Fukushima : Il y a un an, le Tsunami et la débâcle nucléaire

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Fukushima : Il y a un an, le Tsunami et la débâcle nucléaire

« On ne commande à la nature qu’en lui obéissant.» Bacon

Il y a tout juste un an le nord-est du Japon était dévasté par un séisme de magnitude 9 doublé d’un tsunami d’ampleur historique. La catastrophe a fait des milliers de victimes, causé des dégâts colossaux et provoqué l’accident nucléaire de Fukushima. Moins d’une heure après le séisme, d’immenses vagues de plus de 15 mètres de haut déferlent sur le nord-est du Japon, emportant tout sur leur passage, trains, bateaux, maisons… Elles pénètrent jusqu’à 5 kilomètres à l’intérieur des terres. Le séisme et le tsunami ont causé la mort de 15 846 personnes, selon le bilan officiel en date du 7 février 2012. Aujourd’hui, 3 317 personnes sont encore portées disparues. Et on compte 6 011 blessés. La catastrophe a complètement anéanti pas moins de 128.558 bâtiments, et 916.883 autres ont été partiellement détruits. Les trois préfectures les plus touchées ont dénombré 22 millions de tonnes de déchets engendrés par le désastre. Ces destructions et l’évacuation du périmètre autour de Fukushima ont jeté dans les rues 341.411 personnes à travers tout le pays. Pour les loger en urgence, 52 882 logements provisoires ont été bâtis.(1)

Un avant et après le tsunami et la catastrophe nucléaire

L’État japonais a signé 4 rallonges budgétaires pour financer la reconstruction d’un montant total de 20.500 milliards de yens, soit plus de 200 milliards d’euros. À cause du tsunami, la centrale nucléaire de Fukushima a subi un accident de niveau 7, le même degré de gravité que celui de Tchernobyl. Une vague gigantesque a provoqué l’explosion de deux réacteurs et un incendie. Résultat, 770.000 terabecquerels s’échappent dans l’atmosphère, c’est sept fois plus que les radiations libérées par l’accident de Three Mile Island aux Etats-Unis en 1979. Officiellement, seuls trois employés de la centrale ont été irradiés. La zone a été évacuée dans un rayon de 20km. Et près de 2 millions de personnes devraient être dédommagées par Tepco, l’entreprise qui gère la centrale.

La succession de ces événements a très vite été considérée comme la plus grave crise que connaît le pays depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Si la presse internationale a avant tout mis l’accent sur la crise nucléaire de Fukushima, pour les Japonais, les ravages du séisme et du tsunami restent également au coeur de cette commémoration. (…) Un an après le 11 mars, le divorce entre la population, qui n’a plus confiance, et son gouvernement, semble définitif. Ce hiatus est également frappant, lorsque l’on constate que 74% des Japonais (selon un sondage effectué par Asahi Shimbun en juin 2011)se déclarent favorables à une sortie progressive de l’énergie nucléaire, tandis que les dirigeants ne semblent pas prêts à prendre une décision ferme sur la question. Le démantèlement de la centrale accidentée ne sera terminé que dans quarante ans, selon le ministère de l’Environnement, et la décontamination des zones autour de la centrale prendra lui aussi beaucoup de temps. Une chose est sûre, le retour à la vie normale n’est pas pour demain. Mais à quoi peut ressembler une «vie normale» après le 11 mars?

Tsunami ou désastre nucléaire, le choix des médias

Le débat sur l’opportunité du feu prométhéen a donné lieu à une singulière réflexion. Sous prétexte d’empathie avec les rescapés- qu’il aurait fallu mieux traiter au niveau de l’information- le message subliminal est que le nucléaire ne tue pas. Ainsi et à titre d’exemple du combat sourd qui oppose les pro-et antinucléaire, l’éditorialiste Michael Hanlon du Daily Telegraph écrit:

« Quand on parle des catastrophes qui ont frappé le Japon en mars 2011, on oublie trop vite les milliers de morts du séisme et du tsunami. L’image la plus terrible fut celle de cette vague noire, ce raz-de-marée meurtrier qui a submergé les terres comme un flot de mélasse. Il ne s’agissait pas d’un flot de mélasse, mais d’un mur destructeur qui avançait à 70 ou 80 km/h. Des centaines, des milliers de gens mouraient sous mes yeux, parfois de la plus horrible des manières. Ce premier jour, comme tous les journalistes, je me suis mis à écrire sur la catastrophe comme je l’avais fait lors du tsunami qui avait dévasté les côtes de l’océan Indien le 26 décembre 2004 [plus de 200.000 morts]. Puis quelque chose d’étrange s’est produit. Quand on a appris que les vagues avaient frappé la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, située à environ 200 km de Tokyo, ce fut comme si le terrible désastre auquel on venait d’assister n’avait pas existé. Toutes les informations portaient désormais sur le risque d’une fusion du coeur du réacteur, la surchauffe des barres de combustible et les défauts de conception de cette vieille centrale.

J’ai moi-même, poursuit-il, été captivé par l’angle nucléaire – ce moment où les forces de la nature entrent en contact avec l’orgueil humain et la terreur d’un atome incontrôlable. Il y avait un drame humain, des rumeurs de tentatives pour étouffer le scandale, l’incompétence des autorités, l’héroïsme (ceux que l’on a appelés les «cinquante de Fukushima», le groupe d’employés de la centrale qui est resté sur le site) et très vite une dimension internationale avec la formation de «nuages radioactifs mortels». (…) Ainsi, quelques semaines après le tsunami, plusieurs pays dont l’Allemagne, l’Italie et la Suisse ont annoncé qu’ils allaient revoir leur position sur le nucléaire civil. Le 15 mars, le commissaire à l’Energie de l’Union européenne, Günter Oettinger, a qualifié d’«apocalypse» la fusion imminente du réacteur n° 4. Six semaines plus tard, la chancelière Angela Merkel, qui, physicienne de formation, aurait dû être mieux informée, a proclamé l’abandon définitif du programme nucléaire allemand.»(2)

««Les reportages sur Fukushima Daiichi étaient guidés par le réflexe de la guerre froide qui consistait à assimiler les radiations à la peur et à un danger mortel», a expliqué Wade Allison, professeur émérite de physique à l’université d’Oxford. «Les réacteurs ont été détruits, mais les radiations n’ont pas causé de morts à Fukushima Daiichi et ne devraient pas en causer au cours des cinquante prochaines années. Personne, à ce jour, n’est mort des suites des fuites radioactives à Fukushima Daiichi. Pourtant, le chiffre zéro a été encore moins cité que celui des 20 000 victimes.(2)

Le retour plus que jamais du nucléaire

S’il est vrai que le drame humain engendré par la mort des milliers de personnes et les traumatismes à vie pour les survivants n’a pas été suffisamment couvert, le danger du nucléaire est autrement plus structurel. Toute l’attention a été focalisée sur les centrales nucléaires. En clair, le journaliste trouve des vertus au nucléaire et tance Angela Merkel d’avoir réagi trop vite sans discernement. Pourtant, on rapporte que la région est polluée jusqu’à 80 km de Fukushima et que les doses de radioactivité permises sont de 20 millisiverts. Les enfants sont naturellement les plus exposés. Les analyses d’urines de Japonais, réalisées par une association, montrent une contamination au césium radioactif jusqu’à 220 km de la centrale de Fukushima Daiichi. Sur les 30 échantillons urinaires provenant de filles et de garçons âgés de 3 à 22 ans (plus une femme de 36 ans), la moitié montre un taux de césium 134 ou 137 supérieur à la normale. Le journaliste du Daily Telegraph n’a pas de réponse. On se souvient que le Premier ministre japonais avait affirmé en juillet 2011 qu’il le verrait bien sans l’atome. Un avenir débarrassé de l’atome. Après Fukushima, «on ne peut plus soutenir que la politique menée jusqu’à présent garantisse la sécurité de l’exploitation de l’énergie nucléaire. Nous devons concevoir une société qui puisse s’en passer». Depuis la crise de Fukushima, il n’en finit pas d’affirmer son soutien aux énergies renouvelables et l’abandon d’un programme qui prévoit la construction de quatorze nouveaux réacteurs nucléaires d’ici à 2030.

Au-delà de ces tergiversations, la question demeure: l’abandon de l’atome est-il vraiment impossible? Avant Fukushima, le Japon tirait 30% de son électricité de l’énergie nucléaire et envisageait de gonfler cette part à 53% d’ici à 2030. Avant 2011, la production électrique du Japon dépendait à près de 30% du nucléaire. Un an plus tard, 52 réacteurs sur 54 sont déjà fermés, et les consommations électriques ont été réduites de 15%. Toujours exposés à une radioactivité que les tentatives de «décontamination» ont surtout pour effet de disperser sur l’ensemble du territoire, les Japonais se débrouillent tant bien que mal avec les moyens du bord. En attendant, le gouvernement a demandé à ses concitoyens d’être économes, imposant aux grandes entreprises et aux administrations de la région de réduire leur consommation de 5 à 15% pendant l’été, en abandonnant notamment la climatisation. Il a demandé aussi aux particuliers de diminuer l’usage des appareils électriques.» (3)

Le retour du nucléaire dans les scénarios de l’AIE et du CME

On se souvient que ces deux institutions qui s’occupent du bonheur énergétique des Occidentaux avaient fait le dos rond et avaient envisagé une sortie accélérée du nucléaire. Une fois l’attention retombée, nous avons revu les mêmes scénarios avec un retour du nucléaire et ceci malgré la sortie programmée pour 2022 de l’Allemagne et de quelques pays européens.

Nous donnons ci-après quelques extraits de la conférence de Pierre Gadonneix président du Conseil mondial de l’énergie, ancien président d’EDF (France). Il donne surtout sa vision du nucléaire français: «(…) L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) française a récemment démontré son indépendance et sa compétence en rendant son rapport sur la sûreté des centrales, par son analyse fouillée et sa critique sans indulgence, (…) confirme la sûreté du parc actuel mais conditionne son autorisation à poursuivre son exploitation à la réalisation d’investissements de renforcement de la sûreté (..) Cela démontre la grande qualité intrinsèque de notre parc sur le long terme. Le président parle ensuite de la place de la France qu’elle ne doit pas perdre: «Le programme électronucléaire français est une réussite nationale reconnue dans le monde entier, qui a permis à la France, au moment des chocs pétroliers, de produire une électricité sans carbone et bon marché ».(4)

Or, poursuit le président Gadonneix,  le nucléaire continue de se développer dans le monde après Fukushima. Il prend ainsi appui sur la politique  chinoise de la démesure au vue de son retard abbyssal.

« On compte dit-il 60 centrales en construction dans le monde, essentiellement en Asie (Chine, Inde), en Russie, Pologne, Afrique du Sud, Turquie etc. (..) Ainsi, la prolongation du parc existant, moyennant la réalisation des investissements de sûreté complémentaires demandés par l’ASN, est la solution qui permet à la France d’avoir l’énergie la plus compétitive. Il donne sa vision: «De 2010 à 2030 d’abord. Il s’agit de conserver notre atout nucléaire jusqu’en 2030 pour garder toutes les options ouvertes jusqu’à l’émergence de technologies alternatives matures économiquement et conserver une marge de manœuvre pour affronter d’éventuels chocs externes et piloter les changements de long terme. Au-delà de 2030, 2040 – 2050. Le moment sera alors venu de remplacer le parc existant de centrales par de nouveaux moyens de production. Il sera alors légitime de s’interroger sur la pertinence de conserver, ou non, à même hauteur la part du nucléaire dans la production d’électricité.» (4)

Voilà la politique nucléaire adoubée. Pourtant, le rapport de la Cour des comptes français n’est pas aussi optimiste La facture de l’installation s’élève à 188 milliards d’euros, «Notre parc nucléaire est vieillissant», alerte Didier Migaud. Comme le montre notre carte, les réacteurs français ont en moyenne 26 ans. Or, ces réacteurs ont été conçus pour durer trente ans.(5)

Pourtant Le Japon  orfèvre dans « l’art  nucléaire » a décidé de jeter l’éponge,  malgré son potentiel en centrales, équivalent en nombre à celui de la France . Il a montré ainsi, à l’instar de l’Allemagne qu’il pouvait se passer du nucléaire en misant, il faut bien le dire, sur le charbon et le gaz naturel augmentant ainsi sa part de pollution qu’il avait promis de ne pas dépasser lors du Protocole de Kyoto.. mais ceci est une autre histoire.

L’homme et son orgueil démesuré

L’homme est-il apprenti sorcier, un docteur Frankenstein qui n’a su ou pas pu maîtriser le monstre qu’il a engendré? Est-ce un Prométhée voleur de feu aux Dieux? Une contribution anonyme sur le site Terra-eco, faite le lendemain de la catastrophe, nous permet de situer les enjeux. Nous lisons:

« Produit d’une époque où les ingénieurs se faisaient démiurges, le nucléaire fait planer sur notre futur une menace que nous ne pouvons plus ignorer. Après l’accident de la centrale de Fukushima au Japon nous devons repenser la façon de produire l’énergie. Certes, il aura fallu des circonstances plus qu’exceptionnelles pour que l’accident nucléaire le plus grave depuis Tchernobyl se déclenche à la centrale nucléaire de Fukushima. Mais c’est arrivé. Le risque zéro n’existe pas. Cet accident vient rappeler une évidence, que nous préfèrerions tant oublier: aucune technologie humaine n’est infaillible, que ce soit face aux risques naturels, ou aux défaillances humaines. Par les puissances énergétiques colossales qu’elle mobilise, et par sa concentration extrême, l’exploitation de l’énergie nucléaire reste, et restera toujours, intrinsèquement dangereuse. (…) Le nucléaire serait peut-être être la meilleure des énergies, si nous vivions dans un monde parfait. (…) Avec toutes ces réserves, le nucléaire serait une énergie «propre». Bien sûr, il y a les déchets radioactifs. Mais où est le problème, puisqu’il suffit de les confiner et de les stocker en lieu sûr? Dans un monde parfait, ces lieux de stockage resteront sûrs pendant des centaines de milliers d’années, ils seront correctement gérés par un personnel toujours bien formé, compétent et responsable, mandaté par des autorités démocratiques stables. Mais ce monde idéal n’est pas le nôtre, et nous devons apprendre à composer avec l’incertain et l’imprévisible.»(6)

L’auteur ouvre ensuite des pistes de réflexion et s’inscrit en faux contre la fatalité:

«Au-delà du seul nucléaire, c’est la résilience d’un modèle énergétique centralisé et concentré qui est questionnée.(…). Notre modèle énergétique actuel, concentré, centralisé, vulnérable, et pour tout dire dangereux n’est pas une fatalité. (…)Dans un modèle de production énergétique décentralisé, les risques inhérents aux fortes concentrations de puissance seraient inexistants, reposant sur des moyens de productions distribués, localisés près des lieux de consommation, exploitant au maximum les énergies «gratuites» que sont le vent, le soleil, la biomasse, l’énergie des vagues, ou celles du sous-sol. Sans oublier les «négawatts», cette énergie réellement propre au potentiel insoupçonné.» (6)

Avec l’accident de Fukushima-qui n’a pas fini de nous hanter- la Nature se rappelle aux bons souvenirs de l’homme ce tard venu dans l’évolution et qui croit à tort , volé le feu. Décidément il manque cruellement de sagesse.  Cette  sagesse du retour progressif aux énergies douces au respect de la Nature à la quête d’un progrès en pente douce qui nous fait –est il utopique de le croire, le temps des saisons.  Cela, passe par  le partage et l’empathie. Force est de constater que pour le moment,  nous n’en prenons pas le chemin. 

Professeur Chems eddine Chitour
Ecole Polytechnique enp-edu.dz

1. http://lexpansion.lexpress.fr/economie/fukushima-seisme-le-bilan-en-chiffres_285905. html?p=7

2. Michael Hanlon 09.03.2012The Daily Telegraph
http://www.courrierinternational.com/article/2012/03/09/tsunami-20-000-morts-fukushima-daiichi-zero-mort

3. http://www.terraeco.net/Le-Japon-va-t-il-quitter-le,18509.html  

4. Pierre Gadonneix: Conférence à l’Académie des sciences morales et politiques 23.01.2012

5. http://www.terraeco.net/Nucleaire-la-Cour-des-Comptes-fait,41718.html  

6. La meilleure des énergies… pour le meilleur des mondes 12-03-2011
http://www.terraeco.net/Centrale-Fukushima-accident,16254.html


Articles Par : Chems Eddine Chitour

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