Le lynchage de Kadhafi: L’image du sacrifice humain et le retour à la barbarie.

Le lynchage de Kadhafi: L'image du sacrifice humain et le retour à la barbarie.

L’exhibition des images du lynchage de Mouammar Kadhafi rend nos sociétés transparentes. Elles pétrifient et nous demandent de déposer les armes. Ce sacrifice traduit un retour vers une société matriarcale, vers un «état de nature». En nous fixant dans une violence sacralisée, ces images nous révèlent que l’Empire étasunien constitue une régression inédite dans l’histoire de l’humanité. Elles  attestent que l’objectif de cette guerre n’est pas seulement la conquête d’un objet, le pillage du pétrole ou des avoirs libyens, mais aussi, comme dans les croisades, la destruction d’un ordre symbolique, au profit d’une pure machine de jouissance, d’un capitalisme déchaîné.

A l’occasion de la diffusion des images du lynchage de Mouammar Kadhafi, nos dirigeants politiques ont manifesté une étrange jouissance. « Strange Fruit » [1], ces images font immédiatement penser à celles de la pendaison de Saddam Hussein organisée le jour de « Aïd al-Adha », la fête du sacrifice. Ces deux affaires nous inscrivent dans une structure religieuse qui, par la substitution du sacrifice humain à celui du bélier [2], restaure la figure primitive de la déesse Mère. Elle renverse l’ancien testament et annule l’acte de la parole. Cette religion sans Livre se réduit au fétiche [3]. Elle n’a plus d’Autre, ni de Loi. Elle est simple injonction de jouir du spectacle de la mort.

Grâce à l’image, la volonté de puissance devient illimitée. La transgression n’est plus bornée comme dans le rite sacrificiel, ni dans l’espace, ni dans le temps, elle est constante. Elle fait écho à la violation permanente de l’ordre du droit enregistré depuis l’acte fondateur des attentats du 11 septembre 2001.


La photo du lynchage de Kadhafi et le photographe de l’agence AFP, Philippe Desmazes, qui a pris la photo.

Un enfermement dans la tragédie

Le traitement du corps de Mouammar Kadhafi est révélateur de la tragédie vécue par le peuple libyen. Sa dépouille a été l’objet d’un double traitement d’exception, d’une double violation de l’ordre symbolique dans lequel s’insérait cette société. Au lieu, comme le veut le rite musulman, d’être inhumé le jour même, son cadavre, afin d’être livré au regard des visiteurs, a été exposé durant quatre jours dans une chambre froide. Cette exhibition s’accompagne ensuite d’un enterrement dans un lieu secret, malgré la demande de récupération du corps, adressée par son épouse à l’ONU.

Cette double décision du nouveau « pouvoir » libyen inscrit les populations dans une situation que la tragédie grecque a déjà traité. En interdisant à la famille d’inhumer le corps, le nouveau pouvoir politique se substitue à l’ordre symbolique. Supprimant toute articulation entre la « loi des hommes » et la « loi des dieux », le Conseil National de Transition les fusionne et s’octroie le monopole du sacré. Ainsi, il se place au-dessus du politique.

La décision du CNT, de refuser les funérailles à la famille et d’exhiber le cadavre, a pour objet de supprimer le signifiant du corps pour ne garder que la seule image de la mort. L’injonction de jouir de l’image du meurtre ne doit rencontrer aucune limite. Le fétiche perpétue la compulsion de répétition. La pulsion devient autonome et, sans différenciation, passe d’une image à une autre, de celle de la mort à celle de la mise à mort. Sa fonction est d’accroître la volonté de puissance.

Être maître de ce qui doit être vu

Ainsi, la profanation du corps n’est qu’un élément de sa fétichisation. L’essentiel se trouve dans les images du lynchage de Kadhafi. Capturées par GSM, elles occupent l’espace médiatique et tournent en boucles. Intrusives, elles apparaissent en temps réel dans notre vie quotidienne. A notre insu, elles nous capturent. Nous faisons partie de la scène, car, dans la pulsion scopique, le lynchage ne devient acte sacrificiel que grâce à l’objet-regard. Les images nous montrent des personnes en train de prendre des photos et de jouir du spectacle filmé. Elles exhibent l’instant du regard. Ce n’est plus l’objet qui est présenté en offrande, mais le sens qui se donne à voir, afin d’être maître de ce qui doit être vu.

Le lynchage en tant qu’image est une tradition occidentale. En photographiant leurs victimes, les membres du Ku Klux Klan exhibaient déjà le sacrifice humain comme un spectacle. Le traitement réservé à Kadhafi s’inscrit dans cette « culture ». Cependant, il s’en distingue sur un point. La mise en scène des actions du KKK était fortement ritualisée. Elle mimait un ordre social souterrain.

Ici, les images de GSM sont libérées de tout signifiant. Elles deviennent plus réelles que la réalité. Elles colonisent le réel qui, de facto, n’existe plus que comme anéantissement. Elles donnent à voir l’éclatement de la société et, ainsi, la toute puissance de l’action impériale. Ces images montrent un monde qui bascule en permanence. Elles nous placent dans l’effroi et installent la psychose. Elles détruisent tout rapport à l’autre et ne s’adressent qu’à des intériorités, à des monades dont on recherche le consentement.

Contrairement au langage qui nous inscrit dans un « nous », l’image s’adresse séparément à chaque individu. Elle empêche tout lien social, toute forme de symbolisation. Elle est le paradigme d’une société monadique. Ainsi, ces images nous en disent beaucoup, non sur le conflit lui-même, mais sur l’état de nos sociétés, ainsi que sur le futur programmé de la Libye : une guerre permanente.

Le sacrifice d’un bouc émissaire

Ces images donnent à voir la mise à mort d’un bouc émissaire. Elles constituent une actualisation de la notion de violence mimétique développée par René Girard dans sa lecture du nouveau testament [4]. Par la répétition du sacrifice, elles nous introduisent dans une violence sans objet. Celle-ci devient compulsive. Si le bouc émissaire catalyse sur lui la violence, contrairement à ce qu’affirme Girard, il ne permet pas de l’arrêter. La paix ne peut être que momentanée. Elle n’est que préparation d’une nouvelle guerre. Chaque sacrifice appelle un autre. La destruction de la Libye doit être suivie de celle de la Syrie, de l’Iran…La violence devient infinie et fondatrice.

Comme dans les énoncés chrétiens, les commentaires des médias relatifs aux images du meurtre de Kadhafi transforment le bouc émissaire en victime émissaire. Si Kadhafi est lynché, c’est parce qu’il « a voulu mourir comme cela ». Il n’est pas victime d’une agression extérieure, il aurait obéit à une loi intérieure. Son exécution ne serait pas le résultat de sa volonté de résister, mais l’accomplissement d’un destin personnel. Cette procédure christique a été aussi mise en avant par René Girard. La figure du Christ opère un déplacement de la notion de bouc émissaire à celle de la victime émissaire qui s’offre afin de « racheter » le péché originel.

Ainsi, libres de toute dette symbolique, de tout corps social, ces images et leurs commentaires participent à l’inversion systématique de la Loi symbolique, ainsi qu’à l’état d’exception permanent, installé au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Sacralisé, le pouvoir politique, se substitue à l’ordre symbolique.

Une régression : du langage à l’image de l’unification à la déesse-Mère

Ces images nous ramènent à un stade où le sacrifice humain occupait une place centrale dans l’organisation sociale. Elles constituent un retour au phantasme primordial de l’unification à la mère [5]. Les travaux ethnologiques, ainsi que la psychanalyse, nous ont montré que le sacrifice humain opère un retour à une structure maternelle. L’amour et le sacrifice sont les attributs d’une organisation sociale qui ne distingue plus ordre politique et symbolique. Ce sont les paradigmes d’une société matriarcale qui réalise ici la fusion de l’individu avec le pouvoir maternel.

Ces images s’inscrivent dans une longue tradition chrétienne de renversement de ce qui fonde l’ancien testament. Le récit d’Abraham est le moment instituant l’interdiction du sacrifice humain. La mort du Christ, au contraire, est le sacrifice d’Isaac inversé. Au lieu du bélier qui prend la place du fils donné, c’est le fils-Messie qui se substitue à l’agneau. [6]

Dans l’ancien testament la mort du bélier est celle du dieu primitif. Elle symbolise ainsi un déplacement du sacrifice réel vers le langage : « Si dieu il y a, on le trouve dans les paroles d’alliance(le langage) » [7]. Ce mouvement inaugure l’existence d’un lieu producteur de la métaphore, de transformation du réel. Les opérations de déplacement et de métaphore, placées au coeur de ce récit, sont les procédures constitutives de la loi du langage [http://www.aiempr.org/articles/pdf/aiempr9.pdf

[3] Paul Laurent Assoun, Le fétichisme, Que sais-je ?, PUF, 1994. « Le fétiche ou l’objet au pied de la lettre », in Eclat du fétiche, Revue du Littoral 42.

[4] Réné Girard, La Violence et le sacré, Le Seuil 1972.

[5] Le signifiant primordial du désir de la mère est normalement refoulé grâce à la substitution du signifiant du Nom du Père qui inscrit dans le langage. Le sacrifice est un retour à cet état de nature d’unification à la mère. In Catherine Alcouloumbré, « La métaphore paternelle », Espaces Lacan, séminaire 1998-1999.

[6] Bible Chrétienne, II, Commentaires, Èditions Anne Sigier, 1990, p. 318, in Nicolas Buttet, L’Eucharistie à l’école des saints, Éditions de l’Emmanuel, Paris 2000, p. 38.

[7] Jean-Daniel Causse, « Le christianisme et la violence des dieux obscurs, liens et écarts », AIEMPR, XVIIe congrès international Religions et violence ?, Strasbourg 2006, p. 4.

[8] Elles sont le miroir de deux opérations langagières fondamentales que sont la substitution et la combinaison, à savoir l’axe paradigmatique et l’axe syntagmatique, lire : Vincent Calais, La théorie du langage dans l’enseignement de Jacques Lacan, L’Harmattan, Paris 2008, p. 59.

[9] Hervé Linard de Guertechin, « A partir d’une lecture du sacrifice d’Isaac (Genèse 22), Lumen Vitoe 38 51987), pp. 302-322.

[10] Cette dette, contrairement au péché originel, est unificatrice car elle met en relation l’homme avec l’autre, à partir d’un devenir et non d’un originaire. Le péché originel au contraire enferme dans l’image d’un surmoi.

[11] « Kadhafi préférait “mourir en Libye qu’être jugé” par la CPI », La Libre Belgique + AFP, le 31/10/2011.

[12] « Le sacrifice se centre sur le noyau sacrificiel originel : l’endocannibalisme » in Pierre Solié, Le sacrifice fondateur de civilisation et d’individuation,résumé adhes.net,
http://www.adhes.net/Documents/Extraitsdelivres/PierreSoli%C3%A9/LESACRIFICE.aspx

[13] http://www.dailymotion.com/video/xlvs6g_hillary-clinton-nous-sommes-venus-nous-avons-vu-il-mourut_news

[14] « La mort de Kadhafi marque la fin de l’engagement de l’OTAN en Libye », LeMonde.fr avec AFP, le 21/10/2011.
http://www.lemonde.fr/libye/article/2011/10/21/la-mort-de-kadhafi-marque-la-fin-de-l-engagement-de-l-otan-en-libye_1591699_1496980.html

[15] « L’aviation française a stoppé le convoi de Kadhafi, affirme Longuet », TF1,
http://videos.tf1.fr/infos/2011/l-aviation-francaise-a-stoppe-le-convoi-dans-lequel-se-trouvait-6778966.html

[16] « La mort de Kadhafi marque la fin de l’engagement de l’OTAN en Libye », LeMonde.fr, Op. Cit.

[17] « Les coulisses de la guerre selon BHL », La Libre Belgique, le 7/11/2011,
http://www.lalibre.be/culture/livres/article/698459/les-coulisses-de-la-guerre-selon-bhl.html

[18] Jean-Claude Paye, Tülay Umay, « Faire la guerre au nom des victimes », Réseau Voltaire, le 9 mai 2011,
http://www.voltairenet.org/Faire-la-guerre-au-nom-des

[19] Maurice Bellet, Le Dieu pervers, Desclée de Brouwer, Paris 1979, pp 16-17.

[20] Paul Rousset, « Les origines et les caractères de la première Croisade », La Baconnière, Neuchâtel 1945.

Articles Par : Jean-Claude Paye et Tülay Umay

Sur le même sujet:

Avis de non-responsabilité : Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que le ou les auteurs. Le Centre de recherche sur la mondialisation se dégage de toute responsabilité concernant le contenu de cet article et ne sera pas tenu responsable pour des erreurs ou informations incorrectes ou inexactes.

Le Centre de recherche sur la mondialisation (CRM) accorde la permission de reproduire la version intégrale ou des extraits d'articles du site Mondialisation.ca sur des sites de médias alternatifs. La source de l'article, l'adresse url ainsi qu'un hyperlien vers l'article original du CRM doivent être indiqués. Une note de droit d'auteur (copyright) doit également être indiquée.

Pour publier des articles de Mondialisation.ca en format papier ou autre, y compris les sites Internet commerciaux, contactez: media@globalresearch.ca

Mondialisation.ca contient du matériel protégé par le droit d'auteur, dont le détenteur n'a pas toujours autorisé l’utilisation. Nous mettons ce matériel à la disposition de nos lecteurs en vertu du principe "d'utilisation équitable", dans le but d'améliorer la compréhension des enjeux politiques, économiques et sociaux. Tout le matériel mis en ligne sur ce site est à but non lucratif. Il est mis à la disposition de tous ceux qui s'y intéressent dans le but de faire de la recherche ainsi qu'à des fins éducatives. Si vous désirez utiliser du matériel protégé par le droit d'auteur pour des raisons autres que "l'utilisation équitable", vous devez demander la permission au détenteur du droit d'auteur.

For media inquiries: media@globalresearch.ca