La zerda du Forum de l’Eau : Le hold-up des multinationales

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La zerda du Forum de l'Eau : Le hold-up des multinationales

 « Le droit à une eau potable salubre et propre  est un droit fondamental, essentiel au plein exercice du droit à la vie et de tous les droits de l’homme » Nations unies, juillet 2010 

Du 12 au 14 mars s’est tenu à Marseille le Forum de l’eau. Le plus grand rendez-vous mondial de l’eau L’objectif du 6e Forum mondial de l’eau est de relever les défis auxquels notre monde est confronté, et d’agir afin que l’eau se retrouve en tête des agendas politiques. Chiffres clés 140 délégations ministérielles Plus de 180 pays représentés Plus de 800 conférenciers 25.000 participants attendus Plus de 400 heures de discussions et débats Plus de 250 sessions et panels et environ 100 événements «Racines & Citoyenneté». Des tables rondes de haut niveau. Une semaine de discussions, de débats, de solutions et de partage d’expériences afin de parvenir à des solutions concrètes et à des engagements pour la cause de l’eau. Le Forum est ouvert à tous ceux qui veulent contribuer et participer à la résolution des défis mondiaux de l’eau!(1)

La réalité de la philanthropie des multinationales de l’eau

Voilà pour la publicité du forum. Tenant un double langage, on s’aperçoit que les choses ne sont pas aussi simples. Le Forum mondial de l’Eau a ouvert ses portes sous le signe de la répression de tout ce qui ne va pas dans la bonne direction. On dit que même le ministre bolivien n’a pas pu s’exprimer. 

Quand le forum déclare: « Il n’y aura pas de développement durable tant que les questions de l’eau resteront non résolues. Partout sur la planète, pour toutes et pour tous, le droit à l’eau (reconnu par 189 États au sein de l’ONU, il y a un an) doit être garanti et mis en oeuvre.» Sans être naïf, on n’aurait pas pensé que les multinationales de l’eau maillent à ce point les pays du Nord comme du Sud en imposant de traiter les eaux non potables du fait de la pollution par d’autres multinationales. Faisant un procès en règle des agissements des multinationales de l’eau, Maxime Combes écrit: «Suez, Veolia et la Banque mondiale ont rendez-vous cette semaine à Marseille pour un Forum mondial de l’eau. Leur objectif: tirer davantage profit de la crise mondiale de l’eau et des privatisations engagées depuis des décennies. Une dynamique qui commence à prendre l’eau, grâce à l’action de ceux qui se battent pour la reconquête de ce bien commun de l’humanité. De quoi faire de Marseille la capitale internationale de la privatisation de l’eau. Privatisation dont le monde entier reconnaît qu’elle a été inventée et généralisée en France.» (2)

   «Imaginez donc, poursuit Maxime Combe, un Forum international pour la paix dirigé et animé par les multinationales de l’armement qui dicteraient leurs résolutions aux États et aux institutions de l’ONU! Impossible? Non! Veolia et Suez l’ont fait pour l’eau, s’arrogeant, avec le soutien des États, l’espace international de négociations autour de ce bien commun! Et cela dure depuis quinze ans. À chaque fois, y sont promues des mesures et recommandations qui renforcent les stratégies des grands groupes en leur permettant de tirer profit de la crise mondiale de l’eau.(2)»

Comment opèrent les multinationales pour accaparer directement ou indirectement les richesses des pays vulnérables? Plusieurs grandes entreprises, dont Shell, seront présentes au Forum mondial de l’eau, « Comment le cabinet d’analyse, les multinationales perçoivent-elles la rareté de l’eau? » publiée en juin dernier par Eiris est sans appel.

« D’après ce cabinet, si 54% des multinationales sont exposées à divers risques liés à l’eau, seules 0,22% d’entre elles ont mis en place un système de management dédié. (….) Nombre d’accusations de pollution et d’usages abusifs de la ressource ont ponctué cette dernière décennie. Shell en 2002, dans le delta du Niger, Coca-Cola en 2003, en Inde. Et récemment encore, Nike, Adidas, H&M et autres géants du textile étaient épinglés par un rapport de Greenpeace (Dirty Laundry, juillet 2011) pour avoir négligé les rejets de polluants de leur chaîne de sous-traitance chinoise. Outre l’évaluation de l’empreinte eau, la réduction constante des consommations est désormais de mise pour ces gros consommateurs.» (3)

« L’Afrique, lit-on dans une contribution, est à n’en point douter, le champ de manoeuvre des multinationales: «Imaginez la surface de la Suisse – 4 millions d’hectares – entièrement recouverte de plantations destinées à approvisionner des voitures et des centrales électriques. C’est la somme des terres exploitées aujourd’hui en Afrique par les Occidentaux pour la production des agrocarburants. (…) D’après un rapport de l’International Land Coalition, 66% des terres acquises en Afrique visent à produire des agrocarburants, contre 15% seulement destinés à la production d’aliments. (…)Les investisseurs jurent, quant à eux, que le jatropha pousse facilement dans les zones arides de la planète, inadaptées à l’agriculture. Toutefois, des études de la FAO, des expertises et des expériences sur le terrain montrent que le jatropha demande plus d’eau que prévu pour répondre aux besoins de la production commerciale, ce qui met en doute leur durabilité. »(4)

La libéralisation des marchés agricoles fait aussi voyager cette eau, virtuellement échangée entre pays. Ainsi, une autre étude néerlandaise de l’université de Twente a calculé les empreintes eau nationales. Elle montre que 20% de l’eau utilisée dans le monde est destinée à l’export en particulier via des produits agricoles. Si les pays en déficit hydrique comme en Afrique du Nord ou au Moyen-Orient font logiquement partie des plus gros importateurs, plus curieusement, certains pays d’Europe dépendent très largement des ressources en eau d’autres pays. C’est notamment le cas de l’Allemagne, du Royaume-Uni, des Pays-Bas ou de l’Italie où 60 à 95% de l’empreinte eau provient de ressources extérieures aux pays, notamment de pays en situation déjà critique comme le Maroc ou l’Egypte qui exportent leur eau sous forme de produits maraichers (eau virtuelle). (5)

 

Les guerres de l’eau

La demande en eau dans le monde progresse plus vite que l’augmentation de la population: usage domestique, agriculture, industrie… La production d’énergie prélève également une part croissante des ressources disponibles alors que le changement climatique exerce localement de nouvelles pressions sur les pratiques agricoles. Selon l’Unesco, 2,6 milliards de personnes n’ont pas accès à un assainissement amélioré. 800 millions de personnes restent sans accès à une «eau améliorée» dans le monde selon les Nations unies. Or les maladies hydriques (choléra, diarrhées, légionellose) sont la première cause de mortalité dans le monde.

« La guerre de l’eau »: le scénario alarmiste figure désormais en bonne place dans les analyses prospectives sur la sécurité en Asie du Sud. En février 2011, le Sénat américain avait publié un rapport intitulé Eviter les guerres de l’eau, centré sur les risques pesant sur le Pakistan et l’Afghanistan. (…) En butte à des besoins croissants en énergie, les Etats agrégés autour de l’Himalaya – surtout la Chine et l’Inde aux économies émergentes – sont embarqués dans d’ambitieux projets de barrages hydroélectriques, attisant d’inévitables tensions avec les pays voisins situés en aval. Le réchauffement climatique et son impact sur la fonte des glaciers himalayens, qui accroît les risques d’inondation à court terme, ajoutent aux inquiétudes ambiantes. L’Inde se situe au coeur de ce puzzle «hydropolitique». (…) Amère ironie: l’Inde reproche à la Chine un égoïsme de l’eau qu’elle inflige elle-même à ses voisins situés en aval. Car le Bangladesh aussi se plaint amèrement des projets indiens de barrages ou de retenues d’eau sur le Brahmapoutre comme sur le Gange. (…)La trentaine de barrages construits, ou en passe de l’être, par New Delhi alimente les pires accusations au Pakistan, notamment de certains groupes djihadistes lançant des menaces terroristes sur le thème: «l’eau ou le sang».(6)

Les pressions sur les ressources en eau s’accroîtront encore de façon sensible au Sud et à l’Est et 80 millions de Méditerranéens seront en situation de «pénurie» à l’horizon 2025. (…) Les tensions vont croître dans les régions qui souffrent déjà d’un déficit en eau. Mais ces pressions peuvent-elles déboucher sur de véritables conflits? La guerre des Six-Jours de juin 1967, en Méditerranée orientale, a souvent été considérée comme une preuve de l’existence des conflits armés pour l’eau. « L’eau a agi comme un catalyseur de l’unité arabe, puis comme un déclencheur d’une opération israélienne », souligne le rapport Glavany. (7)

Le premier sommet arabe, en 1964, fixa ainsi le thème de la conférence sur la nécessité d’adopter une stratégie commune de l’eau en réponse à la décision unilatérale israélienne de construire l’Aqueduc national déviant les eaux du Jourdain, construction achevée cette même année. Néanmoins, il y a clairement des points de tensions forts autour de l’eau en Méditerranée car l’eau est un enjeu de puissance et de développement économique. L’eau est ainsi une source de différends entre Israël et les Palestiniens Selon l’Ifri, 90% de l’eau en Cisjordanie est utilisée aujourd’hui par les Israéliens, qui ne laissent que 10% aux Palestiniens. Pour les besoins domestiques, les Israéliens consomment 260 litres par jour et par habitant, alors que les Palestiniens doivent se contenter de 70 litres.» (7)

Plus au nord, la Turquie a construit 29 barrages en Anatolie qui ont cristallisé toutes les tensions avec ses voisins syriens et irakiens. (…) Pour Franck Galland, «le point chaud le plus problématique concerne l’Egypte. Si Le Caire ne réforme pas ses pratiques agricoles, si elle continue à consommer de l’eau comme elle le fait actuellement, elle souhaitera le statu quo par rapport aux accords de 1959, qui partagent avantageusement les eaux du Nil. Rappelons-nous que Nasser disait:

« L’Egypte n’entrera plus jamais en guerre, sauf pour l’eau.» Or, l’Ethiopie verra sa population atteindre près de 120 millions d’habitants à l’horizon 2025. Ses besoins seront énormes, notamment pour l’agriculture. (…) Pour être vraiment efficace, il faudrait un «plan Marshall» sur l’eau en Egypte, c’est-à-dire que la communauté internationale aide l’Egypte à investir massivement dans les infrastructures et utilise des techniques plus efficientes de consommation d’eau. Ceci suppose des solutions très pragmatiques. Franck Galland cite en exemple l’Algérie qui a, dans les années 2000, massivement investi dans les infrastructures en eau, et parallèlement a fait venir des opérateurs privés qui gèrent les eaux des grandes villes algériennes. Elle a fait le pari de l’expertise et du transfert de savoir-faire. «Cette double politique permet de résoudre les problèmes liés à l’eau».(7)

Pour le site alternatif Attac, le Conseil Mondial de l’Eau organise tous les trois ans un Forum mondial de l’eau, grande foire commerciale internationale, pour vendre les solutions des multinationales de l’eau et de leurs actionnaires. Et ces solutions ne sont pas faites pour donner de l’eau à ceux qui en manquent, mais pour en vendre davantage à ceux qui peuvent la payer Comment se battre? La résolution de l’ONU est une victoire.

« C’est une bataille, de gagnée pour tous ceux qui font de l’accès à l’eau un droit humain fondamental, mais ce n’est pas la fin du combat! D’abord, parce que plus d’un milliard d’êtres humains n’a toujours pas accès à une eau salubre, chiffre qui fait plus que doubler quand on parle d’eau réellement potable, et parce que les moyens pour faire respecter ce droit sont très insuffisants. Et, par le biais de la mondialisation, nous, pays riches, consommons la plus grande partie de cette eau dans les pays pauvres qui en manquent, en délocalisant dans ces pays la production agricole et industrielle que nous consommons chez nous. Enfin, parce que les humains ne sont pas les seuls êtres vivants sur la planète, et qu’il faut de l’eau pour assurer le maintien d’une biosphère que nous détruisons un peu plus chaque jour».(8)

Comment se battre pour rendre l’eau à ses propriétaires?

« L’édifice, écrit Marcel Combe, prend l’eau car sous les coups de boutoir de mouvements, de personnalités et de quelques États, l’ONU a été replacée au centre du jeu. En juillet 2010, à la suite de l’exigence de la Bolivie, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution reconnaissant le droit à l’eau et à l’assainissement. L’exigence des mouvements aujourd’hui est que sa mise en oeuvre progressive soit faite par l’ONU. Pour cela, un nombre important d’associations et d’organisations de la société civile réclament que l’ONU organise un Forum mondial sur l’eau en octobre 2014, hors du lobbying des multinationales. L’édifice prend l’eau, car après Buenos Aires et Atlanta, ce sont Munich, Berlin et Paris – sans compter les milliers de communes dans le monde – qui sont revenus à une gestion publique de l’eau. L’édifice prend l’eau, enfin, parce que la légitimité du FME sera remise en cause par le Forum alternatif mondial de l’eau (Fame), qui se tiendra en parallèle à Marseille du 14 au 17 mars. Organisé par des mouvements de la société civile de très nombreux pays, et sans aucun soutien du gouvernement français, le Fame s’oppose au «processus de mondialisation capitaliste des services de l’eau et de l’assainissement.» (2)

Si nous devons donc honnêtement qualifier les résultats de ce forum, c’est d’après nous une gigantesque zerda (Une grande bouffe) où les problèmes cruciaux sont minutieusement évités. Parmi eux, la mainmise des grands groupes de l’eau qui, non contents de mettre en coupe réglée des régions entières, s’attaquent à des Etats avec un discours -langue de bois – vantant la nécessité d’avoir une eau propre. Pourtant, il n’y aura pas de développement durable tant que les questions de l’eau resteront non résolues car l’eau n’est pas une marchandise que ne peuvent s’offrir que ceux qui peuvent payer. C’est un droit humain.

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique  enp-edu.dz

Notes 

1. http://www.euractiv.fr/agenda/vieme-forum-mondial-eau-temps-solutions-12-03-2012  

2. Maxime Combes ( http://www.bastamag.net/article2199.html12, mars 2012)

3. http://www.novethic.fr/novethic/rse_responsabilite_sociale_des_entreprises,environnement,gestion_des_ressources_naturelles,l_eau_risque_emergent_pour_entreprises,136915.jsp?utm_source=newsletter&utm_medium=Email&utm_content=novethicInfo&newsletter=ok  

4. http://www.presseurop.eu/fr/content/article/1633741-le-bio-qui-affame-l-afrique  

5. http://www.novethic.fr/novethic/ecologie,environnement,agriculture,l_irrigation_pierre_angulaire_gestion_mondiale_eau,137007.jsp?utm_source=newsletter&utm_medium=Email&utm_content=novethicInfo&newsletter=ok  

6. Frédéric Bobin
http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/03/12/chine-inde-et-pakistan-se-disputent-l-eau-de-l-himalaya_1656516_3244.tml#ens_id=1651724

7. Edouard Pflimlinhttp:
http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/03/13/les-besoins-en-eau-source-de-tensions-entre-pays-mediterraneens_1657184_3244.html#ens_id=1651724

8. http://www.france.attac.org/articles/pourquoi-un-forum-alternatif-mondial-de-leau

Articles Par : Chems Eddine Chitour

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