Le massacre de Cana Comment pouvons-nous rester plantés là et laisser le massacre se poursuivre ?

 

Le nom des enfants morts a été écrit sur leurs suaires en plastique. “Mehdi Hachem, sept ans – Cana”, avait été écrit au feutre sur le sac-plastique dans lequel reposait le corps de ce petit garçon ; “Hussein al-Mohamed, 12 ans – Cana”, “Abbas al-Chalhoub, un an – Cana”. Lorsque le soldat libanais souleva le petit corps d’Abbas, la tête de celui-ci retomba sur son épaule, comme ce bambin aurait pu le faire, samedi, sur l’épaule de son père.

Ce sont en tout 56 cadavres, dont ceux de 34 enfants, qui furent emmenés vers l’hôpital gouvernemental de Tyr et d’autres cabinets médicaux.

Lorsque les sacs-plastique vinrent à manquer, les petits cadavres, les cheveux couverts de poussière et, pour plupart, avec du sang s’écoulant de leurs nez, furent enroulés dans des tapis. Il faut avoir un cœur de pierre pour ne pas ressentir l’indignation que nous avons pu éprouver hier en découvrant ce spectacle. Ce massacre est obscène, c’est une véritable atrocité – oui, si l’armée de l’air israélienne a vraiment bombardé avec la “précision millimétrée” qu’elle revendique, cela constitue aussi un crime de guerre.

Israël a affirmé que des missiles avaient été tirés par des artilleurs du Hezbollah, de la ville du sud-Liban, Cana – comme si cela justifiait ce massacre ! Ehoud Olmert, Le PM israélien, a parlé de “terrorisme musulman” menaçant la “civilisation occidentale” – comme si le Hezbollah avait lui-même tué tous ces pauvres gens.

Et, qui plus est, à Cana ! En effet, il y a à peine plus de 10 ans, ce village fut la scène d’un autre carnage israélien : le massacre de 106 libanais, par une batterie d’artillerie israélienne, alors qu’ils s’étaient réfugiés en ville dans une base des Nations-Unies. Plus de la moitié de ces 106 victimes étaient des enfants.

Israël a dit plus tard ne pas posséder de photos de reconnaissance en temps réel, prises d’un avion sans pilote, de la scène de cette tuerie – une déclaration qui se révéla être fausse lorsque The Independent découvrit un enregistrement vidéo montrant un tel avion au-dessus du brasier. C’est comme si Cana – dont les habitants soutiennent que c’est dans leur village que Jésus transforma l’eau en vin – a été damné par le monde, condamné à être pour l’éternité le théâtre de tragédies.

Le missile, qui a tué hier tous ces enfants, ne fait aucun doute, il provient bien des USA. Sur un des fragments on pouvait lire : “For use on MK-84 Guided Bomb BSU-37-B”. Les fabricants peuvent sans aucun doute le labelliser “prouvé lors de combats”, car il a détruit entièrement l’immeuble de trois étages dans laquelle vivaient les familles Chalhoub et Hachim. Ils avaient pris refuge dans le sous-sol, en prévision d’un énorme bombardement israélien, et c’est là que la plupart d’entre eux sont morts.

À l’hôpital gouvernemental de Tyr, j’ai retrouvé Nejouah Chalhoub, couchée, la mâchoire et le visage bandés, comme Robespierre avant son exécution. Elle n’a pas pleuré, ni crié, bien que la douleur fut inscrite sur son visage. Son frère Taizir, 46 ans, a été tué. Tout comme sa sœur Najla. Et sa petite nièce Zeinab, qui venait d’avoir six ans. “Nous étions cachés dans le sous-sol lorsque la bombe a explosé, à une heure du matin”, dit-elle. “Au nom de Dieu, qu’avons-nous fait pour mériter cela ? Un si grand nombre des morts sont des enfants, des vieillards et des femmes.

 

Certains enfants étaient encore éveillés et jouaient. Pourquoi le monde nous fait-il cela ?” Les morts d’hier ont porté à plus de 500 le nombre de civils morts au Liban, depuis que le bombardement du pays a commencé le 12 juillet, après que des membres du Hezbollah traversèrent la ligne frontalière, tuèrent trois soldats israéliens et en capturèrent deux autres. Mais, alors que les politiciens pro-américains et pro-syriens ont dénoncé ce qu’ils ont décrit comme un “crime affreux”, le carnage d’hier a mis fin à plus d’une année de rivalités mutuelles au sein du gouvernement libanais.

Des milliers de manifestants s’en sont pris au plus grand bâtiment des Nations-Unies à Beyrouth, sous les cris de : “Détruisez Tel Aviv ! Détruisez Tel Aviv !” Et Fouad Siniora, le Premier ministre libanais d’ordinaire imperturbable, a appelé la Secrétaire d’Etat Condoleeza Rice et lui a ordonné d’annuler son voyage imminent de conciliation, qu’elle devait faire à Beyrouth.

Dans ce pays, personne ne peut oublier comment le Président George Bush, Condoleeza Rice et Tony Blair ont refusé à plusieurs reprises d’appeler à un cessez-le-feu immédiat – une trêve qui aurait sauvé, hier, toutes ces vies. Mme Rice n’a dit seulement : “Nous voulons un cessez-le-feu le plus tôt possible”, une remarque [aussitôt] suivie d’une déclaration israélienne, selon laquelle Israël avait l’intention de continuer à bombarder le Liban pendant encore au moins deux semaines.

Pendant toute la journée, les villageois de Cana et les travailleurs de la sécurité civile ont creusé avec des pelles et avec leurs mains dans les ruines de l’immeuble, s’attaquant aux débris jusqu’à ce qu’ils trouvent corps après corps toujours vêtus de leurs vêtements colorés. Dans une section des gravats, ils trouvèrent ce qu’il restait d’une seule chambre avec 18 corps à l’intérieur. Il y avait douze cadavres de femmes. Dans tout le sud-Liban, vous trouvez désormais des scènes comme celle-ci.

Elles ne sont peut-être pas aussi grotesques par la taille, mais il faut qu’elles soient tout aussi terribles, pour que les gens de ces villages soient autant terrifiés de partir que de rester. Les Israéliens ont largué des tracts sur Cana, ordonnant à ses habitants de quitter leurs maisons. Pourtant, à deux reprises, déjà, depuis le début des massacres par Israël, les Israéliens ont ordonné aux villageois de quitter leurs maisons et les ont ensuite attaqués du ciel alors qu’ils obéissaient aux instructions israéliennes et qu’ils s’enfuyaient.

Il y a au moins 3 000 Musulmans chiites piégés dans des villages situés entre Claya et Aiteroun – tout proches du théâtre de la dernière incursion militaire d’Israël, à Bint Jbeil – et pourtant, aucun d’eux ne peut s’enfuir sans craindre de mourir sur les routes.

Et quelle est la réaction de M. Olmert ? Après avoir exprimé son “grand chagrin”, il a annoncé : “Nous n’arrêterons pas cette bataille, malgré les difficiles incidents [sic] de ce matin. Nous continuerons cette activité et, si nécessaire, elle sera élargie sans hésitation”. Mais à quel point peut-elle être encore élargie ? L’infrastructure du Liban a été systématiquement réduite en pièces, ses villages ont été rasés, son peuple est de plus en plus terrorisé – et la terreur est le mot qu’ils ont utilisé – par les bombardiers israéliens de fabrication américaine.

Oui, les missiles du Hezbollah sont de fabrication iranienne et c’est le Hezbollah qui a commencé cette guerre avec son attaque illégale et de provocation de l’autre côté de la frontière. Mais la sauvagerie d’Israël contre la population civile a profondément choqué, non seulement les centaines de diplomates occidentaux qui sont restés à Beyrouth, mais des centaines de travailleurs humanitaires de la Croix-Rouge et des grandes agences humanitaires.

Hier, de façon incroyable, Israël a refusé un couloir humanitaire au convoi du Programme Mondial Alimentaire de l’ONU qui se dirigeait vers le Sud – une mission de six camions qui devait apporter des fournitures d’urgence à Marjayoun, la ville située au sud-est. Plus de 750 000 Libanais ont désormais fui leurs maisons, mais il n’y a toujours pas de chiffre exact sur le nombre total de personnes encore piégées dans le Sud. Khalil Chalhoub, qui a survécu hier des décombres de Cana, a dit que sa famille et les Hachim étaient simplement trop “terrifiés” pour prendre la route et quitter le village, route qui étaient attaquée par l’aviation depuis plus de deux semaines.

L’autoroute de sept kilomètres qui relie Cana à Tyr est parsemé d’habitations civiles en ruines et de voitures familiales brûlées. Jeudi, la radio de l’armée israélienne, Al-Mashriq, qui émet dans le sud-Liban, a dit aux résidents que leurs villages seraient “totalement détruits” si des missiles en été tirés.

Mais tous ceux qui ont vu les bombardements d’Israël de ces deux dernières semaines disent que les Israéliens, dans beaucoup de cas, ne connaissent pas le site duquel le Hezbollah tire des missiles et – lorsqu’ils le connaissent – qu’ils manquent souvent leurs cibles. Comment un villageois peut-il empêcher le Hezbollah de tirer des roquettes de sa rue ? Oui, le Hezbollah se couvre derrière les maisons des civils – de la même façon que les soldats israéliens qui sont entrés dans Bint Jbeil la semaine dernière ont aussi utilisé les maisons des civils comme couverture. Mais est-ce que cela peut constituer une excuse pour massacrer à une telle échelle ?

À Beyrouth, hier, M. Siniora a prononcé un discours devant des diplomates étrangers, leur déclarant que, désormais, le gouvernement ne demandait plus qu’un cessez-le-feu immédiat et qu’il n’était plus intéressé par l’ensemble des mesures politiques qui vont avec. Il est inutile de dire que M. Jeffrey Feltman, dont le pays a fabriqué la bombe qui a tué hier les innocents de Cana, a choisi d’attendre.

Article original : How can we stand by and allow this to go on ?
Traduction [JFG-QuestionsCritiques] ;
http://questionscritiques.free.fr/e…

Articles Par : Robert Fisk

Sur le même sujet:

Avis de non-responsabilité : Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que le ou les auteurs. Le Centre de recherche sur la mondialisation se dégage de toute responsabilité concernant le contenu de cet article et ne sera pas tenu responsable pour des erreurs ou informations incorrectes ou inexactes.

Le Centre de recherche sur la mondialisation (CRM) accorde la permission de reproduire la version intégrale ou des extraits d'articles du site Mondialisation.ca sur des sites de médias alternatifs. La source de l'article, l'adresse url ainsi qu'un hyperlien vers l'article original du CRM doivent être indiqués. Une note de droit d'auteur (copyright) doit également être indiquée.

Pour publier des articles de Mondialisation.ca en format papier ou autre, y compris les sites Internet commerciaux, contactez: media@globalresearch.ca

Mondialisation.ca contient du matériel protégé par le droit d'auteur, dont le détenteur n'a pas toujours autorisé l’utilisation. Nous mettons ce matériel à la disposition de nos lecteurs en vertu du principe "d'utilisation équitable", dans le but d'améliorer la compréhension des enjeux politiques, économiques et sociaux. Tout le matériel mis en ligne sur ce site est à but non lucratif. Il est mis à la disposition de tous ceux qui s'y intéressent dans le but de faire de la recherche ainsi qu'à des fins éducatives. Si vous désirez utiliser du matériel protégé par le droit d'auteur pour des raisons autres que "l'utilisation équitable", vous devez demander la permission au détenteur du droit d'auteur.

For media inquiries: media@globalresearch.ca