En souvenir de La Gloria (vidéo)

Documentaire : la piste de la pandémie de grippe H1N1 jusqu’à des élevages porcins mexicains

Un récent documentaire télévisé remonte la piste de la pandémie de grippe H1N1 jusqu’à des élevages porcins mexicains

GRAIN

En novembre dernier, des gens venus de tout le Mexique, se sont rassemblés dans la vallée de Perote, où est situé le village de La Gloria, pour la cinquième Asamblea Nacional de Afectados Ambientales (l’Assemblée nationale des victimes environnementales). Ce vaste réseau de communautés et d’organisations lutte contre les dégâts environnementaux au Mexique et organise des assemblées périodiques. L’emplacement du dernier rassemblement avait été choisi pour souligner l’importance des luttes locales contre les grands élevages porcins, dans une région qui a attiré sur elle l’attention nationale et mondiale quand, en avril 2009, l’enquête sur l’origine des premiers cas de grippe porcine H1N1a mené à La Gloria. C’était la seconde Asemblea dédiée aux habitants de La Gloria et la première à aboutir à une alliance avec les communautés de la vallée de Perote qui ont désormais rejoint La Gloria dans la résistance à l’élevage industriel. La crise de la grippe porcine a permis d’intensifier la lutte contre l’élevage industriel, transformant une résistance locale isolée en un élément essentiel du mouvement de lutte au niveau national. Un documentaire récent sur la pandémie de grippe H1N1 et l’élevage industriel porte aujourd’hui cette lutte devant une audience internationale et redonne à l’élevage industriel le rôle central dans l’histoire de la pandémie de grippe H1N1.

En avril 2009, les médias internationaux ont débarqué dans le village de La Gloria et la vallée voisine de Perote, dans l’État mexicain de Veracruz. Le village avait en effet été identifié comme la source de la pandémie de H1N1 et les journalistes essayaient de comprendre pourquoi la maladie s’était déclarée à cet endroit. Ce qu’ils ont découvert est inquiétant : Les habitants de La Gloria leur ont expliqué qu’ils avaient souffert de maladies respiratoires sévères pendant des mois, mais que les autorités ne les avaient pas écoutés. Ils ont aussi expliqué que toute la vallée était engagée dans une lutte contre tous ces élevages porcins qui ont envahi leur territoire au cours des dernières années. Pour eux, ces fermes constituent sans aucun doute la source de leurs problèmes de santé.

L’histoire de ces luttes auparavant isolées a donc été diffusée dans le monde entier et les images choquantes de pollution et de destruction provoquées par les fermes industrielles ont fait voler en éclats le mythe de la “biosécurité” dont l’industrie multinationale de la viande entoure ses activités. Soudainement tout le monde a pu se rendre compte que les objectifs de la lutte de ces communautés mexicaines étaient intimement liés à la santé de toute la planète.

Mais la réaction de l’industrie de la viande et de ses amis en place au gouvernement ne s’est pas fait attendre. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, elle a nié toute connexion entre l’épidémie de H1N1 et l’élevage industriel porcin. Les enquêtes indépendantes ont été bloquées ou n’ont pas été faites. Quand, sous la pression, l’OMS a officiellement arrêté de faire référence à une grippe “porcine”, les médias internationaux ont cessé de suivre cette piste. Le résultat aujourd’hui en est que, partout dans le monde, les grandes entreprises de viande continuent exactement comme avant, sans même être obligées de déclarer ou de suivre les cas de H1N1 ou autres grippes porcines dans leurs fermes (voir encadré). Le gouvernement mexicain est même revenu sur sa promesse de forcer les fermes voisines de La Gloria – qui appartiennent à la société américaine Smithfield – à adhérer à la réglementation mexicaine sur l’environnement – assez minimale – qu’ils enfreignaient de façon évidente.1

Un récent documentaire produit par la Télévision Suisse Romande (TSR) devrait cependant ranimer ce scandale international. Les journalistes suisses sont revenus au Mexique, dans la vallée de Perote, pour reprendre l’enquête afin de découvrir comment et pourquoi a démarré la pandémie de H1N1. Leurs interviews avec les villageois, des fonctionnaires, des médecins et des scientifiques établissent très clairement un lien entre les problèmes sanitaires permanents de La Gloria et des autres communautés voisines et les activités des fermes industrielles qui se sont installées dans la région depuis la signature de l’ALENA (l’Accord de libre-échange nord-américain) en 1994. Le documentaire dévoile également la collusion qui existe entre le gouvernement mexicain et l’industrie et montre comment rien n’a été fait pour protéger les populations affectées. Avec des images très choquantes prises sur place, il fournit une preuve indéniable de la sévérité des dommages que les fermes ont infligés à ces communautés et il remet clairement les fermes industrielles à la place qui est la leur, c’est-à-dire au centre de l’histoire de la pandémie de H1N1.

Le documentaire de TSR est maintenant disponible en français (version originale) et en anglais sur le site Internet de GRAIN et le sera bientôt en espagnol (voir ci-dessous). Nous espérons que ce rapport d’investigation sera très largement diffusé. Il est probable que la prochaine pandémie émergera d’une ferme industrielle et frappera d’abord une communauté très similaire à celle de La Gloria. Le monde se doit de tirer les conséquences de cette histoire et de prendre les mesures nécessaires. Le documentaire de TSR nous donne justement un aperçu de ce qui doit être fait.

 

Encadré : Mise à jour concernant la pandémie H1N1 et les porcs

Il existe de plus en plus de preuves scientifiques que le virus de la pandémie H1N1 provient de porcs, et que celui-ci est très probablement né au sein de fermes industrielles d’Amérique du Nord où les conditions sont idéales pour l’évolution de ce genre de virus.2 Une étude publiée en juin 2009 dans Nature montre que “les ancêtres de l’épidémie [la pandémie] ont circulé [chez les porcs] durant une dizaine d’années sans être détectés » et que la souche pandémique actuelle « a pu circuler chez les porcs pendant plusieurs années avant d’émerger chez les humains ». Les chercheurs concluent que «le manque de suivi systématique des porcs a pendant de nombreuses années permis au virus de persister sans être détecté et d’évoluer en une souche présentant un potentiel pandémique. »3

Depuis le début de la pandémie H1N1, les autorités de la plupart des pays n’ont pas fait grand chose pour promouvoir le suivi sanitaire dans les élevages porcins. La pratique habituelle consiste à laisser aux entreprises le soin de ce suivi, mais sans les obliger à déclarer les maladies si elles en trouvent. Les déclarations d’épidémies qui ont été faites ne représentent donc probablement qu’une fraction du chiffre réel.4 Elles suffisent toutefois à montrer que le virus pandémique H1N1 est répandu dans ce qu’on appelle les élevages porcins “fermés” (voir tableau 1).

Au Mexique, quand le virus H1N1 s’est déclaré chez les humains, la réponse des autorités a été d’affirmer que cette maladie n’existait pas dans l’industrie porcine. Le 14 mai 2009, au cours d’un dîner organisé pour la défense de l’industrie porcine, le ministre de l’Agriculture, Alberto Cárdenas, a déclaré aux médias : « Il n’y a pas eu jusqu’ à présent un seul cas de grippe porcine ».

Alberto Cárdenas en train de manger du porc
mexicain en compagnie du représentant
de la FAO, Norman Bellino, le 14 mai 2009 (Photo: EFE)

C’était faux : Deux semaines auparavant, le 1er mai, on avait identifié, dans une ferme de Queretaro, une épidémie de H1N1. Cette épidémie n’a été rendue publique qu’après avoir été enfin déclarée à l’OIE (l’Organisation mondiale de la santé animale) en décembre, sept mois après les faits.5 On sait également que la grippe porcine sévit un peu partout dans les élevages porcins mexicains.6 Elle a été identifiée pour la première fois dans le pays en 1982 et comme ce secteur est de plus en plus industrialisé et lié à l’industrie de la viande américaine et mondiale – où la grippe porcine est endémique – les problèmes n’ont fait que s’intensifier. Mais le gouvernement n’impose aucun contrôle sur la maladie et le suivi sanitaire est pratiquement inexistant. Tout est laissé à la discrétion del’entreprise. Aujourd’hui, les élevages porcins au Mexique n‘ont toujours pas obligation de déclarer les cas de grippe porcine.7

Tableau 1: Cas connus de H1N1 chez les porcs (jusqu’au 5 janvier 2010)

Pays

Épidémie déclarée

Nombre d’épidémies

Espèce concernée

Origine de l’infection / info

Mexique

1er mai 09

1

porc

inconnue

Canada

2 mai 09

1

porc

Déclarée comme probalement introduite par un ouvrier, mais les tests ultérieurs de l’ouvrier pour le H1N1 se sont révélés négatifs.

Argentine

25 juin 09

2

porc

Test pour le H1N1 positifs pour deux ouvriers

Australie

31 juillet 09

1

porc

Les tests sur 2 ouvriers montrent une infection par le H1N1

Canada

31 juillet 09

1

porc

inconnue

Australie

18 août 09

1

porc

inconnue

Canada

24 août 09

plusieurs

porc

inconnue

Australie

25 août 09

1

porc

inconnue

États-Unis

1er sept. 09

1

porc

6 des 102 porcs testés à deux foires fédérales étaient positifs.

Royaume-Uni

18 sept. 09

3

porc

Dans une des fermes, un ouvrier présentait des “symptômes grippaux”, mais aucun signe de maladie chez les ouvriers dans les autres fermes.

Irlande

29 sept. 09

2

porc

On pense que le virus a été transmis par un ouvrier infecté.

Norvège

12 octobre 09

37

porc

Dans plusieurs cas, on pense que le virus a été introduit par des ouvriers infectés.

Australie

14 octobre 09

1

porc

inconnue

Japon

21 octobre 09

1

porc

inconnu

Islande

27 octobre 09

2

porc

pas concluant

États-Unis

3 novembre 09

1

porc

inconnue

Taïwan

5 novembre 09

1

porc

inconnue

Chine (Hong Kong)

5 novembre 09

1

porc

Le virus a été trouvé dans des échantillons provenant de l’abattoir

Chine

19 novembre 09

-

porc

Le virus a été trouvé chez des porcs dans un abattoir de Heilongjiang

Indonésie

26 novembre 09

1

porc

Inconnue. L’épidémie s’est déclarée dans une ferme de l’île de Bulan avec 270 000 porcs appartenant au Salim Group.

Italie

27 novembre 09

1

porc

inconnue

Royaume-Uni

2 décembre 09

1

porc

pas concluant

Allemagne

3 décembre 09

1

porc

inconnue

Chine

10 décembre 09

1

porc

Le propriétaire et les ouvriers ne montrent aucun signe de grippe.

Thaïlande

18 décembre 09

1

porc

Inconnue. Des test sur les ouvriers et la population locale n’ont pas révélé la présence de H1N1.

Corée du Sud

29 décembre 09

16

porc

Pas concluant. Première épidémie déclarée le 14 décembre.

États-Unis

29 décembre09

2

porc

Pas concluant

Russie

31 décembre 09

1

porc

Pas concluant. La ferme a 10 000 porcs.

Source: OIE et divers médias.

 

Télévision Suisse Romande, H1N1: pourquoi c’est tombé sur les mexicains?

Version française : http://www.youtube.com/watch?v=zbr361fXxPQ

Version anglaise : http://blip.tv/file/3062019

Version espagnole : (non disponible actuellement)

 

Lectures complémentaires:

GRAIN, “Un système alimentaire qui tue: La peste porcine, dernier fléau de l’industrie de la viande” : http://www.grain.org/articles/?id=50

Laura Carlsen, “The Great Swine Flu Cover-Up,” 10 September 2009: http://americas.irc-online.org/am/6408

Beyond Factory Farming Fact Sheet #6 – Swine Flu: Evolution of a pandemic: from factory farm to hospital ward – July 2009: http://beyondfactoryfarming.org/files/swineflu.pdf

‘Pig Business’, Tracy Worcester’s documentary on the factory pork industry: http://www.youtube.com/view_play_list?p=CA61E734A083927E

 

1 Au contraire, selon Silvia Ribeiro du ETC Group, le gouvernement mexicain a accordé le statut de Mécanisme de développement propre ou CDM (selon la Convention sur le changement climatique) à un projet entrepris par une des filiales de Smithfield, Granjas Carroll, pour capter le méthane contenu dans les immenses bassins de déjections de ses fermes industrielles.

Voir Silvia Ribeiro, “Cerdos Climáticos”, La Jornada, October 10th, 2009; Pronunciamiento de las comunidades del Valle de Perote en la 5 Asamblea de Afectados Ambientales, 8 de noviembre, 2009.

2 Charles W. Schmidt, “Swine CAFOs and Novel H1N1 Flu: Separating Facts from Fears,” Environmental Health Perspectives Volume 117, Number 9, September 2009: http://ehp.niehs.nih.gov/members/2009/117-9/focus.html

3 Gavin J. D. Smith, Dhanasekaran Vijaykrishna1, Justin Bahl, Samantha J. Lycett, Michael Worobey, Oliver G. Pybus, Siu Kit Ma1, Chung Lam Cheung1, Jayna Raghwani, Samir Bhatt, J. S. Malik Peiris, Yi Guan & Andrew Rambaut, “Origins and evolutionary genomics of the 2009 swine-origin H1N1 influenza A epidemicnear-final version”, Nature 459, 1122-1125, 25 June 2009.

4 C’est la Norvège qui a sans doute mené les tests les plus approfondis dans les élevages porcins. Entre le 10 et le 26 octobre 2009, dans le comté de Nord-Trøndelag qui compte beaucoup d’élevages porcins, 39 fermes ont fait l’objet de tests : 18 d’entre elles étaient infectées par le virus pandémique de la grippe cf.http://www.eurosurveillance.org/ViewArticle.aspx?ArticleId=19406

5 L’épidémie a débuté le 30 avril et a été confirmée par un test PCR le 1er mai. Cf. le rapport à l’OIE : http://www.oie.int/wahis/public.php?page=single_report&pop=1&reportid=8741

6 La seule étude sérieuse de la grippe porcine chez des porcs au Mexique a été menée en 2004 par des chercheurs universitaires dans l’État de Yucatan. Dans leur étude couvrant 25 fermes, ceux-ci ont établi que la grippe porcine circulait dans plus de la moitié des fermes et ils ont lancé un signal d’alarme : Étant donné qu’ il s’agissait de virus H1N1 aussi bien que de virus H3N2, on courait le risque potentiel d’une recombinaison et de voir se développer de nouvelles souches. Les scientifiques pensent maintenant que c’est cette sorte de recombinaison qui a provoqué le virus pandémique H1N1.

Cf. Mario Álvarez Fleites, Jorge C. Rodríguez Buenfil, Abel Ciprián Carrasco, Lourdes Rodríguez Guzmán, Guadalupe Ayora Tavera, José C. Segura Correa , “Serological profile of porcine influenza virus, Mycoplasma hypneumoniae and Actinobacillus pleuropneumoniae, in farms of Yucatan, Mexico,” Vet Mex., 35 (4) 2004: http://www.ejournal.unam.mx/rvm/vol35-04/RVM35402.pdf;

Gavin J. D. Smith, Dhanasekaran Vijaykrishna1, Justin Bahl, Samantha J. Lycett, Michael Worobey, Oliver G. Pybus, Siu Kit Ma1, Chung Lam Cheung1, Jayna Raghwani, Samir Bhatt, J. S. Malik Peiris, Yi Guan & Andrew Rambaut, “Origins and evolutionary genomics of the 2009 swine-origin H1N1 influenza A epidemicnear-final version”, Nature 459, 1122-1125, 25 June 2009.

7 “Urgen control de influenza en animales,” El Universal, 28 November 2009.

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