La résistance des Arabes du Golan

Alors qu’un sondage de l’ « Institut israélien pour la Démocratie », affirme que 70% des Israéliens estiment que leur gouvernement ne doit pas lancer d’initiative de paix, et que Benyamin Netanyahou a décidé de construire 942 nouveaux logements dans un quartier de colonisation juive de Jérusalem-Est, une cinquantaine de personnalités israéliennes – parmi lesquelles le fils d’Yitzhak Rabin, un ex chef du Mossad, et deux anciens chef du Shin Beth -  ont présenté, le 6 avril 2011, une « Initiative de paix ». Elle comprend, notamment, la restitution du plateau du Golan à la Syrie….

   Comme tous les peuples colonisés et spoliés, les Arabes du plateau du Golan occupé par Israël – druzes (1) en majorité – résistent. Mais, leur combat n’ayant pas pris la forme d’une lutte armée – les conditions ne s’y prêtant apparemment toujours pas – la presse internationale ne lui accorde pas l’attention qu’il mérite. Cela fait plus de 40 ans que cela dure, car dans le domaine médiatique, Damas n’a pas l’influence dont dispose Israël en Occident.

   A la différence des Palestiniens des Territoires occupés et de la bande de Gaza, les Syriens du Golan sont en outre victimes de manipulations ethnico-religieuses, en raison de leur appartenance au druzisme. La stratégie « diviser pour régner », pratiquée par toutes les troupes d’occupation, s’est traduite à l’égard des Druzes du Golan par des mesures inspirées de celles en vigueur en Afrique du Sud du temps de l’Apartheid. Les spécialistes israéliens des questions raciales leur ont accordé – et imposé – un statut particulier qui les distingue des Arabes musulmans sunnites ou chrétiens ; statut identique à celui en vigueur pour les Palestiniens druzes (2) et les Tcherkesse (3) du nord d’Israël. Ils sont considérés comme des citoyens à part – théoriquement – entière, donc astreints au service militaire. Le refus d’obtempérer est assimilé à de l’intelligence avec l’ennemi – la Syrie, leur patrie – et est passible de prison. Dans les faits, ils se sont tout de suite rendus compte qu’ils n’avaient pas accès à tous les emplois, que leurs terres étaient confisquées et que les aides financières accordées aux municipalités druzes étaient nettement moins importantes que celles dont bénéficiaient les colonies et les villages juifs.

Métempsychose et taqiya

   La religion druze, apparue au 11ème siècle, est une scission de l’ismaélisme fatimide (4), une branche du chiisme se réclamant non seulement des six imams qui ont succédé à Ali, gendre du Prophète Muhammad et 4ème calife (5), mais également du calife al-Hakim bi-Amr Allah qui régnait sur un empire comprenant l’Egypte, une partie de la Syrie historique (6) et de l’Arabie. Disparu mystérieusement au cours d’une promenade en 1021, il était, pour ses partisans, la réincarnation du Mahdi (7), voire une « incarnation divine ».

   Les Druzes professent un syncrétisme religieux distinct de celui des autres ismaéliens. Les enseignements de leurs livres sacrés – tenus secrets -  ne sont révélés qu’aux membres de leur communauté, hommes ou femmes, ayant atteint l’âge de 40 ans (8). Ainsi, la société druze se répartit en uqqal (initiés) et djahhal (ignorants) qui ne participent pas aux cérémonies religieuses. Les chefs de la communauté, choisis parmi les initiés, sont appelés adjawib –(parfaits). Leurs décisions politiques, sans appel jusqu’à ces dernières années, sont de plus en plus contestées par des jeunes qui estiment que la résistance passive au sionisme a fait son temps.

   Les Druzes croient en la métempsychose et en la transmigration des âmes (9), et s’interdisent tout prosélytisme. Ils pratiquent la taqiya, c’est-à-dire l’art de la dissimulation, ce qui les autorise à se comporter en fonction des circonstances comme des musulmans ou des chrétiens, et à « baiser la main qu’ils ne peuvent couper » quand ils sont en danger, sans remord de conscience.

Nationalisme arabe ou collaboration

   La pratique de la taqiya s’est traduite en Palestine par la collaboration de certaines familles druzes avec les colons sionistes dès 1929, puis par leur participation aux guerres israélo-arabes. A l’origine de ce choix, qui les fait passer pour des traîtres à la cause arabe et islamique, il n’y aurait pas seulement la protection de leur religion et de leur mode de vie, mais le comportement de clans locaux, sunnites, qui les dénonçaient comme de dangereux hérétiques. En 1937-39, ils refusèrent néanmoins la proposition qui leur était faite par des dirigeants sionistes d’être transférés dans le Golan pour échapper à la « menace musulmane ». Aujourd’hui, ils ne sont plus seulement enrôlés dans le Herev (Epée, en hébreu), bataillon druze de l’armée israélienne, ou comme interprète, mais dans les troupes de choc et dans la sécurité (10).

   Au plan politique, leurs opinions fluctuent en fonction des courants dominants traversant la société israélienne. En 1959, le cheikh Salih Khnayfis leur demandait de voter pour une coalition religieuse juive du moment, puis en 1965 pour le Herout de Menahem Begin – futur Likoud – tandis qu’un autre Cheikh Jabr Mu’addi les incitait à choisir David Ben Gourion et le parti travailliste Mapaï, ce que firent 50% d’entre eux. Dans les années 70, les Druzes se sont rapprochés du parti communiste israélien Rakah qui appuyait le Comité pour une initiative druze (Al-Mubadira) (11), puis s’en sont éloignés lorsque le parti a décidé d’intégrer leur comité dans sa structure. Aux élections législatives de 2009, l’ultra-sioniste Avigdor Liberman obtint des scores importants dans plusieurs villages druzes. L’un d’eux, Hamad Amar, est député de Yisrael Beiteinu à la Knesset, deux autres au Likoud et à Kadima (12) … Dans leur cas, il ne s’agit pas de taqiya, d’options tactiques, mais de collaboration pure et simple.

   Mais, les temps changent… Les effets de la propagande israélienne séparant les «bons arabes » (les Druzes), des «mauvais arabes » (les résistants palestiniens, toutes religions confondues), s’atténuent. Toute la question est désormais de savoir jusqu’à quand la taqiya refreinera leurs sentiments patriotiques, ou leur colère d’être traités comme des citoyens de deuxième catégorie. A Amman, en août 2001, Walid Joumblatt, chef des Druzes des montagnes du Chouf, au Liban, a demandé à ceux vivant en Israël et dans le Golan de ne plus faire leur service militaire dans l’armée de l’Etat hébreu. Le député druze Said Nafaa, de Galilée, qui dirigeait la délégation venue d’Israël lui a apporté son appui. A son retour, il a créé le « Pacte des Druzes libres », réclamé la fin de la conscription et affirmé que les Druzes doivent être des Arabes palestiniens comme les autres. Ceux, de plus en plus nombreux, qui ont répondu à son appel ont été emprisonnés. En décembre 2009, Nafaa a été accusé de « contact avec un agent étranger » pour s’être rendu en pèlerinage – avec 280 religieux – en Syrie. Son immunité parlementaire a été levée.

Drapeaux syriens et portraits de Bachar al-Assad

Dans le Golan, à quelques exceptions près, les Druzes se comportent en nationalistes arabes, comme cela a toujours été le cas lorsque la Syrie était en danger. Sans remonter à l’époque des Croisades où ils participèrent à la reprise de Jérusalem aux côtés de Salah Eddine (Saladin) (13), l’histoire du Mashreq bruisse encore de l’épopée de Sultan al-Atrach, chef druze qui contribua à l’accession à l’indépendance de la Syrie en infligeant de cuisantes défaites aux troupes d’occupation françaises dès 1925-27 (14). Sa statue trône toujours à Majdal Shams, principale ville du Golan occupé, où les jeunes apprennent qu’il avait appelé à la création d’une armée arabe unifiée pour libérer la Palestine, lors de la création d’Israël en 1948.

   En 1981, après l’annexion du Golan, les habitants ayant refusé dans leur majorité les cartes d’identité israéliennes qui leur étaient imposées, entamèrent une grève de protestation. Ils résistèrent 6 mois au blocus de leurs villages par l’armée. Tous les ans, ils fêtent l’indépendance de la Syrie, brandissant le drapeau national et des portraits du président Bachar al-Assad. En 1985, à Majdal Chams, lors d’une manifestation contre l’annexion du Golan, un jeune druze a été condamné à 6 mois de prison pour « sédition » : il avait entonné une chanson « anti-israélienne et pro-syrienne ». Le conseil de sécurité de l’ONU qui a voté, en décembre 1981, la résolution  497 (15) déclarant que les lois israéliennes appliquées dans le Golan étaient « nulles et non avenues », n’a évidemment pas réagi. Les Druzes se rendent ensuite sur les hauteurs surplombant la « Vallée des cris » où les familles druzes séparées par la ligne de cessez-le-feu, couverte de barbelés et truffée de mines, s’interpellent au mégaphone. 

   Les Israéliens, forts de leur impunité internationale, jouent la montre. Il serait temps que la libération du plateau du Golan et le retour des réfugiés soient évoqués ailleurs que dans des réunions diplomatiques internationales sans lendemain. Demander pour la énième fois à Israël de respecter les résolutions du Conseil de sécurité ne mène à rien. La « communauté internationale », si elle existe, doit l’y contraindre.

Notes:

(1) Les Druzes s’appellent entre eux « mouwahidoun » (Ceux qui croient en un dieu unique).

(2) Les Palestiniens de religion druze sont estimés à environ 100 000. Ils vivent dans des villages situés sur le Mont Carmel et en Galilée. Le nombre des Druzes dans le Golan serait d’environ 22 000.

(3) Les Tcherkesses, appelés aussi Circassiens, sont originaire de Tcherkessie, Etat du Caucase conquis par les troupes tsaristes au 19ème, à l’époque du « Grand jeu », après une résistance mémorable. Ils sont musulmans sunnites et parlent l’adyguéen. Des centaines de milliers de Tcherkesse se sont réfugiés en Turquie et en Syrie sous l’Empire Ottoman, notamment en Palestine où ils ont pris, plus tard, parti pour l’Etat d’Israël en 1948. En Jordanie, ils forment la Garde royale. Dans le Caucase, ils vivent aujourd’hui dans les républiques d’Adyguée, de Karatchaïévo-Tcherkessie et de Kabardino-Balkarie, au sein de la Fédération de Russie.

(4) Les Fatimides sont une dynastie musulmane fondée par Ubayd Allah al-Mahdi, da’i (missionnaire) ismaélien originaire de la région de Sétif en Algérie, qui disait descendre d’Ali. Ils régnèrent sur le Maghreb (909-1048), puis sur l’Egypte (969-1171) où ils fondèrent la ville du Caire. Ils s’opposèrent aux Croisés en installant une base en Palestine, à Al-Majdal  (Ashkelon, en hébreu). Salah Eddine (Saladin) abolira le califat fatimide en 1171, le replaçant sous l’autorité de Bagdad.

(5) L’ismaélisme est une secte créée à la mort de Jaafar as-Sadiq, sixième iman chiite à Bagdad, en 765. Ses adeptes ne reconnaissent pour successeur que son fils Ismaël désigné pour lui succéder, mais qui disparut mystérieusement et dont ils affirment qu’il reviendra à la fin des temps. Ils se différencient des chiites duodécimains qui choisirent Musâ al-Kazim, son frère cadet, comme septième imam. Ils sont divisés en plusieurs sectes, la plus connue aujourd’hui est celle dirigée par l’Agha Khan. Les zaïdites, autre secte chiite présente au Yémen, ne reconnaissent que cinq imam, le dernier étant Zayd ben Ali, petit-fils de Hussein mort à la bataille de Kerballa. Zayd ben Ali s’opposa aux Omeyyades. Tué dans une bataille, il fut décapité et son corps exposé en croix à Koufa en 740.

(6) La Syrie dite historique, appelée Bilad al-Cham comprenait son territoire actuel, la Palestine, le Liban, la Jordanie, le sandjak d’Alexandrette, et une partie de la Mésopotamie aujourd’hui turque. Elle a été dépecée par la France et la Grande-Bretagne, comme prévu dans les accords secrets Sykes Picot de 1916.

(7) Le Mahdi est pour les chiites le dernier imam de leur secte. Son retour, à la fin des temps, précèdera celui de Jésus. Pour les ismaéliens, ce sera Ismaël, et pour les duodécimains Muhammad, occulté en 874 à Samarra (Irak).

(8) Les Druzes ne peuvent être initiés qu’à 40 ans, âge auquel le Prophète Muhammad a commencé à transmettre le Coran.

(9) Les Druzes, comme les adeptes d’autres religions au Proche-Orient et en Inde, croient qu’après la mort l’âme va vers un autre corps, mais qui ne peut être que druze et de la même condition sociale. Ils croient également que l’âme se purifie à chaque migration.

(10) En juin 2009, lors de la visite officielle de Nicolas Sarkozy en Israël, on a appris que des Druzes faisaient également partie des services de protection des hautes personnalités. L’un deux, Raed Ghanen, s’est « suicidé » ou aurait été abattu sur un toit de l’aéroport Ben-Gourion, lors du départ du président français. Selon Zavtra, quotidien russe, le Service fédéral de sécurité de la Fédération Russe (FSB) aurait informé le Premier ministre Poutine et le Président Medvedev qu’il s’agissait d’une tentative d’assassinat. La famille de Raed Ghanem refuse la thèse du suicide. On ne saura sans doute jamais ce qui s’est passé, à savoir si le jeune Druze s’est suicidé, a voulu assassiner Sarkozy, empêché un autre de le faire, ou s’il s’agit d’un accident.

(11) Les Druzes se sont rapproché du parti communiste Rakah grâce à Sami al-Qasim, grand poète druze qui en était membre, plusieurs fois emprisonné en raison de son engagement politique.

(12) Outre Hamad Amar (Yisrael Beiteinu), 2 autres députés druzes d’extrême droite siègent à la Knesset : Ayoub Kara (Likoud), Majalli Wahebi (Kadima).

(13) Un des principaux sanctuaires religieux druze de Palestine est la tombe de Jéthro (Nabi Shu’eib, dans le Coran), beau-père de Moïse. Ce prophète du peuple madianite (surnommé Abou Madian, condensé en arabe dialectal en Boumediene) vivait à l’est de la mer Morte, entre le Jourdain et le Sinaï. Selon la tradition, l’emplacement de sa tombe aurait été indiqué, en songe, à Salah Eddine (Saladin) par un ange. Son emplacement est situé sur le champ de bataille de Hattin où il vainquit les Croisés de Guy de Lusignan, le 4 juillet 1187.

(14) Sultan al-Atrach (1891-1982) est un des acteurs de la Révolte arabe dirigée par Fayçal d’Arabie et appuyé par l’agent britannique T.E Lawrence. Il a mis à leur disposition des troupes et a pris part à la prise de Bosra. Ses hommes ont été les premiers à entrer dans Damas, le 29 septembre 1918. Il a participé à tous les combats qui ont permis à la Syrie d’accéder à l’indépendance. Sultan al-Atrach a été décoré pour le rôle qu’il a joué par les présidents Gamal Abdel Nasser et Hafez al-Assad.   

(15) Résolution 497 du Conseil de sécurité du 17 décembre 1981: http://www.un.org/french/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/497%281981%29  

© G. Munier/X.Jardez


Articles Par : Gilles Munier

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