Comment la Guerre des Six Jours a changé le Proche-Orient

Il est rare qu’un événement historique discret qui s’est déroulé sur quelques jours ait un impact qui persiste pendant des décennies. La Guerre des Six Jours d’Israël – du 5 au 10 juin 1967, il y a exactement 40 ans cette semaine – est justement l’un de ces évènements.

Bien que cela ne fût peut-être pas visible sur le moment, les conséquences de cette guerre ont projeté une ombre immense sur le Proche-Orient et sur le monde. Pendant la guerre, l’armée ultramoderne d’Israël a battu à plates coutures les forces jordaniennes, égyptiennes et syriennes et elle a commencé l’occupation de la Cisjordanie, de Gaza, du Plateau du Golan et de la péninsule du Sinaï. Cette guerre s’est imposée sur l’agenda de la planète, dont toutes les questions sont encore aujourd’hui au centre de la politique proche-orientale. 

Israël a débuté l’une des occupations militaires les plus longues du monde, qui continue d’être l’une des plus causes majeures du ressentiment arabe, non seulement vis-à-vis d’Israël, mais de son principal supporter, les Etats-Unis. La prouesse militaire israélienne a résolument déplacé les Etats-Unis au Proche-Orient dans le camp pro-israélien.

De plus, l’occupation israélienne a créé le contexte pour un “processus de paix” : la quête d’Israël, qui semble être sans fin, de négocier la terre occupée en échange de la “paix” – autrement dit, la reconnaissance d’Israël par les gouvernements arabes. Le résultat de la Guerre de Six Jours a aussi contribué au récit historique – largement basé sur un mythe – qui a faussé depuis lors les perceptions occidentales sur Israël et le Proche-Orient. L’image du petit Etat d’Israël courageux, menacé de destruction, remportant une victoire totale dans une guerre préventive contre ses voisins les plus puissants, est devenue le lieu commun.

Pourtant, la recherche historique qui s’en est suivie a montré qu’Israël était parfaitement conscient de sa supériorité militaire par rapport à ses voisins et que ses plans stratégiques à long-terme dans la région l’ont conduit à pousser ces pays dans une guerre qu’Israël savait pouvoir gagner.

Dans une interview publiée en 1997 dans le New York Times, Moshé Dayan, le ministre de la défense lors de la guerre de 1967, expliquait que “l’avidité de la terre” des colons israéliens les a conduits à provoquer l’armée syrienne pour qu’elle leur tire dessus, ouvrant la voie à l’invasion israélienne et à la prise du Plateau du Golan.

De la même manière, le principal casus belli de cette guerre – la fermeture par l’Egypte du Détroit de Tiran et sa concentration militaire dans le Sinaï – relevait plus du bluff que de la menace. En 1982, dans un discours qu’il prononça devant le Collège Israélien de la Défense Nationale, le Premier-ministre d’alors, Menahem Begin, déclarait : “Les concentrations militaires égyptiennes dans le Sinaï ne prouvent pas que [le président égyptien] Nasser est sur le point de nous attaquer. Nous devons être honnêtes avec nous-mêmes. Nous avons décidé de l’attaquer”.

Une chose était claire à l’époque : l’illégalité absolue de l’occupation par Israël et de l’annexion rampante de la Cisjordanie et de Gaza, où vivaient plus d’un million de Palestiniens.

Aucun pays ni aucune institution internationale ne reconnut la souveraineté d’Israël sur les Territoires Occupés. Même la Résolution capitale 242 du Conseil de Sécurité des Nations-Unies (ONU), approuvée par les Etats-Unis, insistait sur “le caractère inadmissible de l’acquisition d’un territoire par la guerre” et appelait explicitement au “retrait des forces armées israéliennes des territoires occupées dans le récent conflit”.

Mais au lieu de chercher un moyen de se désengager des territoires, les gouvernements israéliens ultérieurs ont construit des colonies et encouragé les colons israéliens à créer “des états de fait sur le terrain” – en particulier en Cisjordanie – pour y affirmer le contrôle israélien.

Le quotidien britannique The Guardian rapporte qu’un document secret, préparé en 1967 pour le ministère des affaires étrangères et qui n’a été rendu public que récemment, montrait que les plus hauts échelons de l’establishment israélien savaient que leur politique de colonisation dans les Territoires Occupés violait les Accords de Genève.

Tandis que cela pouvait déconcerter les élites occidentales, c’est favorablement – et à une écrasante majorité – qu’elles ont considéré la victoire d’Israël dans cette guerre. Le Daily Telegraph de Londres titrait : “Le triomphe du monde civilisé”. Le Monde commentait : “Ces derniers jours, l’Europe s’est débarrassée, en un sens, de la culpabilité contractée dans le drame de la Seconde Guerre Mondiale et, avant cela, dans celui des persécutions qui ont accompagné la naissance du Sionisme”. * * *

MAIS LA réaction la plus importante à propos de cette guerre a eu lieu à Washington. Jusqu’en 1967, les Etats-Unis n’étaient pas convaincus qu’Israël pouvait leur servir de pilier principal dans la région. Ils ont donc maintenu tout au long des années 50 des liens avec les régimes arabes, y compris l’Egypte.

La doctrine stratégique des Etats-Unis reposait sur la construction d’un réseau d’Etats pro-occidentaux pour coincer tout régime arabe qui allait contre l’Ouest. Au fil des ans, pour forger cette alliance, les Etats-Unis se sont reposés sur des combinaisons de la Turquie, de l’Iran du Shah, d’Israël et des monarchies du Golfe. Mais après sa victoire rapide dans sa guerre de 1967, Israël est devenu le premier d’entre eux.

Rien ne prouvait mieux la valeur d’Israël aux yeux des Américains que sa destruction des armées des Etats arabes. Les Etats-Unis étaient même prêts à pardonner Israël et à oublier son attaque contre le vaisseau de surveillance étasunien, le USS Liberty, ancré au large de la côte du Sinaï, dans laquelle 34 marins américains trouvèrent la mort.

La récompense d’Israël, de la part des Etats-Unis, fut immédiate. Entre 1967 et 1972, l’aide américaine totale à Israël a bondi de 6,4 milliards à 9,2 milliards de dollars par an. Les prêts américains pour les achats israéliens d’armes américaines ont bondi d’une moyenne annuelle de 22 millions de dollars dans les années 60 à 445 millions dollars entre 1970 et 1974.

Le Congrès des Etats-Unis a même autorisé le Pentagone à remettre des armes à Israël sans espérer de paiement en retour. En 1971, le Président de la Chambre, John McCormack, fit remarquer que la “Grande-Bretagne, au plus haut de sa lutte contre Hitler, n’avait jamais reçu un tel chèque en blanc”.

Israël avait enfin gagné son statut désiré “d’actif stratégique” des Etats-Unis au Proche-Orient. Le Sénateur démocrate Henry (“Scoop”) Jackson, surnommé le “Sénateur de Boeing” pour ses points de vue bellicistes, déclara en mai 1973 que “la force et l’orientation occidentale d’Israël sur la Méditerranée et celle de l’Iran sur le Golfe Persique sauvegardent l’accès des Etats-Unis au pétrole”.

L’échec des nationalistes arabes, comme Nasser, et des baasistes syriens à vaincre Israël ouvrit la porte à une nouvelle génération d’activistes palestiniens, organisés sous l’Organisation de Libération de la Palestine [OLP]. Celle-ci défendait une stratégie de libération, enracinée dans la résistance dans les Territoires Occupés.

Seulement sept ans après la Guerre des Six Jours et à la suite de nouvelles traîtrises de la cause palestinienne par les dirigeants arabes, le leadership de l’OLP commença à s’adapter pour devenir un mini Etat palestinien. Mais ayant capturé les territoires, Israël avait peu d’intérêt à s’en retirer.

Les crises d’aujourd’hui en Cisjordanie, Jérusalem-Est, Gaza et le Plateau du Golan restent le fruit amer de la Guerre des Six Jours.

 

Article original en anglais, “How the Six Day War Changed the Middle East”, CounterPunch, le 8 juin 2007.

Traduit et publié en français par Questions critiques.

Articles Par : Lance Selfa

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