Le nouveau plan du Pentagone pour affronter la marée rose en Amérique Latine

Panetta vise le Sud

Amérique latine loupe

Le Ministre de la Défense des Etats-Unis, Léon Panetta, se trouvait récemment en Uruguay, où il a parlé du besoin de renforcer les forces de police de l’hémisphère sud. Cette politique envisagée connaît un précédent, pratiquement inconnu dans ce pays, mais qui donne une indication potentielle de ce qui attend les gouvernements d’Amérique Latine désireux de coopérer avec les institutions de défense de leur voisin du Nord.

Dans les années 1960, Washington a initié un programme d’entraînement sur dix ans pour la police de l’Uruguay, aidant à la faire passer d’une force faible et sous-financée à un instrument de répression efficace. Cette métamorphose a coïncidé avec la descente de l’Uruguay, pays auparavant démocratique, dans la dictature. Ainsi, dès que les Etats-Unis eurent terminé leur travail, « la Suisse de l’Amérique Latine » devint le premier pays au monde en nombre de détenus politiques par tête d’habitant.

Panetta a livré ses remarques à Punta del Este, où l’Alliance pour le Progrès a été lancée en 1961. Destiné à augmenter le niveau des revenus et à promouvoir la réforme foncière en Amérique Latine, le programme du Président Kennedy reflétait très précisément son agenda – à peu près autant que la poignée de main d’Obama à Chavez annonçait un « tournant amical » dans les relations entre les Etats-Unis et l’Amérique Latine. Ici bas, sur Terre, Obama s’est assuré que le régime hondurien actuel vole avec succès la dernière élection. Dans le sillage de cette fraude, des escadrons de la mort parcourent le pays, assassinant avocats et militants des droits de l’homme.

L’administration Kennedy, pour sa part, a supervisé, au sein de la structure de l’Alliance, la critique d’un plan de développement pour l’Uruguay, qui a été effectivement abandonné avant son achèvement. Aucune de ses recommandations n’a jamais été mise en œuvre, puisque d’autres questions ont eu la priorité. En 1962, Kennedy a créé l’Office of Public Safety (OPS) [le bureau de la sûreté publique], supervisé de loin par USAID (l’Agence des Etats-Unis pour le Développement International), et qui était responsable du Programme du Sûreté Publique (PSP) de l’Uruguay, entre 1964 et 1974.

Le PSP était un programme d’entraînement pour la police uruguayenne, qui recevait son instruction à la fois aux Etats-Unis et en Uruguay, et faisait partie d’une initiative générale pour combattre le terrorisme et le crime urbains en augmentation. Du moins, c’était l’explication officielle. Cependant, des documents du gouvernement des Etats-Unis racontent une histoire différente. Un exemple : six mois après le début de ce programme, les responsables de USAID à Montevideo expliquèrent que « l’Uruguay avait bénéficié d’un état de sécurité relativement pacifique pendant de nombreuses années », et que « aucune menace active d’insurrection n’existe ». Dans la version 2012 de cette histoire, Panetta présente les trafiquants de drogue et les insurgés comme les deux dangers jumeaux qui nécessitent la réorganisation des escadrons de la police. Mais si le passé peut servir de guide, ces affirmations devraient rencontrer le plus grand scepticisme.

Les Tuparamos, un groupe politique d’extrême gauche, sont souvent considérés comme la principale cible du PSP. Ils ont passé leurs premières années à s’organiser et à attaquer des banques et des caches d’armes pour obtenir des fonds et des armes. Ensuite, ils ont commencé à kidnapper des fonctionnaires de premier plan, à commencer par le chef de la compagnie téléphonique d’Etat – qui était aussi un ami proche et un conseiller du Président Jorge Pacheco Areco – en août 1968. Mais les guérilleros n’ont capturé leur otage qu’après que Pacheco eut sévi contre les périodiques et les partis de gauche, déclarant un état d’urgence qui autorisait le gouvernement à utiliser à volonté de « pouvoirs spéciaux ». Plusieurs années auparavant, un certain nombre d’observateurs avaient fait remarquer que la démocratie en Uruguay se défaisait. L’un deux observait en 1965 que, tandis qu’un couple de « partis politiques ont dominé la scène uruguayenne pendant plus de 100 ans », partis effectivement identiques, que « peu de différence politique » caractérisait, leur objectif commun n’incluaient pas d’agir pour remédier à « la récession industrielle continuelle, au chômage en augmentation constante [.] et à un coût de la vie qui monte en flèche » – la réalité à l’époque. Les implications radicales de cette analyse – qui était celle de la CIA – sont évidentes : pour améliorer la vie des Uruguayens, des actions devaient être entreprises à l’extérieur des canaux politiques établis, étant donné que les deux partis politiques essentiels ne faisaient rien et qu’ils encourageaient en fait l’aggravation de l’austérité. Les Tupamaros, bien sûr, étaient d’accord avec la CIA sur ce point, mais ces groupes avaient une vision divergente quant à l’avenir. Tandis que les rebelles souhaitaient voir les conditions s’améliorer dans le contexte d’un meilleur ordre social, Washington voulait empêcher les Uruguayens ne serait-ce que de protester contre « la récession industrielle continuelle » dont ils souffraient.

Un réexamen de ces fameux documents gouvernementaux rend évident que le PSP a visé les Uruguayens en général, et pas seulement les Tupamaros. Une fois encore, les premiers rapports de USAID en provenance de Montevideo décrivaient le climat « relativement pacifique » qui y prévalait, et les mémos suivants prenaient note avant tout de « grèves, de réunions publiques et de manifestations », comprises par les responsables comme provenant des « problèmes financiers » croissants. Le but de Washington était de suivre la capacité de la police entraînée par le PSP à contrôler ces manifestants – « des terroristes urbains » en argot de l’establishment politique washingtonien – au moyen du « strict contrôle des foules, d’une forte représentation de policiers dans toutes les manifestations et de l’usage immédiat de la force pour empêcher l’escalade au stade d’émeute ». « Les techniques préventives sont utilisées efficacement », concluait l’un des mémos de USAID. Les étudiants [policiers] apprenaient très bien leurs leçons.

Peu de choses avaient changé en Uruguay en 1969, lorsque l’officiel nord-américain Dan Mitrione arriva pour superviser l’entraînement de la police. Ecrivant à Washington à la fin de cette année-là, il expliqua : « Aujourd’hui, la vie semble normale dans les rues de Montevideo, et le vrai problème auquel la police est confrontée est le nombre d’attaques contre des policiers [.] » Le « vrai problème », répétait-il lourdement, n’était pas que le gouvernement uruguayen, quasiment un système à parti unique, forçait ses citoyens à supporter les choix sévères qu’impose une économie ruinée. Le problème était que les Uruguayens manifestaient contre ces conditions. Le gouvernement des Etats-Unis entraînait la police uruguayenne à les punir pour ce crime – une punition qui ne ferait qu’aller en s’intensifiant alors que peu de personnes n’osaient riposter contre leurs agresseurs. Mitrione lui-même comprenait bien les affaires de discipline. Sa réputation, dans certains cercles, était celle d’un maître de la torture.

Il avait une devise simple : « La douleur précise, à l’endroit précis, à dose précise, pour l’effet désiré ». Selon un agent double cubain qui travaillait à la fois pour la CIA et l’Uruguay, il était fier de ses capacités. Cet homme a participé à l’un des séminaires de Mitrione. Quatre sans-abri furent ramassés dans la rue pour l’occasion. Ils furent d’abord utilisés pour montrer les effets « de différents voltages sur différentes parties du corps humain ». Ensuite, vint une démonstration sur les fonctions émétiques. Une fois qu’ils avaient fini de vomir, on les forçait à ingérer un autre produit chimique. A la fin, tous les sujets sont morts. En conséquence, les Tupamaros kidnappèrent Mitrione en juillet 1970 et le tuèrent dans les premiers jours d’août. Deux mois plus tard, le Sénat uruguayen publia un rapport indiquant que la police de Montevideo avait torturé ses prisonniers sur une base régulière. A partir de juin 1973, le Président Bordaberry – que Washington avait aidé, lors de l’élection de 1971, en supprimant ses opposants de gauche – acheva la transformation. L’Uruguay était devenu une dictature.

Ceux qui souhaiteraient en découvrir plus sur cette période devraient lire Killing Hope de William Blum, qui contient un chapitre puissant caractéristique sur le déclin uruguayen qui fut facilité par les Etats-Unis. Alors qu’il est trop tôt pour dire exactement comment marchera le plan de Panetta, discuté dans la Déclaration de politique de défense pour l’hémisphère occidental[1], il y a un résultat qui semble garanti. Si le gouvernement [des Etats-Unis] réussit à mettre en œuvre sa nouvelle politique « de sécurité » dans l’hémisphère sud, alors la vague rose en Amérique Latine – en référence à ses dirigeants politiques qui penchent à gauche – tournera rouge, avec le sang des campesinos [paysans], des féministes, des activistes et des guérilleros assassinés, et celui de tous ceux que l’on peut sacrifier selon le cruel calcul pour le pouvoir.

Nick Alexandrov

Article original en anglais:  “The Pentagon’s New Plan to Confront Latin America’s Pink Tide”, le 21 octobre 2012

Traduction : JFG  Questions Critiques

[1] Cette déclaration a été publiée le 5 octobre 2012 par le Department of Defense (DoD) [ministère de la défense] des Etats-Unis. « Le ministère de la défense des Etats-Unis a publié [.] le DoD Western Hemisphere Defense Policy Statement [déclaration de politique de défense pour l'hémisphère occidental]. Cette déclaration explique comment le Guide Stratégique de Défense de janvier 2012 façonnera l’engagement du DoD dans l’hémisphère occidental. « Dans l’hémisphère occidental, une transformation remarquable a eu lieu. Des pays font plus qu’auparavant pour promouvoir la paix et la stabilité, tant à l’intérieur de leurs frontières qu’au-delà d’elles », a déclaré le ministre de la défense Panetta. « Leurs efforts et leur vision fournissent aux Etats-Unis une occasion historique de renouveler et de renforcer nos partenariats de défense dans cette région ». Cette déclaration décrit également les objectifs de la politique de défense du DoD, visant à encourager des institutions de défense nationale, achevées et professionnelles ; à encourager l’intégration et l’interopérabilité entre les partenaires ; et à promouvoir les institutions de défense de l’hémisphère » (Source : DoD]


Articles Par : Nick Alexandrov

Avis de non-responsabilité : Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que le ou les auteurs. Le Centre de recherche sur la mondialisation se dégage de toute responsabilité concernant le contenu de cet article et ne sera pas tenu responsable pour des erreurs ou informations incorrectes ou inexactes.

Le Centre de recherche sur la mondialisation (CRM) accorde la permission de reproduire la version intégrale ou des extraits d'articles du site Mondialisation.ca sur des sites de médias alternatifs. La source de l'article, l'adresse url ainsi qu'un hyperlien vers l'article original du CRM doivent être indiqués. Une note de droit d'auteur (copyright) doit également être indiquée.

Pour publier des articles de Mondialisation.ca en format papier ou autre, y compris les sites Internet commerciaux, contactez: media@globalresearch.ca

Mondialisation.ca contient du matériel protégé par le droit d'auteur, dont le détenteur n'a pas toujours autorisé l’utilisation. Nous mettons ce matériel à la disposition de nos lecteurs en vertu du principe "d'utilisation équitable", dans le but d'améliorer la compréhension des enjeux politiques, économiques et sociaux. Tout le matériel mis en ligne sur ce site est à but non lucratif. Il est mis à la disposition de tous ceux qui s'y intéressent dans le but de faire de la recherche ainsi qu'à des fins éducatives. Si vous désirez utiliser du matériel protégé par le droit d'auteur pour des raisons autres que "l'utilisation équitable", vous devez demander la permission au détenteur du droit d'auteur.

For media inquiries: media@globalresearch.ca