Du G20 à Durban II, le dessous des cartes

Un entretien avec Thierry Meyssan

Sur fond de crise économique et financière, du G20 à Durban II, les sommets et les conférences internationales se succèdent sans que les médias dominants nous éclairent beaucoup sur ce qui s’y joue et s’y décide vraiment. Silvia Cattori a demandé à Thierry Meyssan son appréciation de l’évolution des rapports de force induite par cette crise, et des politiques mises en œuvre par les Etats-Unis et la finance anglo-saxonne pour maintenir leur prééminence.

 
Le président de la Confédération suisse Hans-Rudolf Merz et le président iranien Mahmoud Ahmadinejad, à Genève, le 19 avril 2009.

Silvia Cattori : Quels étaient les objectifs des États-Unis au récent G20 de Londres ? Dans quelle mesure sont-ils parvenus à les atteindre ? Ont-ils réussi à se rallier une majorité de dirigeants politiques ?

Thierry Meyssan : Les deux sommets des chefs d’État et de gouvernement du G20 à Washington, puis à Londres, ont consacré la suprématie de la finance anglo-saxonne, et posé les prémisses d’un gouvernement économique mondial sous leadership anglo-saxon.

Le troisième sommet est prévu à New York en marge de l’Assemblée générale de l’ONU ; ce qui est une manière d’humilier cette assemblée et d’affirmer l’existence d’un directoire économique des 20, équivalent au directoire politique du Conseil de sécurité, en dehors des institutions de l’ONU.

Cependant, malgré les embrassades publiques, aucun accord significatif n’a été conclu entre les membres du G20. Les déclarations finales énumèrent des principes généraux qui n’engagent personne et des actions précises qui ont toutes été prises en dehors du sommet et dont aucune ne concerne les 20 à la fois [http://www.silviacattori.net/article808.html#nb1″>1]. Le sommet de Londres pourrait donc s’avérer être un sommet de dupes.

La politique financière et économique de l’administration Obama est élaborée par un ensemble complexe d’organismes. Elle se situe en totale continuité de celle de l’administration Bush [http://www.silviacattori.net/article808.html#nb3″>3].

Initialement, la mise en œuvre de ces stratégies devait être coordonnée par le Conseil de Summers. Mais en définitive, tout a échu au Conseil de sécurité national du général James Jones où l’inévitable Henry Kissinger et son ex-associé Brent Scowcroft supervisent quotidiennement les décisions. Pendant que l’on distrait l’opinion publique en discutant de la différence de couleur de peau entre Bush et Obama, les mêmes individus continuent à exercer le pouvoir et à l’exercer de la même manière.

Concrètement, au cours des derniers mois, les Anglo-Saxons ont orienté la politique de leurs « clients » (au sens impérial romain du terme, c’est-à-dire de leurs protégés) pour qu’ils renflouent le système bancaire international. Les États, donc les peuples, ont dû payer les pertes des banquiers anglo-saxons. Dans certains cas, les États ont nationalisé —partiellement ou totalement— des banques, créant ainsi l’équivalent des fonds souverains des États pétroliers. Le système spéculatif, qui est à l’origine de la crise, a donc été validé et les États en sont devenus acteurs directs.

Pour sauver le niveau de vie des Anglo-Saxons, trois décisions ont été prises :

 Deuxièmement, la chasse a été ouverte pour contraindre les capitaux placés dans des banques des pays hors G20 à migrer vers les États-Unis, le Royaume-Uni et leurs paradis fiscaux [http://www.silviacattori.net/article808.html#nb4″>4]. Pour ce faire, les Anglo-Saxons et leur « idiot utile » Nicolas Sarkozy ont proclamé « la fin du secret bancaire », c’est-à-dire la fin de la protection de la vie privée. Il va de soi que toutes les fraudes et les abus pourront continuer comme avant, pourvu qu’ils aient lieu à l’abri des banques anglo-saxonnes, aux Bahamas ou aux îles anglo-normandes. Les Suisses seront sans aucun doute les premières victimes de ce grand racket.

http://www.silviacattori.net/article808.html#nb5″>5], qui étudie les mouvements séparatistes aux États-Unis depuis une décennie, estime que ceux-ci sont arrivés à maturation. Il prévoit la première sécession en 2010 et la dislocation des États-Unis dans les cinq ans pour donner naissance à de nouveaux États. Sa réflexion tient compte à la fois du modèle de dislocation de l’URSS, des facteurs ethniques particuliers aux USA, et des conflits historiques internes des sociétés anglo-saxonnes.

Les régimes fantoches mis en place par Washington dans de nombreux pays ne survivront pas à l’effondrement des États-Unis. Nous assisterons à une profonde transformation du paysage politique mondial, comme lors de la disparition de l’URSS.

Ce dont nous parlons vous paraît peut-être surréaliste, mais personne ne prévoyait début 1989 que le Pacte de Varsovie et l’URSS auraient disparus fin 1991.

Silvia Cattori : Dans quelle mesure cette évolution va-t-elle se répercuter à court et moyen termes sur la puissance militaire des États-Unis, et avec quelles conséquences ?

Thierry Meyssan : Pour le moment, les États-Unis sont encore là. Dans la vie sauvage, une bête blessée est plus dangereuse qu’une bête saine. Nous ignorons si les dirigeants US sont capables du sang-froid dont firent preuve Mikhaïl Gorbatchev et son équipe en assistant à la mort de leur patrie.

Fils d’une sociologue travaillant aux programmes de contre-insurrection de la CIA en Indonésie, puis formé par Zbignew Brzezinski à l’université de Columbia et probablement à la Commission trilatérale, Barack Obama a mis son talent au service de la National Endowment for Democracy (NED), un organisme créé par les néo-conservateurs pour externaliser les actions de déstabilisation de la CIA [http://www.silviacattori.net/article808.html#nb7″>7]. Obama s’est placé à leur service en 2008, comme l’a rendu public le général Colin Powell, et ils l’ont aidé à s’installer à la Maison-Blanche. Il n’y a donc aucune raison de penser que l’attaque de l’Iran sera reprogrammée.

Les discussions entre Washington et Téhéran sont conduites par plusieurs canaux simultanés et sont très avancées. Le Pentagone a besoin de l’aide des Iraniens en Irak et en Afghanistan. De plus, Washington doit séduire Téhéran pour l’écarter de Moscou et prévenir une extension de l’influence russe au proche-orient.

Il est affligeant d’entendre Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner s’en prendre encore à l’Iran, alors que leurs maîtres états-uniens n’ont plus besoin qu’ils aboient dans cette direction.

Il est tout aussi grotesque d’entendre les dirigeants israéliens continuer à menacer l’Iran alors qu’ils n’en ont pas les moyens. Soutenu en sous-main par l’administration Bush, Tel-Aviv avait envisagé de bombarder l’Iran durant les Jeux olympiques. Israël avait loué deux bases aériennes en Géorgie et y avait stationné ses bombardiers. Techniquement, il pouvait les faire décoller de Tbilissi pour bombarder des objectifs en Iran et les ramener en Palestine occupée, alors que —compte tenu de la distance et de l’autonomie de vol des avions— il est impossible de réaliser une telle opération depuis la Palestine occupée. Or, la Russie, qui a signé un accord de défense avec l’Iran [http://www.silviacattori.net/article808.html#nb9″>9] Il expliqua que le but ne serait pas de punir les auteurs des attentats, mais de détruire « le système » faisant obstacle à la puissance US, comme la réponse apportée à Pearl Harbor n’avait pas eu pour but de punir le Japon, mais de détruire tout ce qui faisait obstacle à la puissance des États-Unis.

Or, en 2003, l’administration Bush-Cheney s’écarta du mandat que lui avait donné la classe dirigeante US. Elle décida de coloniser l’Irak et la fit exploiter par une société privée, l’Autorité de la Coalition en Irak, constituée sur le modèle de la Compagnie des Indes [http://www.silviacattori.net/article808.html#nb11″>11]. Non pas comme Dominique de Villepin au nom du droit international, mais parce que ce projet d’un autre âge allait « détourner les États-Unis de la guerre au terrorisme ».

Scowcroft fut le maître à penser des généraux qui se révoltèrent en 2006 contre le projet d’attaque de l’Iran. Le vieil homme exerça une influence prépondérante sur la Commission Baker-Hamilton par l’intermédiaire de son fils spirituel, Robert Gates, qu’il imposa bientôt au département de la Défense. C’est encore Scowcroft qui conseille aujourd’hui Obama pour toutes les nominations relatives à la défense et à la politique étrangère. Et le général James Jones, conseiller de sécurité nationale, a lui même admis qu’il tenait quotidiennement ses ordres non pas du président Obama mais des éternels complices Brent Scowcroft et Henry Kissinger.

Après la parenthèse 2003-06 de la colonisation de l’Irak, nous voici revenu à la case du 11-Septembre. L’objectif assigné à l’administration Obama, c’est la reprise de la « guerre au terrorisme » que le tandem Bush-Cheney n’aurait jamais dû reléguer au deuxième rang.

L’OTAN, que MM. Bush et Cheney n’avaient pas réussi à mobiliser en Irak, va être sollicitée pour la guerre au terrorisme —éventuellement aussi pour la prétendue prévention des génocides—. C’est le cas en Afghanistan. Robert Gates, puis Barack Obama ont souligné que si les Européens ne venaient pas en Asie centrale, ils devraient affronter sur leur sol des 11-Septembre. Le chantage est on ne peut plus clair. C’est également le cas dans l’océan indien. Les USA y testent un nouvel alibi, la piraterie. Des va-nus-pieds, disposant de renseignements exceptionnels et d’armes dernier cri, abordent des navires de toutes catégories, allant des bateaux de plaisance pour faire pleurer la ménagère aux cargos transportant des armes pour titiller les alliés. Une story hollywoodienne a été récemment mise en scène avec le courageux capitaine Philips prêt à sacrifier sa vie pour sauver son équipage, avant d’être sauvé à son tour par les commandos de l’US Seal. Quoi qu’il en soit, le but est inchangé : trouver une noble cause qui justifie un déploiement militaire permettant de détruire tout ce qui fait obstacle à la puissance US. Les médias US ont d’ailleurs fait la comparaison avec la Guerre contre les Barbares, qui opposa les États-Unis, le Royaume-Uni et les Pays-Bas à l’Empire ottoman. C’est dans cet état d’esprit que l’OTAN a engagé depuis la mi-mars l’opération Allied Protector au large de la corne de l’Afrique. Elle étend l’opération Active Endeavour (contrôle de la Méditerranée) mise en œuvre depuis le 11-Septembre.

Silvia Cattori : Quelles implications aura la crise économique mondiale sur la politique des Etats-Unis au Moyen-Orient ? Les régimes arabes, alliés de Washington vont-ils poursuivre leur politique d’alignement en dépit de l’aversion de leurs populations à l’égard des États-Unis ?

Thierry Meyssan : Au Proche-Orient comme ailleurs, Washington n’a plus les moyens de sa politique et ses employés doivent penser à changer de plan de carrière.

L’administration Obama, qui pense pouvoir venir à bout de la crise financière, a décidé de geler le Proche-Orient le temps nécessaire à la convalescence de son économie. Ses protégés sont donc certains de rester en place à court terme. Cependant beaucoup d’entre eux pensent que les États-Unis ne se relèveront pas et qu’ils les abandonneront comme l’URSS malade abandonna les régimes communistes d’Europe orientale. D’où la volonté de certains acteurs de négocier des compromis avec l’axe Téhéran-Damas-Hezbollah-Hamas tant que c’est possible. Mais il s’agit pour le moment de l’attitude individuelle de quelques opportunistes, pas d’un revirement de régimes.

Silvia Cattori : Comment voyez-vous les répercussions de ces évolutions sur la question palestinienne ?

Thierry Meyssan : Pour parvenir à la Maison-Blanche, Obama a constitué une coalition hétéroclite, incluant aussi bien les généraux nationalistes qui refusent d’entreprendre des guerres pour servir les intérêts israéliens que la faction « réaliste » du mouvement sioniste. Cette coalition est consciente qu’elle peut exploser sur la question israélienne et que chacune de ses composantes est donc obligée de faire des concessions et de parvenir à un accord.

Le maintien de la colonie juive en Palestine restera un objectif majeur pour les États-Unis, mais les Israéliens ne peuvent espérer aucune aide au delà. Ils ne peuvent tenter aucune aventure militaire durant cette période. Ils ont d’ailleurs obéi à l’administration Obama lorsque celle-ci a exigé que les opérations contre les Gazaouites soient interrompues au plus tard au début de la cérémonie d’investiture.

Il faut maintenant envisager les choses sous un autre angle : comment Washington pourra-t-il continuer à protéger la colonie juive de Palestine si des révolutions populaires renversent le gouvernement égyptien et l’Autorité palestinienne ?

Silvia Cattori : Comment appréciez vous le clash qui a opposé l’Iran aux pays de l’Union européenne présents hier à la conférence Durban II des Nations Unies ?

Thierry Meyssan : Un des enjeux majeurs de la conférence de Durban était de qualifier le sionisme. En 1975, l’Assemblée générale de l’ONU avait adopté une résolution affirmant que « le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale » [http://www.silviacattori.net/article808.html#nb13″>13]. Quatre ans plus tard, l’assassinat d’Yitzakh Rabin par un fanatique juif mettait fin à tout espoir de paix. Depuis cette date, il est nécessaire de restaurer la résolution de 1975 pour combattre ce fléau, c’est ce qui a été tenté à Durban I et devait l’être à Durban II.

Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki Moon, a adopté une position préalable consistant à dire que tous les États membres luttent contre le racisme et, donc, qu’aucun d’entre eux n’est raciste. Les États-Unis, qui se souviennent de la manière dont le secrétaire d’État Colin Powell avait été humilié à Durban I, ont décidé de boycotter la conférence. La France a désigné un ambassadeur spécial, le lobbyiste sioniste François Zimeray [http://www.silviacattori.net/article808.html#nb15″>15].

Non. Il a apporté des éléments de réflexion [1] « Déclaration des chefs d’État et de gouvernement du G20 », « Déclaration du G20 sur la fourniture des ressources par l’intermédiaire des institutions financières internationales », « Déclaration du G20 sur le renforcement du système financier », Réseau Voltaire, 2 avril 2009.

[2] « Économie : Obama choisit ceux qui ont échoué », par Éric Toussaint et Damien Millet ; « Les artisans de la débâcle économique continuent leur besogne au sein du gouvernement Obama », par Michel Chossudovsky, Réseau Voltaire, 1er et 8 décembre 2008.

[3] « Révolte des ouvriers français de Caterpillar », Réseau Voltaire, 31 mars 2009

[4] « Le G 20 : une hiérarchisation des marchés financiers », par Jean-Claude Paye, Réseau Voltaire, 9 avril 2009.

[5] Site officiel du professeur Igor Panarin

[6] « La NED, nébuleuse de l’ingérence “démocratique” », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 23 janvier 2004.

[7] « Washington décrète un an de trêve globale », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 3 décembre 2007.

[8] « Déclaration finale du deuxième sommet des pays riverains de la mer Caspienne, Réseau Voltaire, 16 octobre 2007.

[9] « Destroy The Network », par Henry Kissinger. Article mis en ligne sur le site du Washington Post, le 11 septembre 2001 au soir, puis publié dans l’édition papier datée du 12 septembre.

[10] « Qui gouverne l’Irak ? », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 13 mai 2004.

[11] « Don’t Attack Saddam

It would undermine our antiterror efforts », Par Brent Scowcroft, The Wall Street Journal, 15 août 2002.

[12] « Résolution 3379 de l’Assemblée générale de l’ONU (10 novembre 1975) »

[13] « Résolution 46/86 de l’Assemblée générale de l’ONU (16 décembre 1991) ».

[14] « Sarkozy nomme ambassadeur spécial un lobbyiste pro-israélien », Réseau Voltaire, 21 février 2008.

[15] « Comment Reuters a participé à une campagne de propagande contre l’Iran », Réseau Voltaire, 14 novembre 2005.

[16] « Ahmadinejad speech : full text », news.bbc.co.uk, 21 avril 2009.

Silvia Cattori est journaliste en Suisse.


Articles Par : Silvia Cattori

Avis de non-responsabilité : Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que le ou les auteurs. Le Centre de recherche sur la mondialisation se dégage de toute responsabilité concernant le contenu de cet article et ne sera pas tenu responsable pour des erreurs ou informations incorrectes ou inexactes.

Le Centre de recherche sur la mondialisation (CRM) accorde la permission de reproduire la version intégrale ou des extraits d'articles du site Mondialisation.ca sur des sites de médias alternatifs. La source de l'article, l'adresse url ainsi qu'un hyperlien vers l'article original du CRM doivent être indiqués. Une note de droit d'auteur (copyright) doit également être indiquée.

Pour publier des articles de Mondialisation.ca en format papier ou autre, y compris les sites Internet commerciaux, contactez: media@globalresearch.ca

Mondialisation.ca contient du matériel protégé par le droit d'auteur, dont le détenteur n'a pas toujours autorisé l’utilisation. Nous mettons ce matériel à la disposition de nos lecteurs en vertu du principe "d'utilisation équitable", dans le but d'améliorer la compréhension des enjeux politiques, économiques et sociaux. Tout le matériel mis en ligne sur ce site est à but non lucratif. Il est mis à la disposition de tous ceux qui s'y intéressent dans le but de faire de la recherche ainsi qu'à des fins éducatives. Si vous désirez utiliser du matériel protégé par le droit d'auteur pour des raisons autres que "l'utilisation équitable", vous devez demander la permission au détenteur du droit d'auteur.

For media inquiries: media@globalresearch.ca