Conflits politiques internes au Sri Lanka : la rivalité entre les Etats-Unis et la Chine

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Dans la foulée de l’élection présidentielle sri lankaise de mardi, Colombo est devenu un véritable foyer d’intrigue et de rumeurs : les deux factions de l’élite dirigeante, celle appuyant le vainqueur, Mahinda Rajapakse, et l’autre le perdant, le général Sarath Fonseka, manouvrent et se préparent à une guerre politique ouverte. Loin de mettre un terme à la bagarre électorale, l’élection a pavé la voie à une instabilité croissante.

Des événements extraordinaires se sont déroulés au cours des trois derniers jours : l’encerclement par des soldats de l’hôtel où séjournait Fonseka, des accusations du gouvernement accusant ce dernier de préparer un coup d’Etat, les contre-accusations de Fonseka affirmant que le gouvernement était sur le point de l’arrêter ou de l’assassiner, la demande que soit annulée l’élection et des menaces de poursuites de part et d’autre.  

Que se cache derrière cette féroce rivalité ? Les deux hommes ont essentiellement le même programme de politique intérieure. Le général Fonseka était dans l’entourage du président Rajapakse quand celui-ci menait impitoyablement la guerre communale contre les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE) qui a entraîné la défaite des LTTE en mai dernier. Fonseka s’engage maintenant à ramener la démocratie au Sri Lanka, mais comme Rajapakse, il est responsable de crimes de guerre et d’attaques contre les droits démocratiques. S’il craint d’être assassiné, c’est qu’il connaît intimement les opérations des escadrons de la mort pro-gouvernementaux qui ont tué des centaines de politiciens, journalistes et gens ordinaires durant les quatre dernières années.

Le programme économique des deux hommes est identique. Les deux ont fait campagne à l’aide de promesses fantaisistes qu’ils savaient qu’ils ne pourraient pas tenir. Rajapakse a promis de transformer l’île en une « merveille de l’Asie » et de doubler le PIB par habitant en six ans. Fonseka a déclaré de manière démagogique qu’il pouvait régler tous les problèmes du pays en éliminant le « gaspillage et la corruption » – comme si l’impact de 26 ans de guerre civile et de la présente crise économique pouvait être annulé simplement en mettant fin aux pratiques de corruption des frères Rajapakse. En réalité, Rajapakse et Fonseka se sont engagés à imposer tout le fardeau de la crise économique qui s’aggrave sur le dos des travailleurs et à utiliser l’appareil de police d’Etat construit durant la guerre pour supprimer toute opposition.

La principale raison pour expliquer les querelles politiques ne se trouve pas à Colombo. Depuis la défaite du LTTE, le pays a été amené dans le tourbillon des rivalités entre les grandes puissances. La position stratégique du Sri Lanka en Asie du Sud, à cheval sur les routes maritimes clé du Moyen-Orient et de l’Afrique jusqu’en Asie du Nord-est et à travers le Pacifique, ont fait de ce pays le centre d’une attention de plus en plus grande de la part des grandes puissances. La Chine, qui tente de protéger son commerce maritime, a utilisé la guerre pour soutenir sa position à Colombo – fournissant des armes, de l’aide et un appui diplomatique en échange de concessions économiques et stratégiques, notamment un nouveau port important dans le sud à Hambantota. L’Inde et le Pakistan, ainsi que les puissances européennes, sont aussi en compétition pour gagner de l’influence au Sri Lanka.

Toutefois, le principal facteur de déstabilisation se trouve être les Etats-Unis, déterminés à contrer l’influence toujours plus grande de la Chine en Asie et internationalement, y compris au Sri Lanka. Après la défaite des LTTE, l’administration Obama, qui avait déclaré soutenir la guerre de Rajapaksse, a cyniquement joué la carte des « droits de l’homme ». De concert avec les Européens, Washington a présenté une résolution au Conseil des droits de l’homme des Nations unies appelant pour une enquête sur les crimes de guerre au Sri Lanka pour faire pression sur le gouvernement Rajapakse. La Chine est elle aussi intervenu dans le jeu diplomatique en bloquant la résolution des Européens et des Etats-Unis et en donnant son appui à la résolution du gouvernement sri lankais qui louangeait sa victoire dans la « guerre contre le terrorisme ».

Au début décembre, les Etats-Unis ont changé de position. Un rapport important intitulé « Sri Lanka : établir la stratégie américaine après la fin de la guerre » du Comité des affaires étrangères du Sénat américain soulignait le danger que représentait pour les Etats-Unis l’augmentation de l’influence de la Chine à Colombo, déclarant ouvertement que les Etats-Unis « ne peuvent se permettre de perdre le Sri Lanka ». Il proposait « une nouvelle approche qui augmenterait l’effet de levier des Etats-Unis au Sri Lanka » qui ferait usage d’incitatifs économiques, commerciaux et sécuritaires. Quant aux « droits de l’homme », bien que ce soit une question importante disait le rapport, « la politique américaine au Sri Lanka ne peut être considérée que sous un seul aspect. Ce n’est pas efficace pour arriver à une véritable réforme et nous perdons sur la question essentielle des intérêts géostratégiques des Etats-Unis dans cette région. »

Rajapakse est très au fait qu’il ne peut se permettre de s’aliéner les Etats-Unis. Dans la récente élection présidentielle, il s’est vanté qu’il s’était opposé à une « conspiration internationale » qui voulait sauver les LTTE et salir l’armée avec des accusations de crime de guerre. Mais sa posture anti-occidentale et sa défense du « petit Sri Lanka » ont toujours été très prudentes. S’il a mentionné les crimes de guerre de Washington en Afghanistan, ce n’était que pour mieux justifier les siens. Il a toujours été très prudent de ne nommer personne et indique par tous les moyens qu’il désire améliorer ses rapports avec les « conspirateurs » – les Etats-Unis et l’Europe.

Les rapports de Fonseka avec Washington sont très flous. Il s’est rendu aux Etats-Unis à la fin du mois d’octobre, supposément pour renouveler sa carte verte (le permis de travail aux Etats-Unis) et pour y visiter des parents. A cette occasion, on lui avait demandé de se rendre de plein gré au département de la Sécurité intérieure prétendument pour répondre à des questions portant sur des crimes de guerre qu’aurait commis le ministre de la Défense Gotabhaya Rajapakse. Avec colère, Colombo s’était opposé à la rencontre qui a finalement été annulée. Si la nature des discussions entre les hauts responsables américains et Fonsaka sont entourées de secret, il a annoncé qu’il démissionnait de l’armée quelques jours après son retour à Colombo et a entrepris une campagne en opposition aux positions anti-occidentales de Rajapakse.

Que seront à l’avenir les relations entre Washington et Rajapakse est difficile à prévoir. Mais il est certain que la rivalité entre les grandes puissances, principalement entre les Etats-Unis et la Chine, vient accroître l’instabilité d’une situation politique déjà explosive et volatile au Sri Lanka. Peu importe l’issue, la guerre de factions qui sévit au sein des élites dirigeantes ne va qu’empirer la crise économique à laquelle l’île est confrontée et, en conséquence, la détermination de celui qui en émergera comme le vainqueur pour lancer un assaut sauvage sur la position sociale de la classe ouvrière.

Article original, WSWS, paru le 29 janvier 2010.

Articles Par : Peter Symonds

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