Le langage de l’Empire

Les frontières miroitantes d’une vocation à la domination

Dans son ouvrage Il Secolo mondo (Le Siècle-monde) , Marcello Flores définit le 20ème siècle comme l’âge de l’occidentalisme, résumant en ce concept les différentes manifestations d’une domination à la fois économique, politique, militaire et culturelle, à travers laquelle l’Europe et les Etats-Unis ont imposé au reste de la planète leurs hiérarchies, leurs modèles et leurs façons de vivre. Après le 11 septembre 2001, l’occidentalisme a éprouvé le besoin de reformuler ses postulats en un dessein plus ou moins cohérent qui, bien qu’élaboré souvent avec des matériaux qui datent, présente les traits d’une nouvelle idéologie impériale. C’est le lexique de cette idéologie que Domenico Losurdo soumet à un examen critique dans son dernier livre (Il linguaggio dell’Impero. Lessico dell’ideologia americana, Laterza 323 pages, 23 euros) (Le langage de l’Empire. Lexique de l’idéologie américaine, non traduit, NDT).
 

Pour le concept d’Occident, il existe nombre de définitions, pas toutes reconductibles de façon linéaire à la démocratie libérale. Les néo-conservateurs étasuniens se reconnaissent souvent comme père spirituel Léo Strauss, prophète d’un Occident issu d’Athènes (la philosophie grecque) et de Jérusalem (la Bible), mais il est paradoxal que ce critique inflexible des Lumières soit aujourd’hui revendiqué par ceux qui identifient la défense de l’Occident à la résistance de la civilisation des Lumières contre la barbarie obscurantiste. En réalité, depuis deux siècles, l’Occident a été bien des choses différentes.

Une civilisation supérieure

L’impérialisme du 18ème identifiait l’Occident à la « mission  civilisatrice » de l’Europe,  légitimant ainsi ses entreprises coloniales. Hitler y trouvait le noeud de la « race aryenne » et la justification de la guerre nazie contre les juifs, le monde slave et la « barbarie asiatique » du bolchevisme. Pendant la guerre froide, dans une lettre au président américain Eisenhower, Churchill en résumait l’essence dans l’idée du white-English-speaking World (Monde blanc-parlant-anglais ? NDT). D’Oswald Spengler à Samuel Huntington, l’Occident est une vision de la « civilisation » opposée à ses ennemis. A cette lecture, Edward Saïd avait en son temps répliqué que les civilisations sont syncrétiques, en rappelant que l’Occident serait historiquement inconcevable sans la médiation arabo-musulmane du Moyen Age tardif, à travers laquelle la culture de la Grèce antique a rejoint l’Occident chrétien. Les frontières de l’Occident sont en outre vagues et fluctuantes. En fait, l’Occident n’est ni limité à une zone géographique précise ni simplement identifiable au marché et à la démocratie, ni même encore apanage exclusif d’une religion. Son trait distinctif, soutient Losurdo en citant  cet apologue mélancolique de la « race européenne » qu’est Tocqueville, est la vocation à la domination.

Ce livre ne veut pas reconstruire la formation de l’Occident  comme système de pouvoir mais en démasquer l’idéologie. De ce point de vue, c’est une précieuse contribution. Suivons en les tracs. Le premier mot est « terrorisme », un concept  générique qui englobe des pratiques très diverses, allant des attentats suicides irakiens à la guérilla colombienne. Losurdo n’en examine pas les métamorphoses – par exemple son nouveau caractère « global », non plus exclusivement « tellurique » comme dans le passé – mais il en révèle avec acuité la pluralité des acceptions.

Historiquement, le terrorisme est l’arme des pauvres, de ceux qui ne disposent pas de moyens de combat plus efficaces. La pratique du terrorisme suicide n’a pas de racines doctrinales  dans l’Islam mais il a une longue histoire de désespoir. On pourrait en trouver les origines dans la résistance des hébreux contre la conquête romaine, dont l’épilogue fut le suicide collectif des vaincus à Masada, en 74 après Jésus Christ. C.L.R. James interprétait en termes analogues le suicide des esclaves dans les plantations de Saint Domingue, comme une forme de révolte contre leurs propriétaires. Cette référence à l’histoire  est féconde, bien qu’il serait utile de distinguer le terrorisme suicide dirigé cotre l’oppresseur de celui qui atteint sans discrimination les population civiles. Il rejoint les observations qu’Esther Benbassa consacre dans son dernier essai  à l’homologie entre le culte du martyre présent dans la tradition juive (depuis Masada en suivant) et celui qui est aujourd’hui répandu dans le monde musulman,  tous les deux étant bien plus motivés par le désespoir que par la religion (La souffrance comme identité, Fayard).

Losurdo rappelle en outre que les Etats-Unis n’ont pas hésité à recourir  à des méthodes terroristes, que ce soit en organisant des attentats contre des leaders politiques ennemis, ou en piétinant les droits de l’homme le plus élémentaires des prisonniers de guerre et des populations civiles des pays vaincus. Des scalps des Peaux Rouges (femmes et enfants compris) pendant les guerres du 19ème siècle américain jusqu’aux soldats japonais pendant la seconde guerre mondiale, et des massacres du Vietnam, aux tortures de Guantanamo et Abou Ghraib, l’histoire du terrorisme d’état étasunien permettrait de monter un très riche musée des horreurs. Le fondamentalisme musulman, catégorie à laquelle l’Occident assimile aujourd’hui ses principaux opposants, est interprété par Losurdo comme un phénomène « réactionnel » : pas tellement un comportement hostile à la modernité, mais plutôt un repli sur la religion inspiré par le rejet de l’idéologie et des valeurs qui accompagnent la domination occidentale.  Cependant, cette réaction engloutit  aussi la dimension émancipatrice de l’Occident : une idée universelle d’humanité et d’égalité qui a inspiré dans le passé l’anticolonialisme et que l’idéologie impériale essaie maintenant d’instrumentaliser en présentant ses guerres comme des batailles pour la liberté et la démocratie. En somme deux fondamentalismes qui s’affrontent : d’un côté le musulman et de l’autre celui des néo conservateurs étasuniens, fervents défenseurs  du « destin manifeste » d’une nation à qui Dieu aurait confié la mission d’étendre à toute la planète les vertus de la démocratie et du libre échange.

Cette interprétation rejoint pas mal d’aspects de celle de Tariq Ali (Lo scontro dei fondamentalismi, Fazi, 2006) (Le choc des fondamentalismes) qui souligne pour sa part l’aspect non seulement réactionnel mais aussi régressif de ce fondamentalisme anti-occidental, qui a substitué la religion aux idéologies laïques, panarabes et socialistes prédominantes au Moyen-Orient au moins jusqu’au triomphe de la révolution iranienne. Il est vrai aussi, ajoute Losurdo, que les Etats-Unis n’ont pas hésité, pendant la Guerre froide, à soutenir le fondamentalisme musulman dans sa fonction antisoviétique, en contribuant à construire un boomerang qui revient sur eux aujourd’hui. Tout aussi ambigus les concepts d’antiaméricanisme, antisémitisme, antisionisme ou encore « pro islamisme ».

L’antiaméricanisme est généralement taxé de symptôme d’arriération culturelle, de nationalisme étriqué, ou de forme masquée d’antisémitisme. Ce diagnostic n’est pas faux, comme l’ont montré les travaux de Philippe Roger (L’ennemi américain : généalogie de l’antiaméricanisme français, Seuil) et Dan Diner (Feinbild America, Propyläen), mais unilatéral. « Américanisme » est aussi une étiquette qui marque des produits très différents. Heidegger l’a utilisée comme métaphore de la modernité technique et de la « massification de l’homme », en en saisissant aussi les traits dans le bolchevisme. Le Ku Klux Klan se l’est approprié  dans ses rituels racistes. Dans les années Vingt, le sociologue Roberto Michels et Adolf Hitler soulignaient les affinités du fascisme et du nazisme avec l’américanisme, considéré  par le premier comme réceptacle des énergies vitales d’une nation jeune, et par le second comme culte de la suprématie blanche.

Prenant ses distances avec une vision judéo-centrique tendant à diviser le monde en deux entités ontologiquement différentes, les juifs et les gentils, et à en raconter l’histoire comme le déploiement progressif de leur conflit, du christianisme des origines jusqu’au débouché tragique de la « Solution finale », Losurdo rétablit quelques distinctions méthodologiques. L’antijudaïsme appartient à la tradition des Lumières de la critique de la religion, dans laquelle se trouvent des philosophes  comme Voltaire ou Marx, qui s’opposaient  avec force aux discriminations contre les juifs. L’antisémitisme par contre est une forme d’hostilité à l’égard  des juifs considérés comme une race nocive. Il prend naissance dans le dernier quart du 19ème siècle, entre en osmose avec les nationalismes modernes et aboutit, en Allemagne, à l’idéologie exterminatrice du nazisme. Losurdo reconnaît les glissements possibles de la judéophobie traditionnelle à l’antisémitisme moderne, favorisés par la particularité du judaïsme comme religion d’un seul peuple, mais il n’y consacre peut-être pas l’attention voulue aux fréquentes osmoses entre les deux. Sa distinction demeure cependant méthodologiquement nécessaire, comme, aussi, celle entre antisémitisme et antisionisme.

La barbarie inventée

S’il est vrai  que la critique d’Israël est souvent un bouclier derrière lequel se cachent les antisémites, l’identification a priori d’antisionisme et antisémitisme n’en est pas moins le prétexte facile pour légitimer à tous prix la politique israélienne. Il convient donc de rappeler, avec Hannah Arendt, que le sionisme politique des origines, celui de Herzl et de Nordau, prenait ses racines dans une vision eurocentrique du monde qui voyait dans le Moyen-Orient un espace  colonisable dans lequel les juifs auraient créé un « avant-poste de la civilisation contre les barbaries ». C’est là que résident aussi toutes les ambiguïtés de la perception occidentale de l’Islam. La critique des Lumières à propos de la religion musulmane n’est pas toujours innocente (comme le montrent les recherches postcoloniales), mais  elle a bien sûr sa légitimité. Trop souvent, toutefois, la défense de la laïcité devient le vecteur d’un anti-islamisme d’empreinte raciste. La loi française qui interdit  le port du voile musulman dans les écoles publiques est un exemple emblématique de cette insidieuse  tendance  à réaffirmer le caractère « supérieur » de l’Occident, bien qu’il soit maintenant revendiqué au nom de  la démocratie et non plus de la race. Mais le discours occidentaliste est-il vraiment si nouveau ? La prose islamophobe d’Oriana Fallacci semble reproduire littéralement les nombreux stéréotypes  de l’antisémitisme d’il y a un siècle : l’invasion des métèques, la corruption de la culture, la pénétration d’un corps étranger dans les nations chrétiennes. Bien sûr un recueil critique du lexique impérial pourrait inclure d’autres lemmes aujourd’hui répandus, de celui de « guerre humanitaire » à celui de « totalitarisme» », qui permet de réactiver le vieil arsenal idéologique de la Guerre froide contre le terrorisme islamique. Losurdo a commencé à remuer le terrain. Son livre est précieux à cet effet.

Edition de mercredi 2 mai 2007 de il manifesto.

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio



Articles Par : Enzo Traverso

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