Italie en débâcle

Le déservice public et les citations des classiques

Considérations inactuelles 7

Rome, 20 février 2008

 

A crowd of sluts and ragamuffins surges forward“. (James Joyce).
 

Une foule de rustres et  de canailles vociférantes fait irruption sur la scène.

On ne peut que recourir aux classiques, au grand irlandais ou à l’Alighieri de lo strazio e ‘l grande scempio, quand viennent à manquer dans le langage quotidien les mots aptes à exprimer stupeur et indignation sur l’incoercible dégradation de la politique et de la société italiennes

La satire n’y suffit plus, celle sur les bersagliers écrasés par les gardes suisses de Porta Pia jusque sur la Nomentana[i] tandis que le Khomeini d’outre-Tibre[ii] reprend possession  du Quirinal ; sur Veltroni qui distribue du lait chinois à la mélanine au Darfour ; sur  le monarque Berlusconi dans son fief sarde de la Certosa qui offre aux Etats-Unis de nouvelles bases militaires à Piazza della Signoria, à Piazza del Duomo et à Piazza San Marco ; sur les Tremonti, Draghi & Co.[iii] en vol aveugle, tels des chauves-souris, désorientés au milieu de leurs propres et macroscopiques faux sur la crise économique maison, et ainsi de suite.

Et la satire ne suffit plus surtout parce que sous peu les Begnini, Grillo, Albanese et Guzzanti[iv] ne pourront plus l’exercer que chez les Inuit d’Alaska, étant donné que le vieil avertissement sur les poteaux des fils électriques a été élargi au pape, au chef du gouvernement, à Israël et aux Usa : danger de mort pour ceux qui les touchent[v].

Plus préoccupantes encore sont la non réactivité et l’accoutumance, tel un suicide quotidien, de l’opinion publique italienne. Les responsabilités en reviennent en grande partie si ce n’est exclusivement aux mass medias qui continuent à réduire en bouillie 24 heures sur 24 ces quinze ou seize centimètres qui séparent les oreilles de ceux qui les suivent. La Rai excelle dans cette tâche dévastatrice. Faut-il la défendre comme service public ? Non, parce qu’avec la circonstance aggravante de la redevance[vi], elle n’est pas plus service public que la Mediaset de Berlusconi qui contrôle la Rai. Peut-elle être réformée ? Non, parce qu’on ne peut pas réformer  ses dirigeants et ses opérateurs de l’information dont on ne peut que dire, avec le poète, que les meilleurs (très peu) sont dépourvus de toute conviction, les pires (presque tous)  sont boursouflés d’intensité passionnelle[vii]. Alors ? Alors, après avoir étendu à ses 14.000 salariés un immérité chômage technique à vie, fermons-la cette Rai ; tout comme on ferme ou on devrait fermer les décharges les plus polluantes de la Campanie. Parce que c’est bien de pollution  toxique des cerveaux dont il s’agit, une pollution qui provoque la même accoutumance que les opiacés et qui endort les consciences. Pour rendre un peule esclave – observait Jean-Paul Marat- avant toute autre chose il faut l’endormir.

Prenons le cas de l’évêque lefrévrien Richard Williamson qui, au moment même de l’abrogation par Ratzinger de son excommunication, a nié l’holocauste. Clameurs des mass medias du monde entier et silence initial de la Rai, dans l’attente d’un pronunciamento du Vatican. Quand celui ci est arrivé (« un évêque ne peut parler avec autorité ecclésiastique que de foi et de morale ») le dit service public a référé sans le moindre commentaire, puis a informé des repentirs successifs du pape qui a demandé pardon à Dieu et in extremis aux communautés juives, sans pour autant  excommunier une seconde fois le prélat négationniste. Tous les vaticanistes de la Rai ont répété ad nauseam l’absurde thèse selon laquelle Ratzinger ne savait rien des orientations pronazies de Richard Williamson et des ses acolytes lefévriens, et ont minimisé les dures réprobations de la chancelière Merkel et des autorités argentines sans jamais en citer les interventions. C’est la chaîne télévisée allemande ZDF qui a rappelé que Ratzinger, d’abord sous sa précédente casquette de dirigeant de la congrégation de la foi, puis pendant toute l’instruction qui a duré deux ans et qu’il a lui-même lancée, du seuil de son pontificat, pour la révocation de l’excommunication aux quatre évêques, « ne pouvait pas ne pas  savoir ».  Cette même chaîne a bien entendu rappelé les parcours du jeune Ratz dans la Hitler Jugend et dans la défense anti-aérienne de la Wehrmacht. Laissons de côté les  commentaires des mass medias britanniques notoirement antipapistes et hérétiques depuis Henri VIII et parlons de la télévision française : TF1, dans le sillage des enquêtes du Monde a consacré de larges reportages à l’exode de milliers de croyants d’une église en état de crise déjà avancée dans la république française. L’exode, selon la chaîne, ne concerne pas que l’éloignement des rites de la mythologie judéo-chrétienne mais dans de nombreux cas l’atterrissage sur des positions  agnostiques ou la conversion à des confessions et sectes de matrice luthérienne. Une crise analogue bouleverse l’église autrichienne après l’élévation à l’évêché auxiliaire de Linz, sur ordre de Ratzinger, du curé ultraréactionnaire Gerhard Maria Wagner, qui suit de quelques années seulement la nomination comme cardinal de Hans Hermann Groer, déjà connu pour ses peccadilles pédophiles et avec de jeunes séminaristes.

Osterreiche Rundfunk (ORF), la télévision publique autrichienne s’est occupée amplement de ces scandales, alors que la télé italienne mobilisée manu militari sur le « cas Eluana » par le somptueux héritier du pêcheur de Tibériade déchaînait ses attaques forcenées contre la magistrature, le président de la république, la constitution, la science médicale et le père de la moribonde.

D’abord ignorée, puis minimisée, la condamnation de l’avocat britannique David Mills[viii]  corrompu sans qu’il soit fait mention du corrupteur, l’incontournable inconnu Silvio B. sauvé par son lodo Alfano.  Quatre jours plus tard, alors que nous écrivons ces lignes, la BBC et les autres télévisions indépendantes, pas que britanniques, continuent à transmettre des reportages sur les anomalies de la justice italienne et sur les répercussions de la condamnation au Royaume-Uni.

Que sait de tout ça le public télévisé italien ? Rien ou presque rien et cela aussi parce que  notre république est fondée sur l’amnésie : l’écho sinistre de l’All’armi siam razzisti[ix]  emplit les contrées du bel paese, les rondes des vigilantes[x] et les posse comitatus[xi] entrent dans la législation italienne, la chasse aux Roms et aux roumains se poursuit à travers les faibles et permissives critiques des autorités, et aucun chroniqueur télévisé ne mentionne l’alarme lancée par l’Union Européenne, la résolution de son parlement qui dénonce les épisodes racistes et les déclarations de Frattini, avant qu’il ne devienne ministre des affaires étrangères, en soutien des expulsions de Roms, ni les critiques du Commissaire pour la justice et les affaires intérieures J. Barrot, ni les interventions analogues, plus lourdes en la matière, du Conseil de l’Europe.

À la Rai tutto tace, questa pace fuor di qui dove trovarla ?

Il ne reste en effet qu’à citer les classiques. Dante à propos de sa ville qui est maintenant l’Italie d’aujourd’hui : Godi Fiorenza, poi che se’ sì grande che per mare e per terra batti l’ali, e per lo ‘nferno tuo nome si spande ! (Jouis, Florence, puisque tu es si grande que sur terre et sur mer tu bats des ailes, et que ton nom se répand dans l’enfer !)[xii].

www.luciomanisco.com

 

 

 

Reçu de l’auteur pour diffusion et traduit par Marie-Ange Patrizio (notes de la traductrice)

[i] Allusion à une manifestation de commémoration controversée, en septembre 2007, à Porta Pia.  Le 20 septembre 1870 entrèrent au nom de l’Italie unifiée dans Rome, après une bataille contre la Garde Suisse du Vatican ; le monument, devant la vieille Porta Pia, qui rend hommage aux valeureux bersagliers ouvre sur  la longue Via Nomentana. Voir éventuellement http://www.agoravox.it/Mozione-di-condanna-per-i.html

[ii] On aura reconnu celui que il manifesto a appelé Il pastore tedesco, le jour de son élection. (le berger allemand). Ouyre-Tibre est une façon des façons de localiser et désigner  le pouvoir du Vatican. Le Quirinal est la résidence du président de la république italienne.

[iii] Giulio Tremonti, ministre de l’économie et des finances actuel ; Mario Draghi est gouverneur de la Banque d’Italie. On remarquera , comme le souligne toujours Annie Lacroix-Riz que les banques nationales sont dirigées par des gouverneurs ; véritables chefs des gouvernements (marionnettes).

[iv] « Comiques » et critiques satyriques (dont certains licenciés récemment de la Rai) de la vie politique et sociale italienne.

[v] Référence au dessin de Enzo Apicella en fin d’article

[vi] Un peu plus de 100 euros en Italie.

[vii] William Butler Yeates, « The Second corning »

[viii] Avocat britannique condamné récemment par un tribunal de Milan à 5 ans de prison pour faux témoignage en faveur de S. Berlusconi (en échange de 600.000 dollars…) ; S. Berlusconi,  lui , grâce à la loi qu’il a faite lui-même voter, Lodo Alfano, ne peut pas être poursuivi comme corrupteur et pour avoir enfreint la loi italienne.

[ix] Jeu de mots sur un hymne fasciste célèbre : All’armi siam fascisti (Aux armes nous sommes fascistes !)

[x] Légalisation ces jours-ci des milices « citoyennes » qui font des rondes  « sécuritaires », déjà en service d’ailleurs dans certaines villes « gérées » par la Ligue du Nord et partis d’extrême-droite dans le nord-est de l’Italie (Vérone)

[xi] Milices citadines armées par les shérifs aux USA

[xii] La divine comédie, L’Enfer. Chant XXVI, huitième cercle, huitième bolge. Traduction de Jacqueline Risset P. 240 (Ed. Flammarion)

Articles Par : Lucio Manisco

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