Intervention de l’OTAN en Libye : « Ce que Sarkozy, Obama, Cameron veulent, ce n’est pas la démocratie, c’est la soumission »

Intervention de l’OTAN en Libye : « Ce que Sarkozy, Obama, Cameron veulent, ce n’est pas la démocratie, c’est la soumission »

Dès février 2011, la campagne menée par Bernard-Henry Lévy — parallèlement aux allégations mensongères sur le massacre de milliers de personnes à Benghazi répandues par la Libyan League for Human Rights avec l’appui de l’ONG UN-Watch basée à Genève (*) — relayée par les médias du monde entier, a réussi à accréditer dans l’opinion publique l’idée fausse qu’il y avait urgence à intervenir en Libye. Le 17 mars, par 10 voix et 5 abstentions, le Conseil de sécurité approuvait la Résolution 1973 présentée par la France et le Royaume Uni instaurant « un régime d’exclusion aérienne afin de protéger les civils contre des attaques systématiques et généralisées ». Ce fut le début de l’intervention de l’OTAN et d’un massacre de masse toujours en cours.

 
Jean Bricmont

Jean Bricmont fut l’un des rares intellectuels à s’être opposé publiquement à cette intervention. Avant même le vote de la Résolution du Conseil de sécurité, il avertissait : « Les partis de la gauche européenne (inclus les partis « modérés » communistes européens), les « Verts », avec José Bové maintenant allié à un Daniel Cohn-Bendit qui a toujours soutenu les guerres de l’OTAN, différents groupes trotskystes et, bien sûr, Bernard Henry Lévy et Bernard Kouchner, tous appelant à une sorte d’« intervention humanitaire » en Libye, ou accusant la gauche d’Amérique Latine -dont les positions sont bien plus sensées- d’agir comme des « idiots utiles » pour le « Tyran libyen ». (…) Quand vont-ils comprendre qu’on affirme que toutes les guerres sont justifiées pour des raisons humanitaires ? » [http://www.silviacattori.net/article2230.html#nb1″>1]

Les faits ont malheureusement donné raison à Jean Bricmont. Cette « guerre humanitaire » sous mandat de l’ONU et de son brs armé, l’OTAN, n’aurait jamais dû être acceptée.

Silvia Cattori : La résolution 1973 de l’ONU demande la protection du peuple Libyen [2]. Après six mois de bombardements et de massacres par l’OTAN et ses combattants libyens, on avance le chiffre plausible de dizaines de milliers de morts et de blessés [3]. L’ancien ministre socialiste Hubert Védrine, le 18 mars avait qualifié d’« historique » la résolution sur la Libye. Et encore tout récemment il se réjouissait de la mise en application de la « responsabilité de protéger » et félicitait Nicolas Sarkozy pour son intervention. Selon vous y a-t-il de quoi s’en réjouir ?

Jean Bricmont [4] : Le texte relatif à la « responsabilité de protéger » se limite à protéger les civils. Il ne dit absolument pas qu’il faut faire ce qu’a fait l’OTAN : armer les rebelles, envoyer des troupes spéciales, bombarder des villes. Des civils sont tués. Manifestement l’OTAN ne les protège pas.

Le texte sur la « responsabilité de protéger » dit qu’il faut aider les États à faire respecter les droits de l’homme, mais il a été interprété, contrairement à ce qu’il dit, pour autoriser l’Occident à intervenir où il veut, quand il le veut, sous couvert de « guerre humanitaire », de « droit d’ingérence humanitaire ». Tout cela – qui est basé sur des tonnes de mensonges – est, malgré l’Afghanistan, malgré l’Irak, entièrement légitimé dans l’esprit de l’immense majorité des dirigeants occidentaux et, ce qui est plus désolant, des dirigeants écologistes, de gauche et d’extrême gauche. Et qui souvent demandent maintenant une telle intervention en Syrie.

Silvia Cattori : Vue dans la perspective des guerres récentes -Kossovo, Irak, Afghanistan- la manière dont s’est déroulée cette intervention en Libye n’est-elle pas, plus problématique et lourde de menace que les précédentes interventions ?

Jean Bricmont : Ce qui est inquiétant, c’est le fait que la guerre a été légitimée par l’ONU. Il ne faut jamais oublier que si la Russie était intervenue en Libye à la place de l’OTAN, personne en Occident n’accepterait une telle intervention, et tous ceux qui disent que ce n’est pas une guerre pour le pétrole, diraient que c’est une guerre pour le pétrole, si elle était faite par les Russes.

Il faut se rendre compte qu’on a légitimé uniquement l’ingérence des États-Unis et de leurs alliés. C’est cela qui est préoccupant. Ce qui est curieux c’est que la guerre en Irak, comme celle en Afghanistan, avait d’une certaine façon délégitimé l’ingérence. Mais quand il fallait justifier la guerre en Afghanistan, je me rappelle très bien des arguments avancés. Il fallait libérer les femmes afghanes. Des arguments humanitaires étaient utilisés là aussi. Or, plus personne ne parle aujourd’hui de l’oppression des femmes afghanes. On veut simplement se retirer de l’Afghanistan sans trop de pertes.

La guerre en Libye est préoccupante aussi parce que, à cause de la personnalité très particulière de Kadhafi, ce qu’on peut appeler le Tiers Monde, et d’une façon générale les forces progressistes, sont très divisés au sujet de cette guerre. L’Union africaine par exemple, avait une certaine sympathie pour Kadhafi. L’Amérique latine aussi. La Russie et la Chine voient le concept de souveraineté nationale démoli, n’aiment pas cela, et ils ont raison. Les pays non alignés n’aiment pas cela non plus. Parmi les musulmans, il y a des divisions. Il y a ceux qui se disent qu’avec le CNT ce sera mieux qu’avec Kadhafi. Que ce sera un gouvernement plus démocratique, plus musulman etc. Peut-être…

Silvia Cattori : Nous sommes en plein paradoxe. Voir soudainement des pays arabes et musulmans, comme le Qatar par exemple, apporter leur plein soutien à des puissances qui, depuis 2001, détruisent des pays arabes et musulmans et massacrent leurs peuples, n’est-il pas renversant ?

Jean Bricmont : Un certain nombre de gens détestent Kadhafi. Moi je ne le déteste pas, mais je n’étais pas sous sa coupe et je peux comprendre cette aversion. La même chose se passe avec Bachar el-Assad en Syrie. Donc, il y a des gens qui se disent que tout ira mieux après. Quand on voit ce qui se passe en Irak et en Afghanistan après le renversement de Saddam Hussein et des Talibans on se rend compte que ce n’est pas si simple.

Mais ma position ne porte pas sur la situation en Libye ou en Syrie, mais sur la politique de l’OTAN, qui entend probablement contrôler les révolutions arabes en les « aidant » ; pendant longtemps ils ont soutenu les autocraties, maintenant ils se rendent compte que ce n’est pas possible ; ils attaquent alors le régime qu’ils détestent le plus, à savoir Kadhafi ; et, en soutenant l’opposition sous prétexte de défendre la démocratie, ils espèrent sans doute la contrôler. Du point de vue des gens qui soutiennent le CNT, sans être favorable à l’OTAN (un certain nombre de musulmans par exemple), c’est un jeu de dupes. Eux espèrent utiliser l’OTAN à leurs fins pour arriver au pouvoir et puis dire à l’OTAN, rentrez chez vous. Cela risque de ne pas être évident.

Silvia Cattori : Les conflits entre l’OTAN et les forces regroupées au sein du CNT sont-ils inéluctables ?

Jean Bricmont : Je n’en sais rien. Lors de la chute de l’Union soviétique, tout le monde a applaudi en Occident. D’abord il y eut Eltsine, qui était complètement pro-occidental et c’était donc parfait. Puis Poutine est arrivé avec un agenda plus nationaliste et, subitement la Russie a commencé à déplaire aux Occidentaux.

Ce que les Occidentaux veulent, ce n’est pas la démocratie, c’est la soumission. Ils ont soutenu des régimes affreux tant qu’ils étaient soumis. Maintenant que certains de ces dirigeants ne sont plus défendables, ils s’attaquent à ceux qui leur sont les moins favorables (Libye, Syrie, Iran) et ils espèrent que la « démocratie » va amener la soumission. Mais cela est douteux. Les intérêts nationaux et les différences religieuses ou idéologiques existent, indépendamment des régimes. Même si la Libye était une démocratie parfaite, je ne pense pas qu’elle aurait envie de reconnaître Israël. Mais je doute que BHL (Bernard-Henri Lévy) par exemple, avait envie de mettre au pouvoir des gens hostiles à Israël.

Il ne faut pas oublier que les gens contrôlent rarement toutes les conséquences de leurs actions.

Silvia Cattori : Bernard-Henri Lévy, a joué un rôle clé, avec le président Sarkozy, en faveur de cette guerre. N’a-t-il pas réussi, par son argumentaire faussement humanitaire à semer confusion et division au sein du camp progressiste, paralysant ainsi toute velléité de protestation ?

Jean Bricmont : Du point de vue de BHL, le grand avantage c’est d’être arrivé à une terrible division des forces progressistes. Les gens vont continuer de se disputer au sujet de cette guerre. Notez que l’on a vu la même chose lors de la première guerre mondiale. Certains disaient : on ne peut pas s’allier avec la Russie tsariste. D’autres disaient : il faut tout faire pour abattre le militarisme allemand. Il est important d’élaborer une réflexion cohérente sur ces sujets. Mais ce n’est pas facile.

Des pays voisins de la Libye – dont des ressortissants, accusés d’être des mercenaires de Kadhafi, ont été tués par les rebelles libyens – n’aiment pas ce qui se passe en Libye. Il y a des armes qui circulent, tout cela préoccupe les pays du Maghreb et déstabilise la région. Le fait que la transition a été violente – et non pas négociée – est une bénédiction pour les gens qui veulent voir le chaos s’installer dans cette région. Qu’ils l’aient fait exprès ou pas, je n’en sais rien. Mais c’est une bénédiction pour le militarisme occidental. Presque tous les pays non occidentaux voulaient une solution négociée à ce conflit. Mais les Occidentaux ne veulent jamais de solution négociée ; quand ils sont dans une position de force ils y vont à fond. Le jour où la Chine sera plus forte que nous et qu’elle pourra utiliser la force, on verra les choses autrement. Mais, pour le moment, on se sent plus fort et, dès qu’il y a un conflit, on veut toujours une solution militaire, jouer sur la force, jouer sur la technologie, c’est d’ailleurs la seule chose qui nous reste. Dans le domaine du commerce, les Chinois sont bien plus forts que nous.

C’est à la question du militarisme que les progressistes devraient réfléchir. Mais ils ne le font pas. Ils encouragent ce militarisme au nom de l’« ingérence humanitaire ». Si, demain, on doublait le budget militaire en France, Madame Joly, qui est écologiste, s’y opposerait sans doute ; mais, alors qu’elle ne veut pas voir de troupes françaises défiler sur les Champs Elysées le 14 juillet, elle accepterait des troupes françaises en Libye [5] ! C’est incohérent, parce que les guerres humanitaires sont des guerres à zéro mort (de notre côté), qui nécessitent un appareil militaire de haute technologie, lequel coûte cher.

Cet appareil est essentiellement celui des États-Unis, mais là il y a des gens qui dorment dans leur voiture parce qu’ils ont perdu leur maison reprise par les banques, et l’État consacre une fortune aux dépenses militaires. Sans les appareils de surveillance des États-Unis et ses possibilités d’approvisionnement des avions de l’OTAN, cette guerre aurait été beaucoup plus difficile à mener.

Si on s’oppose au militarisme, particulièrement aux États-Unis, on s’oppose aussi aux interventions humanitaires, parce que sans l’appareil militaire américain, on n’aurait tout simplement plus les moyens de mener ces interventions.

L’immense majorité des pays du monde, même ceux qui ont une armée importante (Russie, Chine, Inde etc.) considèrent que la mission de leur armée est de protéger leurs frontières, pas d’envoyer des troupes un peu partout protéger les droits de l’homme. Notez que c’est aussi la position de la Suisse. Tout ce que je demande, c’est que les autres états occidentaux adoptent la position de la Suisse. Ce n’est ni révolutionnaire ni radical.

Silvia Cattori : Tout porte à croire que BHL ne va pas s’arrêter là. Qu’il va relancer sa campagne en soutien aux opposants au régime de Bachar el-Assad. Pour Israël qui occupe depuis 1967 illégalement le Golan syrien -un véritable réservoir d’eau pour la région- et n’entend pas le céder, la Syrie est un enjeu stratégique important. La chute d’Assad -mis par Tel Aviv sur la liste des dirigeants qui restent à abattre- serait tout bénéfice pour Israël. Va-t-on vers un scénario libyen ?

Jean Bricmont : Si vous regardez comment les choses se sont passées en Libye, ces Libyens que l’on disait si hostiles à Kadhafi, son gouvernement que l’on disait si faible et si détesté, etc. a résisté plus longtemps que Milosevic lors de l’intervention de l’OTAN en 1999, plus longtemps que les Talibans en 2001 à Kaboul, et plus longtemps que le régime de Saddam en 2003.

Face à une opposition appuyée par l’ensemble de toutes les forces occidentales je trouve cette résistance plutôt étonnante. Je croyais, comme Obama, que cela se terminerait en quelques jours. Que cela allait s’effondrer très vite.

Donc, je ne suis pas sûr que les analystes militaires, du moins ceux qui sont lucides -par opposition aux idéologues, comme notre gauche « humanitaire »- aient envie de répéter cette expérience en plus grand, en Syrie ou en Iran.

Ce que je trouve comique, par contre, c’est de voir qu’il y a une extrême-gauche qui ne « vit » littéralement que de l’exploitation de la mauvaise conscience coloniale, qui agite sans arrêt l’anticolonialisme et l’antiracisme, et puis, pendant la guerre en Libye, dit qu’il faut accepter l’intervention de l’OTAN pour soutenir les rebelles. Ils oublient que, lors des conquêtes coloniales, les mêmes justifications humanitaires étaient utilisées : combattre l’esclavage, renverser des satrapes ou des monarques absolus etc.

Il y a là quelque chose d’absurde. Il faut savoir dans quel monde on veut vivre. Veut-on vivre dans un monde où nous allons, nous, imposer des gouvernements un peu partout ?

Je pense que ce monde est fini. Que le colonialisme est terminé. L’Occident n’a plus les moyens des politiques impériales qu’il avait dans le passé. Et si la gauche occidentale devait être utile à quelque chose, ce serait à penser comment nous adapter à notre déclin inévitable, plutôt que d’inventer des justifications humanitaires aux derniers scintillements de l’empire américain.

Silvia Cattori : Je vous remercie.

Entretien réalisé le 13 septembre 2011.

Silvia Cattori

(*) Voir : « Libya and the big lie : Using human rights organizations to launch wars », par Mahdi Darius Nazemroaya, 25 septembre 2011.

Sur la « responsabilité de protéger », voir aussi :
« La “responsabilité de protéger” : une façade légale pour légitimer l’ingérence ? – Entretien avec Jean Bricmont » , par Silvia Cattori, 24 septembre 2009.

[1] Voir : « La Libye, la gauche européenne et le retour de l’impérialisme humanitaire », par Jean Bricmont, Le Grand Soir, 12 mars 2011.

[2] Voir le texte de cette résolution :
http://www.un.org/News/fr-press/docs/2011/CS10200.doc.htm

[3] Cet entretien a été réalisé le 13 septembre 2011

[4] Figure du mouvement anti-impérialiste, Jean Bricmont est professeur de physique théorique à l’Université de Louvain (Belgique). Il a publié « Impérialisme humanitaire. Droits de l’homme, droit d’ingérence, droit du plus fort ? » (Éditions Aden, 2005).

[5] Voir :http://www.marianne2.fr/Eva-Joly-veut-des-chars-en-Libye-pas-sur-les-Champs-Elysees_a208455.html. Elle appuyait « à 100% »l’opération et estimait qu’il est « difficile de mener une guerre sans troupe


Articles Par : Jean Bricmont et Silvia Cattori

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