Donner un statut de protection internationale à ceux qui fuient à cause de la famine, de la faim. En des temps de lutte dure contre l’immigration illégale, c’est une propositionqui aurait un air de provocation, si elle n’était pas faite par Jean Ziegler : sociologue et économiste suisse, chargé par l’Onud’écrire le rapport sur le Droit à l’alimentation. En 2000, il a écritLa faim dans le mondeexpliquée à mon fils (en France, Seuil, ndt), et plus récemmentil a repris le même thème dans L’empire de la honte, (en France chez Fayard). Hier (15 octobre) il était au Parlement européende Bruxelles pour lancerla campagneinternationale de la Fian, Face it act now, pour le « Droit humain à l’alimentation ».
Comment avez-vous développé l’idée d’un nouveau régime de protectionpour ceux quifuient la faim ?
Chaque jour une tragédie incroyable a lieu : des milliers de personnes cherchent à rejoindre l’Europe depuis les côtes de la Mauritanie et du Sénégal, de la Libye et de la Tunisie. Un exode continu quiproduit des morts à un rythme, dit-on, de 1.000 par mois et dont les protagonistes sont des réfugiés du fait de la faim. Tous les trois mois le Pam, Programme alimentaire mondial de l’Onu,trace la carte des zones de la planète où il est impossible de survivre,d’où l’on peut donc facilement déterminer qui fuit pour de simples raisons de survie de ceux qui, bien qu’avec leur propre drame aussi,émigrent pour améliorerleur condition économique. L’Europe réagit à cet exode par une stratégie militaire avec Frontex (l’Agence pour le contrôle des frontières externes de l’Ue, NDR), avec des navires de guerre, des avions, des hélicoptères, même si c’est cette même Europe qui, avec son dumping agricole, est largement responsable de la faim qui tenaille l’Afrique. L’Ue paye des centaines de milliards de dollars en subventions à l’exportation et à la production de ses propres produits agricoles et, de ce fait, on peut trouver aujourd’hui dans les marchésdes capitales africaines des fruits et des légumes européens vendus à moitié de leur prix de production. On tue de cette façonl’agriculture africaine et on condamne des milliers de gens à la faim. La situation est catastrophique et c’est pour ça que je propose de créer un statut de protection particulière pour eux.
De quoi s’agit-il concrètement ?
La seule conventionqui existe sur les réfugiés est celle de Genève en 1951, qui limite le droit d’asile aux réfugiés persécutés pour des raisons raciales, politiques ou religieuses, et ici ce n’est pas le cas. Il faut créer un nouvel instrument de droit international, un droit de non expulsionprovisoire pour ceux qui fuient la famine, comme celui qui a été créé pour ceux qui fuyaient la guerre du Kosovo. En attendant que la famine cesse. Nous sommes en pleine négociation à l’Onu, mais je crois que nous y arriverons parce que la pression de l’opinion publique est terrible et favorable.
Quelles sont les échéances pour le vote ?
L’Assemblée générale la votera quand ma recommandation sera transformée en résolution, mais on ne connaît pas encoreexactement la période. Il faut comprendre que je ne parle que des réfugiés de la faim, d’un pourcentage partiel de ces deux millions de personnes par an qui essaient d’entrer dans l’Union européenne.
D’ici décembre l’Union européenne et les pays Acp, Afrique, Caraïbes et Pacifique, devraient conclure des accords de partenariat économique Epa. Quelle appréciation en faites-vous ?
C’est une vaste plaisanterie. L’OMC dit à l’Europe que l’accord de Cotonou signé en 2000 entre l’Union européenne et les Acpne fonctionne plus parce qu’il est asymétrique et qu’il faut maintenant en faire un autre en syntonie avec les règles de cette même OMC, c’est-à-dire libéralisation totale, c’est-à-dire fin des taxations douanières, c’est-à-dire ouverture totale des marchés africains aux produits agricoles européens super subventionnés. Pour l’Italie et l’Allemagne, les taxes douanières ne représentent rien, mais pour les Etats africains ce sont les seules entrées fiscales.
La Commission dit que les Epa serviront à créer un marché sud-sudqui n’existe pas pour le moment, et que les entrées fiscales (douanières) seront compenséespar des fonds d’aide.
C’est hypocrite, il n’existe pas de marché sud-sud, tout simplement parce qu’il n’existe pas d’infrastructures pour le réaliser. Et la chose la plus terrible est que les multinationales ont fait des pressions pourinsérer les Epa même dans les investissements. Leur objectif est de n’être plus taxées de façon différente, de ne plus être obligées de donner du travailaux gensdu lieu, et de cette manière une industrie locale ne sera jamais créée. Il ne faut pas oublier qu’il y a une pression folle pour conclure les Epa d’ici décembre, et pour le faire l’Ue négocie avec les Acp par le chantage. Parmi les pays Acp figurent 39 des 42 pays les plus pauvres du monde, l’Ue fait avec eux un raisonnement très simple : si vous ne signez pas nous voussupprimons notre coopération technique. C’est une opération d’une arrogance incroyable, de cynisme néocolonial. Mais c’est l’OMC qui la demande, disent les européens. En Inde on ne meurt pas de faim et il y a là la moitié des sous-alimentés de la planète, 380 millions, selon la Fao. Et bien, après l’indépendance, l’Inde a créé un système de distribution publique, de cartes, subventionné par l’Etat ; l’Omc a demandé la suppression de ce système un nombre infini de fois, mais l’Inde a toujours refusé. L’Europe n’a pas ce courage, bien qu’étant la première puissance économique de la planète.
Un autre sujet assez à la mode et très étroitement lié à l’alimentation est celui des biocarburants. Vous le critiquez ouvertement.
Je demande un moratoire de 5 ans. C’est vrai que la détérioration du climat est terrible, mais transformer 26 millions d’hectares destinés à l’alimentation en terres destinées aux biocombustibles est absolument catastrophique. En six mois le prix du maïs a augmentéau Mexique de 300%, et pour 85% des Mexicains le maïs est la base de l’alimentation. Sur 53 paysafricains, 38 doivent acheter sur le marché mondial leurs aliments de subsistance, et le prix du blé a doublé en une année. Et puis la pression monte pour la terre. Les multinationales savent qu’ils feront des bénéfices fous avec le bioéthanol et du coup expulsent la population pour s’assurer de grandes portions de terres cultivables. L’Ue veut qu’en 2020, 10% de son essence soit remplacée par des biocombustibles, ce quivoudrait dire que plus de 70% des terres cultivables européennes devraient changer de culture. Ce qui n’arrivera pas ; nous devrons importer, ce qui veut dire qu’en Afrique et en Amérique Latine on réduit les terresqui apportent leur subsistance à la populationpour produire le biocarburantdont nous, nous avons besoin. Avec les biocombustibles il faut être très prudents : d’un côté ils contribuent à la luttecontre le changement climatique, mais de l’autre ils risquent d’affamer encore plus les populations les plus pauvres de la planète.
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