HAÏTI : Le Trépied

HAÏTI : Le Trépied

Qui sait quand Homo sapiens a découvert les propriétés quasi-magiques du trépied ? A mon avis, à l’échelle de l’évolution de notre espèce, cette invention doit être contemporaine de la maîtrise du feu et du développement du langage.

Le trépied est en effet, la construction stable la plus simple qui se puisse imaginer et il doit être à l’origine du caractère mystique et universel du chiffre 3. Quel matériau a-t-il servi à construire le tout premier trépied ? Est-il né du triangle, ou son évidente utilité a-t-elle logiquement tracé sur le sol cette figure géométrique condamnée, elle, à deux dimensions ?

Difficile et sans doute inutile de chercher la réponse à ces questions. Mais il demeure, que nous n’avons pas fini de creuser toutes les leçons que nous enseignent cette construction humaine d’une troublante simplicité et d’une fragilité encore plus pédagogique.

Le trépied a dû enseigner à nos ancêtres l’importance de l’égalité des partenaires dans un projet commun. Qu’il s’agisse en effet du plus sommaire foyer réunissant une famille pour le partage d’un repas, du plus moderne équipement permettant de soutenir et de déplacer les caméras de télévision, d’éléments constitués d’alliages complexes, ou de simples pierres collectées à l’instinct, le trépied ne fonctionne plus si ses trois constituants sont par trop inégaux. Le bel édifice menace alors, par son équilibre instable son propre avenir et celui de ce qu’il supporte.

De même, la notion de solidarité est inhérente au trépied. Il ne fonctionne que quand les trois pierres sont présentes. Il suffit qu’une soit enlevée pour que la magie cesse immédiatement de fonctionner et que le projet bascule dans la catastrophe.

J’avoue que je là, je pousse un peu, mais j’ose prétendre que le trépied nous enseigne également la liberté, car il permet de vaincre la tyrannie de la gravité, en domestiquant les forces de cette loi naturelle.

Cette longue réflexion pseudo-philosophique m’est inspirée par le 207ième anniversaire d’une nation bâtie sur un trépied, et qui était donc promise à un avenir radieux mais qui penche dangereusement aujourd’hui vers un anéantissement  tragique, mais pis encore, dans l’indignité.

“Liberté, Égalité, Fraternité”, c’était bien parti, ça avait de la gueule !

Alors, comment se fait-il que nous en soyons là, volontairement soumis aux puissances étrangères que nous avions pourtant vaincues, prétendant sans vergogne au titre de “société la plus inégalitaire au monde”, tétanisés, impuissants devant une polarisation qui menace à tout instant d’évoluer vers un affrontement fratricide et improductif ?

A laquelle des branches du trépied nous sommes-nous d’abord attaqué ou les avons-nous balayées toutes ensemble ?

J’ai proclamé plus haut que les composants du trépied se devaient d’être d’égale taille, mais je me permets de nuancer cette affirmation. A bien y réfléchir, l’égalité émerge comme le principe fondateur de l’édifice, celui qui permet aux deux autres de contribuer à la stabilisation de l’ensemble. Et comme de juste, c’est l’égalité que nos élites se sont liguées pour la saper en tout premier lieu. La fraternité n’a pas tardé à suivre, puis la perte de notre liberté-souveraineté.

Comment expliquer en effet, qu’une nation qui avait littéralement modifié l’ordre mondial par la seule force de sa cohésion et de son peuple en armes, se retrouve si peu de temps après, asservie et humiliée. Peu d’intellectuels ont osé affirmé que l’acceptation de la “dette de l’Indépendance”par nos dirigeants politiques, équivalait de fait sinon de droit, à remettre notre paysannerie sous le joug de la bourgeoisie esclavagiste française. Ont suivi les capitulations honteuses, devant quelques cannonières ou frégates venant d’aussi loin que l’Allemagne et incapables de nous soumettre, encore moins de nous occuper. L’occupation américaine de 1915 à 1934, et qui en vérité s’est simplement métamorphosée depuis, a été la conséquence logique de nos errances originelles. Après tout, pourquoi nos leaders politiques, les notables de nos quelques villes-comptoirs, nos intellectuels éduqués en France, en auraient-ils perdu le sommeil ? Chaque fois, le prix de nos défaites et de leurs forfaitures, a été presque exclusivement payé, en sueur, en larmes et en sang par les descendants des “sublimes va-nu-pieds” transformés en bêtes de somme par leurs propres frères.

Aujourd’hui, un nouveau discours montre le bout de son vilain et dangereux nez. Il est celui des nostalgiques du bon vieux temps, où Port-au-Prince ne comptait que 200.000 habitants, où nous étions “entre nous”, francophones de hautes futaies, ne consentant à parler le vernaculaire, le patois, que pour nous faire comprendre de nos domestiques parfaitement conscients de leur place. Nos villes étaient alors des forteresses, aux murs à peine visibles, mais qui ne s’ouvraient que le temps pour les paysans de venir nous livrer le fruit de leur travail. Il fallait vite qu’ils repartent ces “pyé atè” sous peine de se faire rafler par le célèbre chaland pénitentiaire. Il faut dire, que quelques membres de l’élite osaient parfois franchir le mur dans l’autre sens, révoltés par cette épouvantable état de choses et convaincu qu’il plombait inexorablement la survie de la Nation. Mais qui les écoutait; ni leurs congénères qui les voyaient comme des désaxés ou des traîtres, ni les masses paysannes vers lesquelles les conduisait leur humanisme, mais qui n’avaient en commun avec eux ni la langue, ni la culture. Anténor Firmin, Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis, pour ne citer que ceux-là, méritent notre admiration et notre profond respect, pour leurs courageuses tentatives, payées par la prison, l’exil ou le martyre. Mais combien de fils de paysans ont-ils pu se nourrir de “De l’égalité des races humaines”, de “Gouverneurs de la rosée” ou de “Compère-Général Soleil” ?

En cette année 2011, malgré nos dérisoires incantations, nos vieux fantasmes ne pourront résister à une réalité qu’il va falloir subir ou fuir, à moins de la gérer. Le temps est venu de s’en rendre compte, de nous réveiller sous peine d’habiter le cauchemar. Les anciennes digues ont cédé, les briques géographiques, culturelles ou répressives qui les constituaient se sont effritées. Aujourd’hui, le pays en dehors a percuté le pays du dedans, les villes cossues sont cernées par les misérables bidonvilles, la pauvreté la plus abjecte cotoie au quotidien l’opulence la plus arrogante, la jauge, la juge et envisage l’affrontement. La misère progresse et prospère, mais surtout elle ose s’afficher en plein coeur de la ville, sur nos places publiques, en face de nos hôtels et restaurants de luxe. Rêver de la faire rentrer dans sa cage par le tout répressif, en doublant ou en triplant le nombre de policiers, en remilitarisant la vie politique, en construisant plus de prisons et donc moins d’écoles, relève de la plus dangereuse des illusions et du combat d’arrière-garde.

Nous avons trop tendance à l’oublier, l’être humain est un animal certes, mais un animal social. Et dans les sociétés animales, comme dans les sociétés humaines, au-delà d’un certain niveau d’inégalité, les individus comme la communauté développent des pathologies. On constate une augmentation des affections cardio-vasculaires, des maladies mentales, allant de l’anxiété à la paranoïa, de l’usage des drogues et des comportements déviants, y compris les plus violents.

L’inégalité divise, elle mine la confiance sociale et la vie communautaire et a un effet corrosif sur l’ensemble de la Cité. Cette constatation se vérifie aussi bien dans les pays dits riches que dans les pays défavorisés. Le récent ouvrage de Richard Wilkinson et Kate Pickett: “The Spirit Level: Why Greater Equality Makes Societies Stronger”, le démontre avec brio. 

En Haïti, nous avons déjà dépassé le seuil d’inégalité, à partir duquel une nation cesse d’être viable. Et à moins que l’État ne place la réduction des inégalités au coeur de ses priorités et que la minorité nantie consente à troquer ses privilèges contre des droits garantis par le sentiment de tous appartenir à une seule communauté et de partager un même destin, notre pays sera placé sur la liste des sociétés en voie de disparition.

Patrick Elie : ancien secrétaire d’État à la Sécurité publique sous Aristide (1994-1995)


Articles Par : Patrick Elie

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