Jeanne D’Arc, un mythe fondateur de l’histoire de France. A qui iront ses “voix”?

 « Dites-moi où, n’en quel pays, Est Flora la belle Romaine, La reine Blanche comme un lis Qui chantait à voix de sirène, Et Jeanne, la bonne Lorraine Qu’Anglais brûlèrent à Rouen; Où sont-ils, où, Vierge souveraine? Mais où sont les neiges d’antan?» François Villon

Ce poème admirable; la «Ballade des Dames du temps jadis» chanté avec brio par Georges Brassens est de François Villon. Ce dernier, né en 1431, l’année de la «mise à mort de Jeanne d’Arc» a écrit ce poème quelques années après la mort de Jeanne d’Arc. Ceci tendrait à prouver que Jeanne d’Arc a bien existé et qu’elle fut brûlée par les Anglais.

Les mythes fondateurs de l’histoire des nations

Toute nation dans le mouvement de son histoire a besoin de repères qui permettent outre le fait qu’ils témoignent de sa pérennité contribuent aussi à consolider «le désir d’être ensemble» du fait que nous avons vécu ou subi un destin commun jalonné de faits d’armes ou de mythes comme autant de marqueurs identitaires de l’idée de nation.

Comme l’écrit Paul Klein à propos justement des mythes:

« Aussi bien dans l’histoire des individus que dans la mémoire collective des peuples et des nations, on rencontre ce phénomène qui consiste à dépeindre son propre passé de façon positive et celui des autres personnes ou celui des autres peuples sous un jour plutôt négatif. (…) Il en va de même pour les peuples et les nations qui créent des mythes et des légendes destinés à mettre en relief les côtés sympathiques de leur histoire, à réinterpréter les moments les moins agréables et à camoufler, dans une large mesure les plus désagréables. Les mythes se construisent à travers les générations suivant un long processus imperceptible à l’échelle de l’individu pris isolément. Subissant l’influence de l’enseignement, de la socialisation comme celui de la politique nationale dominante du moment, ces mythes servent à l’éducation des peuples qui les ont produits. Souvent ils connaissent des réinterprétations prenant valeur de vérités historiques, alors même qu’ils sont pure invention ou qu’ils ne contiennent qu’une parcelle de vérité. Ainsi, selon les diverses nations, ce processus de genèse et de réinterprétation aboutira à différents points de vue à propos d’un seul et même personnage ou d’un même événement. Par exemple, un événement peut être perçu aux yeux d’un État comme historique et aux yeux d’un autre comme un mythe ou une légende».(1)

Faisant un parallèle entre les mythes allemands et français il écrit: «Pour les Allemands, la bataille du Teutoburger Wald est un événement historique d’importance, relaté aujourd’hui encore dans les manuels scolaires et dans les cours. Les propos rapportés d’Auguste: «Varus, Varus, rends-moi mes légions», sont considérés comme authentiques et il n’y a aucun doute à propos du personnage d’Arminius que le XIXe siècle a rebaptisé en Hermann.(…) Vercingétorix, que Jean-Paul Kieffer qualifie de comparable à Arminius, a subi en Allemagne un destin similaire. A la rigueur, on le connaît à travers le « De bello gallico» de César mais, au demeurant, comme un rebelle gaulois ayant échoué. Contrairement à Arminius en Allemagne, à son époque, Vercingétorix trouve en France un concurrent en la personne de Clovis, dont Charles de Gaulle dit en tout cas: «Pour moi, l’histoire de notre pays commence avec Clovis, il fut élu roi au sein de la tribu des Francs qui a donné son nom à notre pays.».(1)

Je me souviens qu’étant élève, le pouvoir colonial nous a toujours inculqué le fait que nos ancêtres étaient « gaulois », que Charlemagne, qui s’était fait sacrer empereur à Aix-la-Chapelle, était français! Il n’en est rien! C’était tout au plus un Européen empereur de l’Occident chrétien. La meilleure preuve est que les Allemands le revendiquent aussi, c’est Karl der Gross sacré empereur à Aachen en Allemagne, dont le nom français est justement Aix-la-Chapelle. Mieux encore, on ânonnait sans comprendre vraisemblablement de quoi il s’agissait :  Bouvines 1214, Marignane 1515… Wagram, Austerlitz..  Le but du pouvoir colonial  étant de formater nos imaginaires pour accepter, sans discuter, une Histoire qui est censée être la notre… Bien plus tard, j’ai pu mettre une image sur chacun de ces mots 

Pour sa part, René Naba a montré que les  mythes fondateurs de la grandeur de la France ont été imposés sur le sang et les larmes des peuples qui ont été colonisés.

La scène se passait en juin 1998, Bruno Gollnisch exhibait, au terme d’une conférence de presse, un attaché-case dont il révélait le code secret de verrouillage comme un trophée de guerre(…) Ménageant ses effets, il déclame en public sa combinaison magique de trois chiffres qu’il déclame en public l’égrenant lentement 7-3-2 dans un mouvement jouissif libérateur. 732. L’effet est assuré. 732, Poitiers. La victoire controversée de Charles Martel sur les troupes arabes d’Abdel Rahman. Cela se passait donc en 1998 et Gollnisch prenait pour référence un événement datant de 1266 ans. 1266 ans de rumination historique. Le propos n’est pas anodin. Il correspond à une réalité indéniable: la dernière grande victoire militaire française remonte à deux siècles. Oui deux siècles exactement. Austerlitz. Certes, il y eut Valmy et le Pont d’Arcole. Puis Austerlitz. Le panache français en somme. Puis. Plus rien….drôle de panache ». (2)

« Ce fut ensuite Waterloo (1815), face aux Anglais, Sedan (1870), face aux Allemands, Fachoda (1898). Soit près d’un siècle de désastres militaires ininterrompus, compensés, il est vrai, par les conquêtes coloniales notamment l’Algérie. Verdun 1916 et Rethondes I (l’armistice du 11 Novembre 1918), cent ans après Waterloo refermeront la parenthèse néfaste. C’est une «victoire alliée» qu’ils devront partager avec leurs alliés britanniques et américains mais aussi avec les nouveaux venus de la scène internationale: les Basanés. 550.449 soldats de l’Outre-mer dont 173.000 Algériens, soit 20 pour cent des effectifs et 10 pour cent de la population du pays participeront à l’effort de guerre de la France.(2)

Qu’en est-il de Jeanne d’Arc: mythe ou réalité?

Indépendamment du témoignage de François Villon, il semble que Jeanne d’Arc aurait existé. Alexandre Léchenet décrit brièvement son fulgurant parcours:

««Dans mon pays on m’appelait Jeannette. En France, on m’appelle Jeanne depuis que j’y suis venue. (…) Je suis née au village de Domrémy.» C’est par ces mots que Jeanne se présente lors de son procès, le 9 janvier 1431. Jeune fille de «19 ans, environ», elle est finalement condamnée à mort, étant jugée «hérétique» et «relapse» après un périple dans la partie nord de la France pour la libérer des Anglais. «J’avais 13 ans quand j’eus une voix de Dieu pour m’aider à me bien conduire. La première fois, j’eus grand’ peur», explique Jeanne lors de son procès. «Deux ou trois fois par semaine, elle m’exhortait à partir pour la France.» La voix lui dit également qu’elle ferait lever le siège d’Orléans. (…) Lors de la prise de Compiègne, où elle s’était rendue avec quelques troupes royales, elle est capturée par les Bourguignons. Emprisonnée pendant sept mois, elle est livrée au roi d’Angleterre contre une rançon de 10 000 écus. Après cinq mois de procès, la «pucelle d’Orléans» est condamnée à mort pour hérésie. Elle est brûlée vive le 30 mai 1431, à Rouen, sur la place du Vieux-Marché.» (3)

Pourtant il existe d’autres voix discordantes notamment sur le « parcours atypique » de Jeanne la bonne Lorraine  Avec «L’affaire Jeanne d’Arc», la bergère vierge la plus célèbre de France chute de son piédestal. Marcel Gay et Roger Senzig démontent le mythe de cette jeune gardienne de brebis ignorante, à qui Dieu confie la mission de sauver le royaume de France. Marcel Gay remet en question le personnage, à commencer par son nom qui ne serait pas celui «d’Arc». Elle ne serait pas non plus bergère, puisqu’au cours de son procès à Rouen elle déclare n’avoir «jamais gardé les moutons et autres bêtes». Cavalière émérite, Jeanne utilise aussi parfaitement le français de la cour. Invention de Yolande d’Anjou, belle-mère de Charles VII, Jeanne, conduite par le divin, inspire de la crainte aux troupes anglaises. Les résultats lors des campagnes militaires prouvent que la stratégie fonctionne. En outre, sa mort demeure une source d’interrogations, puisque plusieurs documents historiques confirment sa présence en divers lieux (France, Belgique, Allemagne) après 1436. Enfin, Jeanne aurait épousé Robert des Armoises (1436).(4)  

Il n’empêche! Jeanne d’Arc donne lieu à un mythe qui a la vie dure à telle enseigne qu’elle est régulièrement convoquée aussi bien par la Droite que par la Gauche et même par l’Église pour des motifs spécifiques. Alexis Corbière écrit à ce propos: «Pour commencer l’année 2012, Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen ont choisi de s’exprimer sur le même mythe, le même symbole, la même légende: Jeanne d’Arc. (…) Car de 1431, date de sa mort à Rouen, à la fin du XIXe, soit pendant plus de 450 ans, la figure de Jeanne d’Arc avait été quasiment oubliée sur le plan national. Après des siècles de quasi oubli, c’est l’historien républicain Jules Michelet en 1841, dans un chapitre de son Histoire de France, qui en fut en réalité le grand inventeur. Sous sa plume elle devient, de façon très critiquable et assez fumeuse, un des symboles de la naissance balbutiante de l’idée de patrie. (…) Parallèlement, l’Église catholique se réveille et sent poindre une menace dans cette volonté des seuls républicains de s’approprier Jeanne d’Arc. (…) En pleine guerre mondiale, en décembre 1914, c’est «l’Union sacrée» et Maurice Barrès, père de l’extrême droite française, fera adopter à l’Assemblée nationale une loi instaurant une fête nationale pour Jeanne d’Arc. Ainsi va l’Histoire et celle de nos mythes. Cette jeune femme affreusement torturée par des fanatiques religieux était devenue le symbole de la France réconciliée avec l’Église catholique. (5)

« Dans l’ensemble, tout au long du XIXe siècle, les idéaux progressistes, socialisants, voire socialistes, ne sont pas contradictoires avec le sentiment national, voire nationaliste. (…) C’est dans ce contexte que les premiers Révolutionnaires, les Girondins essentiellement, vont mettre en avant la figure populaire de Jeanne d’Arc comme incarnation du peuple en action, utilisant sa mise au bûcher sur ordre d’un évêque catholique pour en faire un instrument de lutte contre l’église. Cet usage de la Jehanne contre les puissants sera repris par le Parti communiste français à partir de 1934. Cette réappropriation révolutionnaire de Jeanne d’Arc se poursuivra jusque dans les années 1960, avec tout de même un exergue particulier pendant la période de la Résistance».(5)

« Dans le domaine politique, elle est reprise par de nombreux partis et figures politiques qui vont du parti socialiste, avec entre autres Jean Jaurès, jusqu’à l’extrême-droite. (…) L’Église catholique romaine est, du fait des circonstances de sa mort, mal à l’aise au XIXe siècle face au personnage de Jeanne d’Arc. Cependant, en imposant l’image d’une «sainte laïque» Michelet crée un mythe perçu comme une véritable machine de guerre contre l’Église. C’est pourquoi en 1869 monseigneur Félix Dupanloup, évêque d’Orléans met en route le processus de canonisation afin de faire de Jeanne d’Arc le symbole de la chrétienne luttant pour sa foi et sa patrie. Le 8 mai 1869, l’évêque d’Orléans prononce au nom de l’Église un véritable panégyrique de Jeanne où, pour la première fois, il évoque la sainteté de la Pucelle. (…) Le 9 mai 1920, le pape Benoît XV, en présence de l’ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, Gabriel Hanotaux, canonise Jeanne d’Arc. (6)

« À Orléans, le 8 mai 1929, pour le 500e anniversaire de la libération de la ville, l’Église catholique organise une vaste célébration religieuse en présence de Gaston Doumergue, président de la République et protestant. C’est la première fois qu’un président de la République assiste officiellement à une messe depuis la séparation de l’Église et de l’État de 1905. Sous la Révolution nationale de Pétain, c’est moins celle qui a combattu l’envahisseur qui est célébrée que Jeanne la terrienne, bonne catholique et surtout anglophobe. (…) Le général Maxime Weygand va créer une Alliance Jeanne d’Arc, à laquelle participe André Frossard, qui cherche à faire de Jeanne une championne de l’Algérie française. Le député maître Biaggi, antigaulliste notoire, lance à l’Assemblée nationale le 15 octobre 1959: «Quand Jeanne d’Arc boutait l’Anglais hors de France, ce n’est pas à l’autodétermination qu’elle faisait appel.» Lorsque Jean-Marie Le Pen crée le Front national, en bon connaisseur de la mythologie nationaliste, il choisit l’image de Jeanne d’Arc, comme symbole d’un recours contre tous les «envahisseurs». (6)

A qui vont servir «les voix» de Jeanne d’Arc?

On le voit même pendant la guerre d’Algérie, Jeanne d’Arc s’est invitée –à son corps défendant- dans le débat.  La fonction unificatrice qui  est surtout convoquée dans les moments difficiles de la France, face au péril extérieur explique qu’en règle générale, chacun des présidents de la République se rend au moins une fois lors de son mandat à Orléans afin de prononcer un discours autour des thèmes de l’unité nationale, de la solidarité entre Français (François Mitterrand en 1989, Jacques Chirac en 1996).

« Jeanne d’Arc, écrit Ariane Chemin, voit son 600e anniversaire fêté d’une bien drôle de manière: Nicolas Sarkozy lui rend hommage à Domrémy et Marine Le Pen à Paris. En période électorale, les anniversaires sont scrutés à la loupe par les équipes en lice, qui jouent de toutes les ruses de calendrier. «Une sainte laïque se dessine sur l’esquisse de Jeanne la catholique. Une première figure de Jeanne d’Arc, républicaine, s’impose à la postérité. Le 8 mai 1982, un an après son élection, François Mitterrand se rend à Orléans, comme ses prédécesseurs, Charles de Gaulle et Valéry Giscard d’Estaing. (7)

Au lendemain de l’hommage rendu par Nicolas Sarkozy, Jean-Marie Le Pen a convenu que l’héroïne appartenait «à la France et aux Français». «Mais elle n’appartient sûrement pas aux partis qui n’en parlent jamais ou qui n’en parlent que dans les périodes électorales», a-t-il enchaîné. Ni «aux partis qui ont livré la France à l’européisme et au mondialisme, qui veulent la dissoudre dans une Europe fédérale, qui ont abandonné la garde millénaire des frontières, qui dénient la légitime priorité nationale, qui ont organisé une immigration étrangère massive.

A juste titre Dans un célèbre discours : ” Qu’est ce que la Nation? ” Renan convoquait les mythes fondateurs et parlait  de la Nation, pour les citoyens comme du  “désir d’être ensemble”. On le voit, mythe ou pas,  de nos jours, tout est bon pour capter les bons sentiments du peuple à des fins qui n’ont rien à voir avec les desseins nobles de cette héroïne dont on veut détourner les «voix célestes» pour en faire des «voix électorales bassement matérielles» pour la cupidité des hommes.

Professeur Chems Eddine Chitour

École Polytechnique enp-edu.dz

Notes

1. Paul Klein http://www.ofaj.org/paed/texte/jeudefsecu/jeudefsecu23.html

2. René Naba: Déconstruction des mythes fondateurs de la grandeur française/Une lecture fractale de l’Histoire de France. Site Oumma.com 23 12 2007

3. Alexandre Léchenet: Jeanne d’Arc, héroïne et patronne Le Monde.fr 06.01.12

4. L’affaire Jeanne d’Arc: Marcel Gay, Roger Senzig EdFlorent Massot 
http://livres.fluctuat.net/blog/25227-jeanne-d-arc-un-mythe-s-effondre.html5.

http://www.alexis-corbiere.com/index.php/post/2012/01/05/Jeanne-d%E2%80%99Arc%2C-un-mythe-disput%C3%A9-depuis-plusieurs-si%C3%A8cles

6. Le mythe de Jeanne d’Arc: Encyclopédie Wikipédia

7. Ariane Chemin: A qui appartient Jeanne d’Arc? Le Monde.fr | 05.01.12


Articles Par : Chems Eddine Chitour

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