D’abord les élections, ensuite les questions.

Le Rapport Anti-empire : Obama, Mumbai

Bon, commençons par le plus évident. Oui, ce fut un moment historique. J’ai moi-même retenu mes larmes plus d’une fois, même si je n’avais pas voté pour lui. J’ai voté pour Ralph Nader, pour la quatrième fois consécutive.

Au cours des huit dernières années, lorsque j’écoutais la radio, je m’arrangeais toujours pour me trouver à proximité de l’appareil pour pouvoir changer de station dés que l’autre énergumène ou un des ses disciples prenait la parole. Je ne suis pas un masochiste, je ne supporte pas les imbéciles et je m’impatiente facilement.

C’est triste à dire, mais je suis déjà en train d’éteindre la radio lorsque Obama s’exprime. Il ne dit rien ou alors pas assez, ou pas assez souvent. Rien que des platitudes, des clichés, des promesses sans consistance, « espoir et changement », pratiquement tout sans la moindre consistance, « changement et espoir », sans autre précision, taillés pour ne froisser personne. Quels sont les principes de cet homme ? Il ne remet jamais en question les fondements de l’empire. Il ne remet jamais en question les fondements de la « guerre contre le terrorisme ».

Je suis content qu’il ait gagné, pour deux raisons : John McCain et Sarah Palin. Et je n’aime pas du tout le fait que le système américain m’oblige à chercher un semblant de réconfort dans la victoire de quelqu’un qui est si éloigné de toutes les valeurs que je défends. Obama a été élu autant par ceux qui n’en pouvaient plus d’étouffer sous les néoconservateurs que par ceux qui croient vraiment en lui. C’est une forme de chantage – votez Obama sinon vous allez en reprendre encore pour un certain temps, il n’y a pas d’autre choix. Mais si vous vous réjouissez à l’idée d’être bientôt débarrassés de l’insupportable bigot George W. Bush, écoutez ceci : « Je crois que le Christ est mort pour mes pêchés et qu’Il est ma rédemption. C’est une source de soutien et d’inspiration quotidienne ». Ce sont là les paroles d’un certain Barack Obama. (1) Décidemment, les Etats-Unis produisent des fanatiques religieux comme le Japon fabrique des voitures. Prions pour que cela cesse.

Comme je l’ai déjà dit, si vous êtes de ceux qui aiment à penser qu’Obama professe une politique de centre-droite juste pour être élu et, une fois installé à la Maison Blanche, il oubliera tous ses mensonges et qu’on verrait alors émerger un Obama authentiquement progressiste, pacifique, respectueux du Droit international et des droits de l’homme… rappelez-vous qu’en tant que candidat au Sénat en 2004 il avait menacé de lancer des missiles contre l’Iran (2) et que le fait d’être finalement élu n’a réveillé aucun pacifiste qui aurait sommeillé en lui. Depuis, il n’a pas cessé de menacer l’Iran.

Le monde est dans un sale état. Inutile de s’étendre là-dessus.

Imaginez comme ce serait merveilleux, divinement merveilleux, d’avoir un président des Etats-Unis qui serait porteur de valeurs progressistes et de courage politique. Imaginez tout ce qu’il pourrait faire. Comme un retrait rapide et total de l’Irak, par exemple. Vous pouvez l’imaginer aussi bien que moi. Avec la popularité dont il bénéficie, Obama pourrait se permettre pratiquement n’importe quoi, mais le plus probable est qu’il ne prendra pas de risques. Ou, pour être plus précis, il continuera à être lui-même, à savoir un centriste convaincu.

Il n’est pas vraiment contre la guerre. Pas comme vous et moi le sommes. Au cours de ses quatre premières quatre années à la Maison Blanche, les Etats-Unis ne quitteront pas l’Irak. Je doute même qu’il l’autorise au cours d’un second mandat. A-t-il jamais clairement qualifié la guerre d’illégale ou d’immorale, de crime contre l’humanité ?

Pourquoi est-il si proche de Colin Powell ? Ignore-t-il le rôle méprisable joué par Powell dans cette guerre ? Nommer le Secrétaire à la Défense de George W. Bush, Robert Gates, un homme qu’on pourrait facilement poursuivre pour crimes de guerre ? Trouvera-t-il aussi une petite place pour Rumsfeld ? Et nommer un gouverneur de la Géorgie, Janet Napolitano, partisane de la guerre, pour diriger le département du « Homeland Security » ? Que dire du général James Jones, un commandant de l’OTAN, qui veut « gagner » la guerre in Irak et Afghanistan, qui a soutenu John McCain, et qui est nommé Conseiller à la Sécurité Nationale ? Jones siège aux conseils d’administration de Boeing Corporation et de Chevron Oil. Par quelle partie obscure de son âme Obama a-t-il été conseillé ?

Comme l’a récemment fait remarquer Chomsky, l’élection d’un indigène (Evo Morales) en Bolivie ou d’un progressiste (Jean-Bertrand Aristide) en Haïti ont été des événements d’une portée historique bien plus importante que l’élection de Barack Obama.

Obama n’est pas vraiment contre la torture non plus. Pas comme vous et moi le sommes. Personne ne sera puni pour avoir pratiqué ou ordonné la torture. Personne ne sera démis de ses fonctions pour motif de torture. Michael Ratner, président du Centre pour les Droits Constitutionnels, déclare que la mise en accusation des officiels de l’administration Bush sera nécessaire pour imposer des limites aux politiques futures. « La seule façon d’empêcher que cela ne se reproduise est de faire en sorte que les responsables des programmes de torture en paient le prix. Je ne vois pas comment nous pourrions retrouver notre statut moral si nous permettons à ceux qui sont directement impliqués dans les programmes de torture de s’en tirer à bon compte et d’aller couler des jours heureux. (3) »

Une fois président, Obama ne pourra plus se taire et devra agir s’il ne veut pas devenir complice des crimes de guerre de Bush et Cheney et devenir ainsi lui-même un criminel de guerre. Fermer Guantanamo ne signifiera rien si les prisonniers sont simplement transférés vers d’autres salles de torture. Si Obama s’oppose réellement à la torture, pourquoi ne déclare-t-il pas qu’après la fermeture de Guantanamo, les prisonniers seront jugés par des tribunaux civils aux Etats-Unis ou renvoyés vers des pays où ils ne risquent pas la torture ? Et d’affirmer tout simplement que son administration respectera scrupuleusement la Convention de 1984 contre la Torture et autres Traitements Cruelles, Inhumaines et Dégradantes, que les Etats-Unis ont signé, et qui stipule : « le terme « torture » désigne tout acte, douleur ou souffrance, physique ou mentale, exercé intentionnellement sur une personne dans le but d’extorquer des informations ou des aveux… infligé par, ou a l’instigation de, ou avec le consentement, ou l’accord d’un officiel ou de toute personne agissant dans un cadre officiel. » La Convention affirme que «  En aucun cas ne pourront être invoqués la guerre ou l’imminence d’une guerre, la stabilité politique interne ou tout autre urgence publique, pour justifier la torture. »

Mais au lieu de cela, Obama a désigné un ancien dirigeant de la CIA, John O. Brennan, comme conseiller dans les affaires du Renseignement et codirigeant de son équipe de transition. Brennan a qualifié la politique de « rendition » – le programme d’enlèvement et de torture mené sous les administrations Bush et Clinton – d’ « outil indispensable », et chanta les louanges des techniques d’interrogation de la CIA qui permettent d’obtenir des informations qui peuvent « sauver des vies ». (4)

Obama pourrait se révéler aussi décevant que Nelson Mandela, qui n’a pas vraiment fait grand-chose pour les masses en Afrique du Sud – tout en faisant cadeau de son pays aux forces multinationales de la globalisation. Je fais cette comparaison non pas parce que les deux hommes sont noirs, mais parce qu’ils ont tous les deux soulevé de grands espoirs dans leur pays et dans le monde.

Mandela fut libéré de prison parce que les dirigeants de l’Apartheid pensaient qu’il pouvait devenir président et pacifier la population noire qui s’agitait, tout en appliquant une politique centriste modérée et économiquement libérale qui ne remettrait pas en cause les privilèges des blancs. Ce n’est peut-être pas pour rien que, dans son autobiographie, il élude l’implication de la CIA dans sa capture en 1962 malgré un faisceau d’éléments convaincants. (5)

Il semblerait que Barack Obama ait fait la même impression sur l’élite blanche. Celle-ci l’a souvent choisi et aidé à récolter des fonds et lui a ouvert un véritable boulevard qui l’a mené – dans un espace de temps étonnamment court de quatre ans – d’un poste obscur de sénateur local à celui de président des Etats-Unis. Le soutien financier du monde des affaires pour nous vendre la « marque Obama » fut extraordinaire.

On pourrait peut-être faire aussi une comparaison avec Tony Blair. Les Conservateurs n’auraient jamais pu imposer la fin de la gratuité des études universitaires ni les guerres sans fin, mais le New Labour l’a fait. Les Républicains auraient eu beaucoup de mal à réinstaurer le service militaire (les US ont actuellement une armée composée de professionnels et non d’appelés – NDT), mais je vois bien Obama le faire, le tout accompagné d’un slogan très approprié, une variation de « Oui, nous pouvons ! ».

J’espère me tromper, sur son passé et sur son mandat de président. J’espère me tromper de beaucoup.

De nombreuses personnes appellent tous les progressistes à faire pression sur l’administration d’Obama pour faire sortir « le bon Obama », l’obliger à s’engager, à rendre des comptes. Les réformes audacieuses du New Deal de Roosevelt furent provoquées par de grandes grèves ouvrières et autres actions militantes peu de temps après la fin de l’état de grâce. C’est tout ce que je peux vous offrir. Que Dieu nous aide.

LE FUTUR TEL QUE L’AVONS CONNU N’EXISTE PLUS ET AUTRES PENSEES JOYEUSES.

La lecture des informations en provenance de Mumbai m’ont rendu aussi pessimiste qu’un dinosaure préoccupé par l’avenir de ses enfants.

Comment ont-ils pu faire ça ? Détruire toutes ces vies, de tous ces inconnus, des vacanciers qui prenaient du bon temps… Quelles peuvent-bien être leurs motivations ? Eh bien, ils connaissaient quelques unes de leurs victimes ; ils savaient qu’elles étaient indiennes, américaines ou britanniques, ou sionistes, ou tout autre genre d’infidèle ; ils n’ont donc pas tiré complètement au hasard. Cela nous aide-t-il à comprendre ? Cela peut-il soulager le Weltschmerz ?

Vous pouvez même vous en server : la prochaine fois que vous rencontrez quelqu’un qui défend la politique étrangère des Etats-Unis, quelqu’un qui insiste pour dire que Mumbai justifie les attaques rhétoriques et militaires de Washington contre l’Islam, vous pourriez lui rappeler que les Etats-Unis font régulièrement la même chose. Depuis sept ans en Afghanistan, et pratiquement six en Irak, et pour ne donner que les exemples les plus évidents : ils défoncent les portes et abattent des étrangers, des infidèles, ils traumatisent à vie des enfants, tirent des missiles sur des maisons habitées, bombardent des mariages, les uns derrière les autres, tuant 20, 30 ou 70 personnes, toutes des terroristes bien sûr, et souvent même de hauts dirigeants d’Al Qaeda, le numéro un ou le numéro deux, selon les jours. Autant d’actions qui ne relèvent donc pas du hasard. Les survivants disent que c’était un mariage, que leur frère ou leur neveu ou leur ami, la plupart des femmes et des enfants, sont morts. Les soldats US paient des gens pour savoir où se trouve le méchant untel ou untel. Et les soldats US croient ce qu’on leur dit alors ils larguent les bombes ! Cela vous trouble-t-il autant que Mumbai ?

Parfois, pour changer, les Etats-Unis bombardent la Syrie ou tuent des gens en Iran ou en Somalie, tous des méchants… « Selon les autorités syriennes, des troupes US héliportées ont effectué une mission à l’intérieur de la Syrie le long de la frontière Irakienne, tuant huit personnes, dont une femme. » nous informe la BBC (6). … « Selon de hauts officiels étatsuniens, depuis 2004 les militaires US ont eu carte blanche des plus hautes autorités pour mener pratiquement une douzaine d’attaques secrètes contre Al Qaeda et d’autres militants en Syrie, Pakistan et ailleurs… l’ordre secret accorde aux militaires le droit d’attaquer Al Qaeda n’importe où dans le monde, et aussi de mener des opérations dans des pays qui ne sont pas en guerre contre les Etats-Unis, » nous informe le New York Times. (7)

Ouf, tout ceci est donc juste et légale – puisque autorisé – et non l’œuvre d’une bande de malades mentaux en liberté. Mais peut-être que les terroristes à Mumbai avaient eux-aussi une autorisation signée par je ne sais quelle autorité, disant que leur action était juste et légale ? Ah, je me sens déjà mieux.

(…)

Willam Blum

The Anti-Empire Report : www.killinghope.org

Auteur de Les guerres scélérates : interventions de l’armée US et de la CIA depuis 1945

Traduction VD pour Le Grand Soir
http://www.legrandsoir.info

Notes

1. Washington Post, August 17, 2008

2. Chicago Tribune, September 25, 2004

3. Associated Press, November 17, 2008

4. New York Times, October 3, 2008

5. Nelson Mandela, Long Walk to Freedom (1994) p.278 ; William Blum, Rogue State, chapter 23, “How the CIA sent Nelson Mandela to prison for 28 years

6. BBC, October 26, 2008

7. New York Times, November 9, 2008

Articles Par : William Blum

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