les Amériques, publie à son tour un rapport (2) accusant le gouvernement Uribe de nuire au travail de la justice lorsque celle-ci enquête sur la mafia paramilitaire.

Le rapport mentionne une campagne permanente pour discréditer la Justice, des réformes constitutionnelles visant à soustraire les enquêtes de la compétence de la Cour suprême et une résistance aux initiatives du Congrès pour se libérer de l’influence des paramilitaires.

Il cite également l’extradition aux États-Unis des chefs paramilitaires « démobilisés », interrompant les enquêtes en cours au moment où ces criminels commencent à « trop parler ».

Vivanco exhorte la communauté internationale à faire pression sur Uribe, car, dit-il, « en Colombie, il se commet en une seule année autant de violation des droits humains que pendant toute la dictature chilienne d’Augusto Pinochet ».

Alvaro Uribe avait à peine fini de traiter Vivanco de « complice des FARC » que le procureur général de la Colombie, Mario Iguaran, révélait à son tour avoir reçu, depuis le début de 2008, plus de mille plaintes pour meurtre de civils par l’armée colombienne.

Pour sa part, le Défenseur du peuple du gouvernement colombien signalait pas moins de 5522 cas de disparitions, toujours seulement depuis 2008!

Un mois auparavant, une coalition regroupant plus de 1200 organismes colombiens, révélait que, depuis l’arrivée au pouvoir du président Uribe, en 2002, et jusqu’en décembre 2007, la violence sociopolitique a tué 13.634 civils colombiens en dehors du conflit armé.

L’État serait responsable des trois quarts des meurtres, soit par perpétration directe de la police et de l’armée (17.5%) soit par tolérance ou appui à des groupes paramilitaires (57.9%).

La coalition signale aussi une augmentation de 67,1% des exécutions extrajudiciaires perpétrées par les forces publiques colombiennes durant le quinquennat Uribe (1122 cas) par rapport à la période 1997-2002 (669 cas).

Au cours de la dernière année et demie, dit, pour sa part, la Coordination des droits humains Colombie-Union européenne-États-Unis, les Forces armées colombiennes ont commis 535 exécutions extrajudiciaires!

Cette avalanche de critiques, tant de la part d’organisations nationales et internationales que de la justice colombienne, a forcé la démission du chef des Forces armées, Mario Montoya.

Montoya était l’exécuteur principal de la politique de « sécurité démocratique » d’Uribe et du Plan Colombie. Il était aussi le héros des récents « coups » infligés aux FARC comme le bombardement du camp de Raul Reyes, en Équateur, et l’opération illégale « Jaque » qui a libéré Ingrid Bétancourt et quinze autres otages.

Le Washington Post accuse Montoya d’avoir armé un groupe de paramilitaires qui, en mai 2002, avait mis à feu et à sang un petit village du département du Choco.

Cinq mois plus tard, le même Montoya aidait une offensive paramilitaire visant à éliminer les guérillas des quartiers pauvres de Medellin. Cette opération a tué quatorze civils et fait des dizaines de disparus.

Mais le scandale qui a vraiment emporté le général est sans doute celui des « fausses pertes » infligées aux FARC par les militaires. Cela a obligé le président à mettre à la retraite une quarantaine de militaires (dont 27 hauts gradés) accusés du meurtre de onze jeunes des faubourgs de Bogota.

Selon l’enquête officielle, les onze victimes ont été enlevées par les militaires, en janvier 2008. On ignore encore quand et comment elles ont été tuées mais, en octobre dernier, l’armée les classait « morts au combat » dans le département de Santander, à 800 kilomètres de chez eux!

L’interrogatoire de 3000 membres des Forces armées a rapidement gonflé à une centaine le nombre de ces faux guérilleros exécutés.

L’enquête sur le massacre de Bogota révèle aussi qu’afin d’augmenter l’efficacité de sa politique de « sécurité démocratique », le président a instauré un système d’obligation de résultat. Celui-ci attribue des incitatifs économiques aux Forces armées pour la présentation de « pertes ennemies ».

Cela, écrit Matias Mongan, de l’Agence de presse du Mercosur, crée un « marché de la mort » qui opère dans les couches sociales les plus marginales. Depuis longtemps, certains éléments de l’armée sont soupçonnés de procéder à un « nettoyage social » de style nazi contre les malades mentaux, mendiants, homosexuels, prostituées et handicapés.

Le successeur de Montoya est le général Oscar Rodriguez, actuel commandant de la région Nord, à la frontière vénézuélienne, là où sont concentrés de nombreux et nouveaux groupes paramilitaires.

Au moment où Barack Obama arrive à Washington, ces dénonciations répétées mettent sérieusement en danger la relation privilégiée d’Uribe avec les États-Unis.

« Le président Uribe est dans une situation difficile, dit le sociologue Alfredo Molano, car, en plus des dénonciations provenant de toute part sur les droits de l’homme, la crise financière états-unienne affecte sa base électorale des classes moyennes… et limite ses dépenses militaires astronomiques qui atteignent4,6% du PIB ».

« Il y aura davantage de demandes sociales, ajoute Molano, et moins de soutien des États-Unis ».

La vague de grèves (employés du ministère de la Justice, camionneurs, enseignants, etc.) et de manifestations qui ont marqué l’automne dernier semble donner raison à Molano.

Les coupeurs de canne sortent tout juste d’une grève de deux mois qui a obligé le gouvernement à importer du sucre de Bolivie et de l’Équateur (deux régimes que Uribe n’aime pas trop!), paralysé la production d’éthanol et fait bondir le prix de la gazoline.

Le 23 octobre, les syndicats colombiens ont décrété une journée de grève nationale dont le succès avait été sans précédent depuis des années.

Les indigènes ont aussi beaucoup dérangé le gouvernement. Menés par la communauté Nasa, ceux-ci sont, depuis le 12 octobre, en état de « mobilisation collective pour les valeurs de la vie ».

Ils organisent de longues marches à travers le pays et de spectaculaires occupations de tronçons stratégiques d’autoroutes, exigeant de « renverser la situation » de la centaine de groupes ethniques du pays.

L’assassinat de vingt leaders indigènes depuis le début de cette mobilisation, a rapidement fait grossir les rangs de ses sympathisants parmi une population fatiguée de la violence gouvernementale.

Mais, en ratifiant un traité de libre-échange avec la Colombie, le gouvernement canadien fait comme s’il était normal que, dans un pays démocratique, 70.000 civils aient été tués au cours des vingt dernières années, incluant 500 leaders syndicaux sous la seule présidence d’Alvaro Uribe.

La récente crise politique canadienne a toutefois ajourné indéfiniment l’adoption par le Parlement de ce traité qui bénéficie surtout aux compagnies minières canadiennes qui, en ce moment, surveillent attentivement les débats du Congrès colombien autour d’une réforme du Code des mines qui cherche à livrer à l’exploitation minière près de la moitié du territoire national colombien.

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  1. Columbia : déjennos en paz! : la poblacion civil victima del conflicto interna (Colombie : laissez-nous en paix! : la population civile victime du conflit interne)

  2. Rompiendo en control? : obstaculos a la justicia en las investigaciones de la mafia paramilitar en Colombia (Briser le contrôle? : obstacles à la justice lors des enquêtes sur la mafia paramilitaire en Colombie).

Articles Par : André Maltais

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