Israël et le sionisme : Un projet unique dans l’histoire

Entretien avec Gilad Atzmon, un artiste à la recherche du savoir vrai


Gilad Atzmon

Reconnu par la critique musicale comme l’un des meilleurs saxophonistes de jazz contemporains, Gilad Atzmon n’est pas seulement un musicien accompli. Il est également reconnu par son lectorat comme une des voix les plus sincères parmi les opposants israéliens. Au cours de la dernière décennie, il a dénoncé sans relâche la barbarie de la politique de l’État d’Israël. Sa manière de voir incisive, d’aller au fond des choses, dérange les adeptes du « politiquement correct ». Couvert de calomnies par ceux qui veulent étouffer sa voix, il ne se laisse pas intimider. Il ne renoncera pas à sa liberté de parole : il s’agit de la Palestine, de la souffrance de millions d’êtres humains. Juste avant de partir pour sa tournée européenne, « The Tide Has Changed » (« Le vent a tourné »), avec son groupe l’Orient House Ensemble, il s’est entretenu avec Silvia Cattori.

Silvia Cattori : En tant que musicien de jazz, qu’est-ce qui vous a conduit à vous servir de votre plume comme d’une arme [1] contre le pays où vous êtes né et contre votre propre peuple ?

Gilad Atzmon : Pendant de nombreuses années, ma musique et mes écrits n’avaient pas de rapports entre eux. Je suis devenu musicien à l’âge de dix-sept ans. C’est devenu ma profession à vingt-quatre ans. Bien que je n’étais pas impliqué en politique, ni même intéressé par la politique, j’étais très opposé à la guerre impérialiste menée par Israël. Je m’identifiais en quelque sorte à la gauche. Mais par la suite, quand j’ai commencé à comprendre ce qu’était réellement la gauche israélienne, je me suis trouvé en désaccord avec tout ce en quoi elle affirmait croire. C’est alors que j’ai réalisé le crime qui se déroulait en Palestine.

Pour moi, les Accords d’Oslo ont été la fin de tout car j’ai réalisé qu’Israël ne visait pas à la réconciliation, ni même à son intégration dans la région, et qu’il rejetait complètement la cause palestinienne. J’ai compris que je devais quitter Israël. Ce n’était même pas une décision politique ; simplement, je ne voulais plus participer aux crimes d’Israël. En 1994, j’ai déménagé en Grande Bretagne et j’ai étudié la philosophie.

En 2001, lors de la deuxième Intifada, j’ai commencé à comprendre qu’Israël était l’agresseur et aussi la plus grande menace pour la paix dans le monde. J’ai réalisé l’ampleur du rôle et de l’engagement des juifs du monde entier en analysant les relations entre Israël et l’État juif ; entre Israël et le peuple juif à travers le monde ; entre les juifs et la judéité.

J’ai compris, alors, que la « gauche » juive n’était en rien différente de la « gauche » israélienne. Je dois préciser ici que je fais une distinction entre « l’idéologie de gauche » – un concept qui s’inspire de l’éthique universelle et d’une véritable vision d’égalité – et la « gauche juive », une tendance ou groupement qui est là uniquement pour maintenir des intérêts tribaux qui ont très peu, sinon rien, à voir avec l’universalisme, la tolérance et l’égalité.

Silvia Cattori : Pensez-vous qu’il y a une contradiction entre les gens de confession juive et la gauche ?

Gilad Atzmon : Pas du tout. Je dois expliquer ici que je ne parle jamais des juifs en tant que peuple. Je fais la distinction entre les juifs (les gens), le judaïsme (la religion) et la judéité (la culture). Dans mes écrits, je ne traite que de la troisième catégorie, à savoir la judéité.

Il faut aussi comprendre que je fais une distinction entre la « gauche juive » tribale et les gens de gauche qui, simplement, se trouvent être juifs. En effet, je serais le premier à admettre qu’il y a beaucoup de grandes personnalités de gauche et d’humanistes qui se trouvent être d’origine juive. Par contre, les juifs qui opèrent sous une « bannière juive » me paraissent être des feuilles de vigne sionistes qui sont là uniquement pour donner l’image d’un « pluralisme juif ». En fait, lorsque j’ai saisi le véritable rôle de la « gauche juive » j’ai réalisé que je pourrais finir par me battre seul contre le pouvoir le plus puissant qui nous entoure.

Silvia Cattori : Vous vous battez seul ?

Gilad Atzmon : Plus ou moins seul. J’aime me battre seul ; j’assume ma responsabilité. Au fil des années, il y a eu beaucoup de tentatives pour détruire les rares parmi nous qui se sont dressés contre le « pouvoir juif ». Je me suis moi-même retrouvé en difficulté pour avoir soutenu des gens comme Israël Shamir [2] et Paul Eisen, pour avoir simplement défendu leur droit de penser librement et d’exprimer ouvertement leurs opinions et leurs idées. Je me souviens d’un de ces fameux militants « juifs de gauche » me disant : « Écoute Gilad, quand tu éviteras Shamir on te laissera en paix ». Ma réponse a simplement été : je ne négocie pas l’intégrité intellectuelle. Pour moi, la liberté d’expression est une règle de fer, je ne ferais jamais taire quiconque.

Dans le mouvement de libération et le mouvement de solidarité, je ne crois vraiment pas que nous ayons des intellectuels. Et pourquoi n’avons-nous pas d’intellectuels ? Parce que, au nom du « politiquement correct », nous avons réussi à détruire au sein de notre mouvement tout esprit créatif.

Ce que nous voyons là est peut-être un problème endémique de « la gauche ». Pour parler en termes généraux – ou plutôt en termes philosophiques germaniques – « la gauche » est « oublieuse de l’Être ». Au lieu de comprendre ce que signifie être dans le monde, elle essaie de nous suggérer ce qu’être dans le monde devrait être. La « gauche » a adopté un mode de prédication qui a conduit à une forme grave d’aliénation, et c’est probablement la raison pour laquelle elle a été incapable de composer avec l’Islam, de bien le comprendre, et d’en saisir la signification et le pouvoir. Et c’est pourquoi « la gauche » est absolument sans pertinence par rapport à la révolution en cours au Moyen-Orient. Comme nous le savons maintenant, « la tolérance de la gauche », s’évapore en quelque sorte quand il s’agit de l’Islam et des Musulmans. Je trouve cela très problématique.

Silvia Cattori : Pouvez-vous expliciter en quoi la gauche est sans pertinence ?

Gilad Atzmon : Penchons-nous sur l’actualité dans le monde arabe et musulman. Où est « la gauche » ? Pendant toutes ces années, elle nous a dit « les gens vont se soulever ». Mais où est la gauche maintenant ? Est-elle en Égypte ? Est-elle en Lybie ou à Bahreïn ? Nous entendons parler des Frères musulmans, de la classe moyenne, des jeunes Arabes et musulmans. En fait, nous entendons parler de tout sauf de « la gauche ». Avons-nous lu une intéressante analyse de gauche sur le soulèvement régional en cours ? Pas vraiment ! Récemment, je cherchais une analyse sur le soulèvement égyptien dans un célèbre journal socialiste. J’ai trouvé un article ; je me suis alors rendu compte que les mots « Islam » et « musulman » n’apparaissaient pas même une seule fois dans l’article, alors que le mot « classe » apparaissait pas moins de dix-neuf fois. Ce que l’on voit là, est en fait un exemple de la forme ultime de détachement de l’humanité, de l’humanisme et de l’humaine condition.

Mais je vais plus loin. Où est « la gauche » en Europe ? Où est « la gauche » en Amérique ? Pourquoi ne peut-elle pas se lever pour les Musulmans ? Pourquoi ne peut-elle pas tisser des liens, ou faire alliance avec les millions d’immigrants musulmans, des gens qui se trouvent faire également partie de la nouvelle classe ouvrière européenne ? Je mentionnerai ici une perception qui me paraît particulièrement importante ; c’est une idée que j’ai empruntée au psychanalyste français Jacques Lacan. Lacan soutient qu’aimer peut être une manière de s’aimer soi-même au travers de l’autre.

À mon avis, la « solidarité de gauche » avec la Palestine peut être également comprise comme une manière de nous aimer nous-mêmes au détriment des Palestiniens. Nous ne voulons pas qu’ils soient musulmans. Nous leur disons d’être démocratiques pour autant qu’ils ne votent pas pour le Hamas. Nous leur disons d’être progressistes, « comme nous ». Je ne sais s’il faut qualifier cette attitude de grossière, ou tout simplement de pathétique.

Récemment, je suis tombé sur une critique trotskyste s’en prenant à mon travail. L’argument contre moi était le suivant : « Gilad a tort parce qu’il trouve moyen d’expliquer le sionisme sans le colonialisme. Il explique l’holocauste sans le fascisme. Il explique même la récession, la catastrophe économique mondiale, sans le capitalisme ».

Je ne pourrais pas être plus d’accord. Nous n’avons plus besoin de « politique de la classe ouvrière ». On peut se débarrasser des vieux clichés du 19e siècle ; et le plus tôt sera le mieux. Pour expliquer pourquoi notre monde est en train de s’effondrer, nous devons juste être assez courageux pour dire ce que nous pensons, pour admettre ce que nous voyons, pour appeler un chat un chat.

En fait, je serais ravi de voir « la gauche » ressusciter. Mais, pour que cela se produise, elle doit d’abord se rappeler ce que signifient vraiment l’égalité et la tolérance, parce que, pour que « la gauche » retrouve sa signification, elle doit d’abord saisir le vrai sens de « aime ton prochain ».

Silvia Cattori : En vous écoutant on en vient à oublier que vous êtes avant tout un musicien.

Gilad Atzmon : La vérité est que je ne suis pas vraiment intéressé à la politique. Je ne suis pas membre d’un parti et je ne m’en soucie pas. Je ne cherche aucun pouvoir politique. Je ne suis pas intéressé par l’opposition binaire entre « gauche » et « droite », je ne me soucie pas de la dichotomie banale entre « progressiste » et « réactionnaire ». Et, avouons-le, d’un point de vue marxiste je suis associé aux forces les plus réactionnaires, parce que je soutiens les Frères musulmans, le Hezbollah, et le Hamas. Que voulez-vous de plus !

Silvia Cattori : Vous êtes vraiment un esprit libre.

Gilad Atzmon : C’est parce que je ne suis pas un politicien. Je suis un artiste et un musicien. C’est très simple.

Silvia Cattori : On peine à imaginer ce que vous seriez si vous étiez resté en Israël ?

Gilad Atzmon : Ce serait impossible à imaginer.

Silvia Cattori : Retournez-vous en Israël ?

Gilad Atzmon : Jamais. Je me rendrai en Terre Sainte le jour où elle sera la Palestine.

Silvia Cattori : Êtes-vous une exception parmi les Israéliens ?

Gilad Atzmon : C’est très intéressant. Quand il s’agit de la « gauche juive », à l’étranger, je connais très peu de juifs auxquels je peux faire confiance à ce niveau d’engagement. Ils vont toujours avec vous, mais dès que vous mettez en cause le lien tribal et leur propre rôle au sein de « l’univers juif » vous serez poignardé dans le dos. C’est très rare de rencontrer des juifs courageux, prêts à s’engager dans une réflexion approfondie sur eux-mêmes, comme Paul Eisen, Jeff Blankfort, Norman Finkelstein, Hajo Meyer et Evelyn Hecht Galinsky [3].

En Israël toutefois, c’est différent. Vous avez pas mal de gens qui sont réellement courageux au-delà de ce qu’on peut imaginer. Ils mettent vraiment leur vie en jeu. Ce sont ces gens qui nous envoient des informations sur l’armée, sur des secrets militaires, sur des crimes de guerre et des noms de criminels de guerre. Il y a ainsi quelques Israéliens qui font un travail incroyable.

Silvia Cattori : Écrire des analyses politiques et composer de la musique, est-ce votre manière de contribuer à un monde meilleur ?

Gilad Atzmon : En ce moment, j’essaye d’établir un continuum entre la musique et l’écriture. Je crois que, contrairement à nos politiciens – qu’ils soient de droite, conservateurs, ou de gauche, et qui sont tous en quête de pouvoir – les artistes sont à la recherche de la beauté. Et je crois que c’est la beauté qui peut unir les gens.

Je vais vous dire une chose sur laquelle j’ai vraiment l’intention d’écrire. Pendant des années, nos soi-disant « analystes politiques » ont parlé d’Israël en tant qu’« État colonial » et du sionisme en tant que « projet colonialiste ». Mais de quel genre de colonialisme s’agit-il ? Cette comparaison est-elle exacte ? Car si Israël est un « État colonial » alors quelle est exactement sa « mère patrie » ? À l’époque du colonialisme britannique et français, les États coloniaux maintenaient un lien très évident avec leur « mère patrie ». Il y a quelques cas dans l’histoire où l’État colonial a rompu avec sa mère patrie. Un tel évènement est assez remarquable, et la Boston Tea Party [4] en est un bon exemple. Mais, pour autant que nous le sachions, il n’existe pas de « mère patrie juive » qui soit intrinsèquement liée au prétendu « État colonial juif ».

Le « peuple juif » est largement associé à l’« État juif ». Pourtant le « peuple juif » n’est pas exactement une entité souveraine autonome « matérielle ». En outre, les natifs hébraïques, juifs israéliens, ne sont liés culturellement ou émotionnellement à aucune mère patrie si ce n’est leur propre État.

Silvia Cattori : Pourtant les plus ardents défenseurs des droits des Palestiniens, dont Ilan Pappé, qualifient Israël d’État colonial…

Gilad Atzmon : Je crains que la plupart des militants et des universitaires ne puissent dire toute la vérité sur cette question sensible. Peut-être que personne ne peut survivre en disant la vérité. En effet, nous sommes quotidiennement terrorisés par différentes mesures de « police de la pensée ». Je suis convaincu que la plupart des chercheurs qui qualifient Israël d’« État colonial » sont pleinement conscients des problèmes enchevêtrés avec le « paradigme colonial ». Ils doivent aussi être conscients du caractère unique du projet sioniste.

Il est vrai que le sionisme présente certains symptômes qui sont synonymes du colonialisme, mais cela ne suffit pas. Le sionisme est fondamentalement un projet de « retour à la maison » basé sur la race et porté par un enthousiasme spirituel qui est en fait fantasmatique. Il manque intrinsèquement de plusieurs des éléments « nécessaires » que comporte le colonialisme tel que nous le comprenons, et il ne peut pas être défini uniquement en termes matérialistes.

Il me semble qu’ici, nous rencontrons un problème crucial de compréhension et d’analyse au sein de notre mouvement, et dans le discours intellectuel occidental en général. Nos universitaires sont réprimés, et le savoir est réduit au silence, car dans le cadre de la tyrannie du politiquement correct, nos universitaires sont forcés de considérer d’abord les limites du discours. Ils examinent en premier lieu très soigneusement ce qu’ils sont autorisés à dire, et ensuite ils remplissent les espaces vides, en formulant des théories ou des récits.

Ce modèle est malheureusement très répandu. Pourtant, une telle approche et une telle méthode sont étrangères à ma compréhension de ce qu’est la recherche de la vérité et du savoir vrai. Il est essentiel de mentionner, à ce point, que je ne prétends pas connaître la vérité. Je dis simplement ce que je crois être la vérité. Si je me trompe, je fais bon accueil aux gens qui me le signalent.

Il m’apparaît que « la gauche » nous a fourvoyés, ainsi qu’elle-même, en décrivant le sionisme comme étant uniquement un projet colonial. La « gauche » aime le paradigme colonial car il situe parfaitement le sionisme au sein de son idéologie. Ce paradigme nous conduit également à croire que le modèle politique colonial/postcolonial apporte des réponses et même des solutions opérationnelles ; suivant le modèle colonial, nous établissons d’abord une équivalence entre Israël et l’Afrique du Sud, puis nous mettons en œuvre une stratégie anticoloniale, comme le BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions).

Pourtant, bien que je soutienne pleinement toutes ces actions, ces dernières semblent, à certains égards, ne pas être entièrement efficaces. Le BDS n’a, en fait, abouti à aucun changement métamorphique dans la société israélienne. Elle a tout au plus conduit à intensifier la radicalisation au sein de la droite en Israël. Pourquoi le BDS n’a-t-il pas encore fonctionné ? La réponse est simple : c’est parce qu’Israël n’est pas entièrement une entité coloniale – comme nous entendons historiquement ce terme – et qu’il faut comprendre que son pouvoir et ses liens avec l’Occident sont maintenus par les plus puissants lobbies à travers le monde.

Donc, si la gauche veut vraiment stopper Israël, alors elle doit poser ouvertement la question du « Pouvoir juif » et de son rôle dans la politique et les médias occidentaux. Mais la gauche peut-elle le faire ? Je n’en suis pas si sûr.

Revenons maintenant à d’autres aspects de la comparaison entre Israël et le modèle colonial. Israël est également très différent, par exemple, de précédents États coloniaux comme l’Afrique du Sud, parce qu’Israël met en œuvre des tactiques génocidaires. L’Afrique du Sud a bien été brutale, mais elle s’est abstenue de jeter du phosphore blanc sur sa population autochtone. L’Afrique du Sud était un État de colons, et elle exploitait sa population autochtone ; mais elle voulait la maintenir en vie et opprimée. L’État juif, pour sa part, préférerait de beaucoup se réveiller un matin pour découvrir que tous les Palestiniens ont disparu, parce que c’est un État basé sur une idéologie talmudique raciste. Pour ceux qui ne l’ont pas encore compris, le sionisme, qui se présentait initialement comme un projet laïc, était, en fait, une tentative grossière de transformer la Bible en un registre foncier ; et une tentative de transformer Dieu en un méchant agent immobilier.

Il faut comprendre que le sionisme suit un tout autre mode politique opératoire que n’importe quel autre État colonial, et que le paradigme colonial est tout simplement incapable d’en rendre pleinement compte.

Mais voici les bonnes nouvelles. Il est assez significatif de constater que ce sont des artistes plutôt que des « intellectuels » qui, à un certain moment, ont commencé à assimiler des images de la Palestine à celles de l’holocauste juif. Ce sont des artistes qui ont été assez courageux pour juxtaposer des images d’enfants palestiniens et des images d’enfants juifs.

Silvia Cattori : Mais peut-on vraiment comparer les deux ?

Gilad Atzmon : Pourquoi pas ? Nous comparons là deux idéologies, deux préceptes racistes ethnocentriques. Ce sont les artistes qui sont arrivés avec cette vérité simple et essentielle. Ce sont les artistes qui ont démantelé le paradigme colonial en un seul et rapide mouvement. Apparemment, nos artistes sont bien en avance sur nos « intellectuels ».

Silvia Cattori : Je voudrais mieux comprendre votre objection à ceux qui considèrent Israël comme un État colonial. L’Afrique du Sud par exemple, avait rompu tout lien institutionnel avec la Grande Bretagne et s’était retirée du Commonwealth déjà dans les années soixante. Il n’y avait donc plus de « nation mère » extérieure au pays. Néanmoins la population noire combattait les « colons » qui avaient installé l’apartheid. En ce sens, ne peut-on pas considérer qu’il y a une similitude avec la lutte actuelle des Palestiniens pour leurs droits face aux colons juifs venus s’installer sur leur terre, et que cette lutte est, d’une certaine manière, une lutte contre le colonialisme ? Il est vrai que les Sud Africains blancs n’ont pas mis en œuvre des tactiques meurtrières massives contre les autochtones. Est-ce parce que vous mettez l’accent sur ce point que vous mettez au centre le caractère unique du projet sioniste plutôt que le colonialisme ?

Gilad Atzmon : La grande question que j’essaie de soulever ici est : pourquoi ne pouvons-nous pas développer une pensée cohérente ? Les questions liées à l’adoption du paradigme colonial ne sont évidemment qu’un exemple. Nous sommes soumis à la tyrannie meurtrière du politiquement correct.

Vous avez raison de relever que certains États coloniaux ont coupé les liens avec leurs mères patries respectives. Mais Israël n’a pas eu à couper les liens avec une mère patrie parce qu’elle n’en a jamais eu. Dans ce sens, le sionisme n’a jamais été un projet colonial. Le paradigme colonial est un leurre.

La grande question à se poser est : pourquoi « la gauche » et les juifs antisionistes s’accrochent-ils désespérément au paradigme colonial ? Et voici ma réponse :

1. C’est sécurisant ; cela fait apparaître la critique de l’État juif comme légitime.
2. C’est porteur de l’espoir d’une solution : si Israël n’est vraiment qu’un État colonial comme tous ceux dont l’histoire nous fournit l’exemple, il finira par se fondre dans la région et devenir un État « normal ».

Vous pourriez me demander : où est le problème dans une telle approche ? Eh bien, c’est assez évident ; tout ce discours est en fait sans aucune pertinence par rapport à la maladie sioniste. C’est comme traiter un patient atteint d’un cancer du côlon avec quelques fortes pilules contre la diarrhée, simplement parce que les symptômes sont un peu similaires.

C’est actuellement, de façon assez désastreuse, le niveau du discours de notre gauche intellectuelle.

Silvia Cattori : Mais ceux qui, au sein du mouvement de solidarité, dénoncent le « colonialisme israélien », critiquent la politique raciste d’Israël, et soutiennent le droit au retour des réfugiés, ne disent-ils pas exactement la même chose que vous ?

Gilad Atzmon : Pour commencer, nous sommes bel et bien partie du même mouvement, et je suppose que nous sommes guidés par les mêmes intuitions éthiques. Cependant, il y a une nette différence entre nous car, ceux qui s’appuient sur le « paradigme colonial », transmettent l’idée que le projet national juif est tout à fait assimilable à la tendance nationaliste du 19e siècle. Ce qui revient à dire que les juifs ont fêté leur « symptôme national », comme la plupart des nations coloniales européennes, et qu’ils l’ont simplement fait après les autres.

Le « paradigme colonial » est donc invoqué pour soutenir également l’idée qu’Israël est un État d’apartheid, très semblable à la plupart des autres entreprises coloniales du passé. Mon approche est totalement différente, parce que je dirais qu’Israël et le sionisme représentent un projet unique dans l’histoire, et que la relation entre Israël et l’action des lobbies juifs en Occident est également tout à fait unique dans l’histoire.

J’irais même plus loin pour dire que, si les Palestiniens sont en effet à l’avant-garde d’une bataille pour l’humanité, le fait est que nous sommes tous soumis à la politique sioniste mondiale. Selon mon modèle, l’effondrement du crédit est en fait un coup sioniste. La guerre en Irak est une guerre sioniste. Je dirais avec force que le sionisme est depuis longtemps passé de la « terre promise » du récit, à la « planète promise » du cauchemar. Je soutiens aussi qu’il serait impossible de ramener la paix dans le monde sans affronter la véritable signification de l’idéologie juive contemporaine.

Curieusement, beaucoup de ceux qui soutiennent avec enthousiasme le « paradigme colonial », ont également été très prompts à dénoncer le travail de John Mearsheimer et Stephen Walt sur le lobby israélien. Si Mearsheimer et Walt sont dans le vrai, et je pense qu’ils le sont, alors c’est le pouvoir juif que nous avons à affronter. Et c’est précisément pour nous empêcher de le faire que la « gauche juive » et l’intelligentsia juive sont là.

Silvia Cattori : Vos points de vue sont aux antipodes de ceux d’intellectuels qui, comme Bernard-Henry Lévy, soutiennent l’expansionnisme occidental et la politique israélienne. Pour vous, c’est Israël qui est le grand danger. Ne pensez-vous pas que certains voient là un élément de provocation ?

Gilad Atzmon : La provocation n’est pas une mauvaise chose. J’ai écrit récemment un article sur Bernard-Henry Lévy [6]. David Gilmour, Robert Wyatt, ont suivi. Que dites-vous à ceux et celles qui ont encore peur de s’exprimer ?

Gilad Atzmon : Je crois que le seul moyen de nous libérer nous-mêmes est de commencer à parler. La seule façon de combattre est de nous exprimer ouvertement. J’ai pris ce risque et si je peux le faire, alors je pense que tout le monde peut le faire. J’ai payé le prix en ce sens que ma carrière a un peu souffert, et que je gagne moins d’argent. Mais je peux me regarder avec fierté.

Silvia Cattori : À ceux qui affirmeraient que vos positions politiques sont, disons, « borderline », que répondez-vous ?

Gilad Atzmon : Je ne sais pas vraiment ce que « borderline » signifie. Pendant des années, j’ai été confronté à des tentatives sans fin pour me faire taire. Mais elles se sont toutes révélées contreproductives parce que, si tant est qu’elles aient eu un effet, les mesures répressives prises contre moi ont conduit davantage de gens à me lire, et encouragé davantage de gens à penser par eux-mêmes.

J’ai été accusé par les sionistes et les juifs antisionistes d’être un raciste et un antisémite. Or, pour leur embarras, pas un seul argument antisémite ou raciste n’a jamais été trouvé dans mes nombreux écrits. Tout au contraire, c’est une attitude antiraciste qui se trouve au cœur de ma critique de la politique identitaire juive et de l’idéologie juive. Cela fait dix ans que j’écris et, pendant toutes ces années, on pouvait lire la note suivante sur mon site web : « Si vous trouvez quelque chose de raciste ou d’antisémite dans mes écrits, faites-le moi savoir. Je présenterai mes excuses et je le retirerai immédiatement ». Et personne n’a jamais signalé quoi que ce soit.

Comme je l’ai déjà dit, je fais la distinction entre les juifs (le peuple), le judaïsme (la religion) et la judéité (l’idéologie). Je suis contre l’idéologie juive – pas contre le peuple juif ou le judaïsme. Si cela fait de moi un « cas limite », alors je vais devoir vivre avec ça.

Silvia Cattori : Votre voix aide à comprendre ce qu’est vraiment Israël. D’une façon générale, traiter ce sujet n’est pas une chose facile. Néanmoins, les journalistes ne devraient-ils pas prendre davantage leurs responsabilités en exposant les jeux de pouvoir qui ravagent le Moyen-Orient ? Quelles ont été, à cet égard, les responsabilités des médias occidentaux ?

Gilad Atzmon : Je vais être très honnête avec vous. Les médias occidentaux ont complètement démérité. Les médias occidentaux nous ont trahis. Ils n’ont pas réussi à comprendre que la Palestine n’est pas si loin de notre « paradis occidental ». Ils n’ont pas réussi à voir que nous sommes tous des Palestiniens. Que les Palestiniens sont à la pointe du combat contre le mal. Et que nous combattons exactement dans la même bataille car nous sommes tous confrontés au même ennemi. Ce qui est arrivé aux États-Unis avec l’effondrement du crédit, et qui a évolué en crise économique, est le résultat direct de la politique sioniste mondiale.

Les États-Unis investissent l’argent de leurs contribuables dans le maintien de l’État juif. Ils ont engagé leur peuple dans une guerre pour « sauver Israël ». De ce fait, nous sommes tous confrontés à un désastre financier. Et, au moment où nous parlons, les masses arabes se soulèvent. Elles veulent se libérer et elles veulent qu’il soit mis immédiatement fin à l’emprise politique sioniste. Ce que l’on voit maintenant en Égypte, en Libye, à Bahreïn, au Yémen, est là comme un avertissement à nous tous. Nous pourrions voir bientôt la même chose se dérouler à Berlin, Paris, Londres, Madrid, Barcelone, et New York City, parce que nous sommes tous confrontés au même ennemi.

Silvia Cattori : Je me demande si vos lecteurs comprennent ce que vous entendez quand vous parlez de « sionisme » et de « sionisme mondial ».

Gilad Atzmon : C’est en effet un point crucial. Cela vous paraîtra difficile à croire, mais même les Israéliens ne comprennent pas ce qu’est le sionisme. Le sionisme est la croyance que les juifs – comme tous les autres peuples – devraient pouvoir célébrer leur droit à une patrie, et cette patrie est Sion, la Palestine. Même si cette idée semble presque innocente, elle est enchevêtrée avec des questions éthiques très problématiques, parce que le sionisme s’est transformé en réalité politique sous la forme d’un État juif, construit entièrement aux dépens du peuple palestinien victime d’un nettoyage ethnique et de la violence. En outre, au fil des années, l’État juif s’est servi de très puissants lobbies et think tanks dans nos capitales occidentales. Ces organismes s’emploient à promouvoir les intérêts sionistes mondiaux tels que la confrontation sans fin avec l’Islam et le monde musulman.

Alors qu’à ses débuts, le sionisme se présentait comme une promesse de racheter tous les juifs de la diaspora par le biais de leur installation sur la « terre promise », au cours des trois dernières décennies le sionisme a changé à certains égards ses objectifs. L’État juif préfère en effet que certains des juifs de la diaspora restent exactement où ils sont de façon à pouvoir faire pression sur leurs gouvernements respectifs pour le bien de ce qu’ils interprètent comme leurs intérêts juifs.

Le rôle des lobbies juifs, comme l’AIPAC, J-street (USA) et les Conservative Friends of Israel (Grande Bretagne), est beaucoup plus avantageux pour Israël que n’importe quelle vague d’immigration juive en Palestine ne pourrait l’être. Cette transformation de la pensée sioniste marque un glissement du plan local au plan mondial et, de ce fait, le sionisme ne devrait plus être perçu uniquement comme la demande d’un foyer juif dans la « terre promise ». Il devrait bien plutôt être saisi comme une opération mondiale, à la recherche d’un refuge pour les juifs à l’échelle de la « planète promise ».

Les Israéliens, et leurs alliés, savent très bien pourquoi ils promeuvent l’Islamophobie. Mais qu’est-ce que l’Islamophobie ? Que sert-elle et qui sert-elle ? Elle sert les intérêts capitalistes centrés sur le Sionisme. L’Islamophobie est le vrai visage de la Hasbara (la propagande israélienne). Elle sert à assurer que la « guerre de survie » d’Israël soit en fait une guerre de l’Occident.

C’est évidemment fallacieux, et pour le bien des intérêts occidentaux, s’éloigner immédiatement d’Israël serait la juste chose à faire.

Silvia Cattori : Quand situez-vous l’émergence de l’Islamophobie et quelle en a été la cause ?

Gilad Atzmon : Historiquement, elle a probablement pris naissance dans les années soixante-dix, peu après la crise de l’énergie. Je pense que, dès 1973, on pouvait clairement détecter les premiers signes d’une forme politique et institutionnelle moderne d’antipathie à l’égard des musulmans alors que l’opinion publique occidentale commençait à réaliser le rôle stratégique du Moyen-Orient. Le glissement vers une « culture populaire antimusulmane » a été encore exacerbé par le succès des « Versets sataniques » de Salman Rushdie. Je dirais que depuis les évènements du 11 septembre 2001, l’opinion publique occidentale a été aspirée dans une explosion de violence antimusulmane. Je n’oublierai jamais Ehud Barak interviewé ce jour là, déversant sa bile et des accusations islamophobes dans toutes les émissions de télévision occidentales. Pour les agitateurs de la propagande israélienne, le 11 septembre a représenté la preuve de l’idéologie commune qui lie Israël et les Goyim (non juifs) occidentaux.

Je voudrais encore ajouter ceci concernant l’Islamophobie. Je me suis aperçu il y a quelque temps que l’acceptabilité générale de certaines minorités peut toujours se mesurer par la popularité – ou l’impopularité – de ceux de ses membres « qui ont la haine d’eux-mêmes » (« self-haters ») [7]. La popularité grandissante des « self-haters » musulmans, dans les années 1970-90, pouvait suggérer que la vague des sentiments anti-islamiques allait déferler sur nos côtes. De même, l’animosité vis-à-vis des « self-haters » juifs dans la dernière décennie confirmait le succès et l’influence des lobbies juifs dans les médias et la politique. Je suppose que l’augmentation de ma popularité indique que le vent a résolument tourné. On peut certainement anticiper une vague de ressentiment à l’égard d’Israël.

Silvia Cattori : Votre liberté de ton fascine. Vous ne supportez pas qu’une vérité soit « dite à moitié ». N’est-ce pas ?

Gilad Atzmon : Je pense que c’est une bonne façon de le dire. J’ai développé une allergie sévère aux manipulations et aux récits trompeurs. Comme je l’ai dit précédemment, je ne prétends pas connaître la vérité. Mais je suis assez efficace pour détecter les mensonges, les stratagèmes et les diversions. En tant que philosophe, je suis aussi efficace pour soulever des questions et déconstruire des incohérences. Je suis intrigué par les militants qui, autour de nous, croient que nous pouvons battre le sionisme en esquissant quelques récits fantasmatiques de résistance. Je crois honnêtement que la recherche de la vérité et une totale ouverture finiront par prévaloir. Si vous voulez comprendre la popularité croissante de mes écrits – et je crois qu’elle l’est – c’est qu’au lieu de me livrer à des jeux politiques j’essaie vraiment d’aller au fond des choses. J’essaie de comprendre ce qui fait avancer le sionisme et lui sert de carburant : Israël, le lobbying juif, les guerres expansionnistes des néoconservateurs, et même l’antisionisme juif.

Je suppose que maintenant, vous vous rendez compte que j’identifie l’idéologie juive – plutôt que les juifs ou le judaïsme – comme étant au cœur de ces préceptes et opinions politiques.

Silvia Cattori : Merci.Silvia Cattori

Traduit de l’anglais par JPH (02.03.2011)

Texte original en anglais (25.02.2011) :
http://www.silviacattori.net/article1540.html

Notes

[1] Gilad Atzmon, est né en Israël en 1963. Il réside aujourd’hui à Londres. Voir son site web : http://www.gilad.co.uk/

[2] En France, on voit le même phénomène. Des responsables de l’Union Juive pour la Paix notamment, accusent, depuis 2004, d’antisémitisme et de négationnisme toute personne qui donne la parole à l’écrivain israélien Israël Shamir, et ils interviennent pour faire censurer ses écrits qui disent bien des vérités dérangeantes.

[3] Voir : « Ce que j’ai dit à Stuttgart », par Gilad Atzmon, info-palestine.net, 22 février 2011
(et l’original en anglais : http://dissidentvoice.org/2011/02/truth-in-stuttgart/)

[4] La Boston Tea Party est le nom de la révolte politique contre le Parlement britannique qui a eu lieu à Boston en 1773. Le Tea Act, promulgué par le gouvernement britannique autorisait la Compagnie anglaise des Indes orientales à vendre du thé aux colonies sans payer les taxes. Ce qui provoqua la colère des Américains. Des Bostoniens montèrent à bord des navires et jetèrent les caisses de thé à la mer. Cet évènement symbolique annonça la guerre d’indépendance américaine.

[5] Voir : « Lévy, le philosophe français », par Gilad Atzmon, info-palestine.net, 10 février 2011.

[6] Voir : « Roger Waters, homme et artiste d’exception », par Silvia Cattori, silviacattori.net, 26 juillet 2010.

[7] L’expression « Self-hating Jew » (« juif qui se hait lui-même ») a été largement utilisée pour stigmatiser les juifs qui manifestaient leur opposition à la politique d’Israël, avec une connotation péjorative laissant même entendre qu’ils pouvaient avoir des penchants « antisémites ».


Articles Par : Silvia Cattori

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