Gaza : Observations après l’Opération « Pilier de Défense »

Refuser de tout accepter à Gaza

Gaza carte 2

Gaza City. Ces derniers jours ont été tourmentés à Gaza, et ont pourtant toujours été exaltants alors que les habitants doivent continuer à vivre après l’opération meurtrière de huit jours « Pilier de Défense », lancée par l’armée israélienne, qui a fait plus de 160 morts et plus de 1000 blessés, dont beaucoup dans un état grave, parmi les Palestiniens. « Continuer à vivre » à Gaza ne signifie pas reprendre une routine prévisible ou retourner à un ensemble raisonnable d’aspirations à la tranquillité, qui représentent la vie quotidienne dans la plupart des endroits du monde. Cela est exceptionnellement vrai pour les pêcheurs palestiniens qui reprennent lutte quotidienne contre la marine israélienne, afin de pécher dans des eaux qui sont légalement les leurs.

Il n’y a pas eu de cessez-le-feu pour ces hommes qui ont courageusement essayé non seulement d’exercer leurs droits légitimes mais peut-être, de façon plus urgente, de répondre à leurs besoins les plus fondamentaux, comme nourrir leurs familles et payer leurs loyers. Depuis le 26 novembre dernier, 15 pêcheurs ont été arrêtés et six bateaux ont été détruits. En tant que participants d’une délégation d’urgence à Gaza, nous avons eu l’occasion de parler à plusieurs des pécheurs arrêtés, aux membres de leurs familles et à un militant palestinien, Maher Alaa, qui faisait un documentaire sur la situation alors qu’il se trouvait dans l’un des bateaux voisins, qui ont également essuyé des tirs nourris. Nous avons parlé aux membres des familles concernées, dans l’après-midi, mais nous n’avons pu connaître le fin mot de l’histoire que lorsque Maher est rentré dans la soirée.
La scène que Maher a décrite était chaotique, mais pas exceptionnelle. Un seul bateau a navigué sur toute la distance des six milles marins, distance supposée avoir été concédée par Israël comme condition du cessez-le-feu, avant d’être attaqué. La Marine et les hélicoptères israéliens ont attaqué d’autres bateaux, la plupart loin à l’intérieur de cette distance de six milles, par des tirs nourris réguliers du matin au soir. (Il est également essentiel de garder à l’esprit que les Gazaouis s’étaient vu garantir une distance de 20 milles nautiques dans les Accords d’Oslo.) Le bateau de Djamel Baker (20 ans) a été complètement détruit. D’autres ont eu leur moteur détruit par les balles. Cinq hommes de la famille al-Hessi ont reçu l’ordre de se déshabiller et de sauter dans l’eau, une tactique habituelle d’humiliation déployée par la Marine israélienne. Ils ont ensuite été arrêtés sous la menace des armes et leur bateau confisqué pour la deuxième fois en un an. Le bateau des al-Hessi, à lui seul, représentait la source principale de revenus pour l’équipage de 25 personnes et leurs familles qui en dépendent.
Un autre pêcheur gazaoui courageux, Mohammed Mourad Baker (40 ans), a essuyé des tirs et reçu l’ordre de se déshabiller et de quitter son bateau. Selon Maher, ce dernier a regardé droit dans les yeux le capitaine de la canonnière israélienne et a répondu bien fort « Vous pouvez me tirer une balle dans la tête avant que je ne saute dans l’eau ». Il a ensuite enroulé son corps autour du moteur pour le protéger. Cet acte courageux a visiblement pris les soldats israéliens au dépourvu puisqu’il a pu reprendre sa navigation et échapper à la détention.
Dans le sillage d’une guerre de huit jours, que le Dr Khalil Abou-Foul du Croissant-Rouge palestinien décrit comme un « état d’urgence chronique, aigu et prolongé » à Gaza, les actes héroïques de pêcheurs comme Mohammed Baker sont souvent laissés de côté dans les discussions des médias dominants sur les victoires ou les défaites militaires ou diplomatiques.
Il a souvent été dit que « l’existence est la résistance » en Palestine. De ce que j’ai vu ici, les Gazaouis font bien plus que juste exister. Ils se dressent avec dignité et ingéniosité contre un lent processus inhumain de déstabilisation et de colonisation que beaucoup ressentent comme étant destiné à rendre Gaza progressivement inhabitable pour les Palestiniens. Le refus de Mohamed Baker et des autres pêcheurs d’accepter la destruction de leurs moyens de subsistance est une victoire sur la lâche conscience des soldats israéliens pour lesquels tirer sur des hommes non armés est un sport, alors que la plupart d’entre eux sont très pauvres et soutiennent des familles de plus de dix enfants.
Cela réchauffe également le cœur de voir qu’après huit jours aussi traumatisants où beaucoup de personnes ne sont pas sorties de chez elles de peur de mourir, les rues de Gaza sont vivantes. Juste en face de notre appartement de la Tour Al-Bakri, des familles remplissent une salle de mariage. Des douzaines de jeunes s’empilent à l’arrière de camions, tapant avec enthousiasme sur des tambours. Adultes comme enfants rient et se tiennent les mains alors qu’ils dansent le Debke, une danse traditionnelle de mariage. Bien que Khalil Shahin, directeur du Centre Palestinien aux Droits de l’Homme, ait passé de longues nuits sans dormir beaucoup plus que deux heures tandis qu’il décrivait et vérifiait les données sur les victimes et les blessés de ce conflit pour éviter qu’il ne se répète, il sourit toujours joyeusement lorsqu’il parle des plans revigorants pour le mariage à venir de sa fille, qui avait été reporté à cause des combats.
Les après-midi, les enfants sortent des écoles, qui ont souvent servi d’abris pour des milliers de personnes au cours des récents bombardements. Ils shootent dans des canettes et des ballons alors qu’ils s’approchent de notre délégation avec ouverture d’esprit, curiosité et de façon enjouée. Le choc qu’ils viennent juste d’endurer restera probablement avec eux d’une manière ou d’une autre pour le restant de leurs vies, mais le sens très fort de la communauté et de la famille est évident. Je ne peux m’empêcher de me demander comment les enfants et les familles des Etats-Unis s’en tireraient dans de telles conditions, en particulier avec l’effondrement des structures collectives et la focalisation obsessive sur l’individualisme qui caractérise notre culture.
Peut-être que l’une des plus belles choses que j’ai vues au cours de notre courte visite ici est que, malgré la colère tout à fait légitime, les deuils et l’échec du processus politique qui n’a apporté pratiquement aucune justice aux Palestiniens, les Gazaouis que j’ai rencontrés ont mieux à faire que de gâcher leurs vies avec la haine. La souffrance qu’il ont vue tout autour d’eux est trop grande pour la souhaiter aux autres. Juste aujourd’hui, j’étais assis avec le Dr Anton Shihaibar, un médecin palestinien et aussi l’un des 3000 chrétiens de Gaza, qui a décrit en détail son espoir pour une solution qui inclut le soulagement psychologue de toutes les parties impliquées, en particulier les jeunes, afin que les enfants d’Israël comme ceux de Palestine puissent vivre en voisins. Son sentiment n’omettait pas les critiques sur les changement politiques nécessaires qui auraient été dû être depuis longtemps appliqués pour que sa vision devienne réalité. Toutefois, ce que j’ai ressenti en l’écoutant m’a rappelé les mots prononcés si profondément par Mamie Till en réponse au lynchage brutal et raciste de son fils dans le Mississipi en Automne 1955 : « Je n’ai pas une minute pour haïr. Je demanderai justice pendant le reste de mes jours ».
Les paysans gazaouis continuent de demander justice sur la question des droits à la terre. Hier, le 29 novembre vers 9h30, des membres de notre délégation accompagnaient d’autres militants de la solidarité internationale et des Palestiniens, depuis le ministère de l’agriculture jusqu’à la ferme d’Ahmed Hassan Badawi, qui vit et exploite une ferme le long de la frontière avec Israël dans une zone appelée Johr Al-Deek. M. Badawi est resté sur ses terres malgré de multiples incursions et des attaques directes des Forces d’Occupation israéliennes, y compris des attaques durant la récente offensive israélienne qui a tué un grand nombre de ses moutons et de ses poulets.
Un grande partie des terres agricoles d’Ahmed ont été rendues inutilisables par la déclaration arbitraire d’Israël disant qu’elles se trouvent sur une zone tampon, déclaration qui a confisqué plus de 20% de la terre arable de Gaza. Après le cessez-le-feu du 21 novembre 2012, des négociations ont soi-disant été menées afin que Hassan puisse désormais exploiter sa ferme dans les 300 mètres de la clôture frontalière. La distance autorisée a souvent changé et n’a rien à voir avec la loi internationale ou un modèle compréhensible. Après avoir écouté Hassan et d’autres paysans sur leur situation, nous nous sommes approchés de la clôture de barbelés, qui sépare aussi les habitants de Johr al-Deek de leur ancienne source d’eau. En quelques minutes, de nombreux coups de feu ont été tirés dans notre direction par les soldats israéliens. Quelques instants plus tard, des bombes lacrymogènes ont été tirées à quelques pas de là où nous nous tenions. Ce traitement était doux par rapport aux nombreux autres exemples, dont le meurtre du jeune Palestinien, Anouar Abdul Hadi Mousallam Qudaih (20 ans) à Khan Younis, le 23 novembre, ainsi que 14 autres qui ont été blessés.
On n’a pas besoin de voyager loin dans toutes les directions pour assister aux destructions infligées par l’offensive israélienne. Hier, à Tal al-Hawa, nous avons rencontré Ahmed Suleman Ateya. Toute sa maison et une petite oliveraie ont été détruites lorsque Israël a visé une maison vide de l’autre côté de la rue, visiblement utilisée par des militants. Sa maison ne fut la seule a être rasée dans les environs par les frappes de missiles israéliens « guidés avec précision ». Ancien agriculteur, Ahmed a 66 ans et n’a pas d’argent pour reconstruire et aucun endroit permanent pour loger sa famille qui vit chez des parents à Al-Tufah, tandis qu’il cherche des débris métalliques dans les ruines de sa maison pour les vendre pour quelques shekels. Alors que nous parlions avec Ahmed, une agence de secours islamique est arrivée pour lui fournir une couverture épaisse pour l’hiver et quelques autres objets. M. Ateya les a accueillis avec reconnaissance et avec une dignité qui échappe à ceux qui n’ont pas subi de telles pertes.
Les plaies de l’Opération « Pilier de Défense » sont évidentes et les histoires que nous avons entendues sont tragiques, mais un esprit de détermination est également visible dans les yeux des familles que nous avons visitées. La nuit dernière, les Gazaouis étaient dans la rue pour célébrer la décision de l’Assemblée Générale des Nations Unies de rehausser le statut de la Palestine à celui d’Etat observateur non-membre. Les Etats-Unis furent l’un des neufs seuls pays membres de l’ONU, avec Israël et le Canada, à voter contre cette résolution. Malgré tout, les Palestiniens continuent d’étendre l’hospitalité aux membres de notre délégation, aussi inexorablement que les pêcheurs refusent d’être repoussés hors de leurs eaux. Je formule l’espoir que les habitants des Etats-Unis tirent une leçon d’une telle force basée sur l’amitié et la résistance contre les politiques inhumaines, en exigeant que notre gouvernement reconnaisse les aspirations et les droits politiques des Palestiniens qui ont été ignorés jusque-là pendant des décennies.

Joshua Brollier

Article original : “Refusing to Acquiesce in Gaza”

Traduction de l’anglais : Questions Critiques

Joshua Brollier coordonne Voices for Creative Nonviolence.

Articles Par : Joshua Brollier

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