L’Allemagne doit s’affranchir de la tutelle de Londres et Washington

Willy Wimmer, ex-secrétaire d’Etat au ministère allemand de la Défense, et député CDU/CSU au Bundestag durant de longues années, a écrit un article* très intéressant sur le paysage politique allemand actuel. Voici son message central: Les députés au Bundestag débattent enfin avec beaucoup de sérieux et d’honnêteté de la crise financière et écono­mique mondiale et de ses retombées en Allemagne. Wimmer parle par exemple d’une séance de sa fraction comme d’«un des rares grands moments parlementaires», où «l’un après l’autre» s’est levé pour dire quelque chose et «ce qui a été dit avait du poids.»

Cependant le débat sur la politique extérieure et de sécurité allemande n’est toujours pas à l’ordre du jour. Wimmer fait remarquer que les diverses fractions peinent désormais à trouver suffisamment de candidats aux commissions et cercles de travail du Bundestag et en conclut: «On ne peut échapper à l’impression que beaucoup, dans ces commissions, et plus encore parmi les autres membres du Parlement, sont devenus des émigrés de l’intérieur pour éviter d’être mêlés à ces nombreuses décisions désagréables car impliquant des guerres et des combats. Si l’on n’a personnellement aucune part à ces domaines, pourtant cruciaux pour notre pays, il est beaucoup plus facile de se rallier aux vues du gouvernement fédéral, liées à l’Alliance (les USA et l’OTAN): on passe à travers en fermant les yeux.»

Et de fait, l’Allemagne aurait aussi grand tort de suivre la ligne décidée par Londres et Washington pour répondre aux défis posés par la crise économique et financière mondiale. De toute évidence une lutte titanesque se livre en ce moment: l’Allemagne doit-elle renouer avec le modèle continental européen des années d’après-guerre, l’économie sociale de marché, qui a apporté à l’Allemagne et à l’Europe bien-être et paix sociale? Doit-elle enfin prendre honnêtement en compte les réussites et les conquêtes de la RDA et les insérer dans ses projets d’avenir? Ou doit-elle, comme elle le fait depuis 20 ans, choisir le modèle capitaliste anglo-saxon, qui va contre les intérêts du pays et les souhaits de l’Europe?

Si l’on en croit Willy Wimmer, de moins en moins de responsables allemands sont désormais disposés à suivre la voie anglo-saxonne dans sa descente à l’abîme.

Ce n’est bien sûr pas une raison pour sous-estimer la puissance intacte de la «cinquième colonne» londonienne et usaméricaine.

C’est dans cette optique qu’il faut envisager le débat relatif aux attaques de l’Allemagne contre des pays comme la Suisse, l’Autriche ou le Luxembourg. S’engager en faveur de ces pays et d’un traitement diplomatique équitable et fair play de tous, c’est donc aussi choisir – et défendre – la ligne politique que suivront l’Allemagne et l’Europe à l’avenir.

Donc: L’Allemagne veut-elle ruiner pour longtemps ses rapports avec ses voisins, avec lesquels elle a peu à peu établi, dans les décennies d’après-guerre, des relations de bon voisinage fort avantageuses pour les deux parties, simplement pour plaire aux seigneurs de Londres et de Washington (ou de New-York)? Ou va-t-elle enfin rompre avec ces suzerains étrangers pour retrouver une véritable coexistence avec l’Europe?

Il s’est à nouveau avéré, durant ces derniers jours, que les attaques dirigées contre la Suisse et autres petits pays européens n’avaient pas grand rapport avec la justice fiscale et que les chiffres avancés étaient fort éloignés de la réalité. Le 7 mai dernier Steinbrück prétendait encore au Bundestag que, pour les budgets publics allemands, «le manque à gagner annuel lié à la fraude et à l’évasion fiscales dépassait sans doute largement les 100 milliards d’euros». Et voilà que tout à coup ce serait la totalité des avoirs allemands cachés de par le monde qui s’élèverait à 100 milliards d’euros et que le fisc allemand n’y perdrait qu’un milliard d’euros. Plus un mot donc des 2 milliards d’euros de détournements fiscaux imputables aux seuls comptes suisses, alors que Steinbrück tablait encore publiquement, il y a peu, sur 200 milliards d’euros cachés dans la seule Suisse. Finalement ce n’est qu’une petite partie de ces 100 milliards dissimulés de par le monde qui se trouveraient en Suisse.

Si l’on prend un peu plus de recul, l’attaque violente menée par Hans Eichel, membre du même parti que Steinbrück et son prédécesseur aux Finances, dans la «Süddeutsche Zeitung» du 7 mai, était aussi très révélatrice. On était encore monté d’un cran, accusant la Suisse d’être au total le promoteur d’un «système illégal». Mais quiconque sait lire voyait clairement où l’on voulait en venir; Eichel ajoutait en effet que l’Allemagne devait «se défendre», «en particulier en faisant cause commune avec les USA.»

Que nombre de voix allemandes et européennes influentes s’élèvent pour refuser de suivre cette voie fatale apporte un rayon de lumière.

Toutefois, ce serait une erreur de croire que l’Allemagne pourrait s’émanciper de la tutelle de Londres et Washington en matière d’économie et de finances tout en restant leur vassale en matière de diplomatie et de sécurité. Le reste du monde n’accepterait pas cela, et au total ce serait l’Allemagne qui serait perdante. Il est donc grand temps pour l’Allemagne de changer là aussi sa façon de penser et de reconnaître que fonder ses seuls espoirs sur un changement de gouvernement aux USA n’est pas une solution.

L’Allemagne n’a pas encore rompu avec la politique de grande puissance qu’elle mène depuis plus de vingt ans et qui est devenue insupportablement dominatrice. L’Allemagne continue à réarmer massivement, et de plus en plus de domaines économiques dépendent de l’armement; l’Allemagne veut jeter aux orties ses principes d’Etat de droit, jusqu’ici en vigueur, ainsi que le respect du droit international.

Dans la «Frankfurter Rundschau» du 12 mai dernier, le ministre allemand de la Défense, Franz Josef Jung (CDU) appelle cela «clarification de la Loi fondamentale» [Constitution allemande, ndt.] et ajoute: «A mon avis rien ne doit s’opposer à l’emploi de la Bundeswehr dans le pays même, s’il s’agit de faire face à un danger terroriste qui excède les capacités de la police. Et en cas de mission à l’étranger, il faut être clair: les deux troupes d’élite (celles de la police et de l’armée) peuvent intervenir ensemble, même sans mandat de l’ONU ou de l’Union européenne.» Notez bien: sans mandat de l’ONU ou de l’UE.

Le président russe Medvedev faisait allusion le 9 mai de cette année, lors de la parade annuelle commémorant la fin de la Seconde Guerre mondiale, à la responsabilité qu’a la Russie de pouvoir réagir aujourd’hui encore de façon appropriée aux menaces émanant de ceux qui ne cessent de menacer la paix. Sur le site www.mondialisation.ca on pouvait lire, le 19 mai «Le Pentagone se prépare à la guerre contre l’ennemi: la Russie». Plus de 3000 soldats allemands ont testé il y a quelques jours un scénario de guerre à la géorgienne («European Endeavour 2009»; cf. «Combat ready», www.german-foreign-policy.com du 15 mai). L’ex-président de l’URSS, Mikhaïl Gorbatchev, a déclaré le 14 mai dans une interview accordée au Deutschlandfunk et traitant du rôle des médias allemands dans la campagne antirusse: «Nous devons tout faire pour que l’Europe comprenne enfin la Russie. Or vous et vos collègues faites exactement l’inverse. La presse allemande est la plus virulente de toutes.»

Willy Wimmer écrit en conclusion de son article que les relations entre Etats ne doivent pas (!) se poursuivre «selon le modèle suivi depuis 1990». Et il rappelle le point central: «Les USA ont depuis 1990 torpillé l’ordre légal international dans toute la mesure du pensable, éventuellement en se servant de l’OTAN. L’avenir ne nous montrera-t-il pas qu’il est urgent de revenir au droit interna­tional et de ‹démocratiser› les relations internationales?»  

Traduit par Michèle Mialane et révisé par Fausto Giudice, www.tlaxcala.es


Articles Par : Karl Müller

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