Le pacte de la tortilla
Bénéficiant d’une popularité en hausse et en pleine lune de miel avec la population, le président du Mexique Felipe Calderón a vu surgir le spectre de la déstabilisation sociale du côté où il l’attendait le moins : celui des monopoles privés qui contrôlent la commercialisation et l’industrialisation du maïs et de son dérivé alimentaire : la tortilla.

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Début janvier, l’escalade des prix du maïs et de la tortilla, aliment de base du régime alimentaire mexicain, a poussé la population à protester dans la rue, alors que Calderón et son cabinet de sécurité étaient occupés à montrer leurs « muscles » face au crime organisé et au narcotrafic. Le gouvernement, animé par la volonté de légitimer son pouvoir et appuyé par une campagne publicitaire spectaculaire dans les médias de masse, a cherché à utiliser l’envoi de milliers de soldats et de policiers aux quatre coins du pays pour combattre l’insécurité, ramener l’ « ordre » et restaurer le règne du droit, affaibli par les mafias criminelles.
Mais une course spéculative impulsée de manière délibérée par les chefs d’entreprise de la masa (pâte de maïs) et de la tortilla (galette de maïs), et par les puissants monopoles de l’industrie du maïs l’a ramené à la réalité. Les « cacerolazos » [manifestations sous la forme de concerts de casseroles, ndlr] se sont multipliés dans la capitale et d’autres villes mexicaines, aux cris de « Sans maïs, pas de pays ! » et « À bas le pain, vive la tortilla ! » (« Abajo el pan, arriba la tortilla ») - ce dernier slogan étant un jeu de mot en espagnol sur le mot pan (« pain »), et le sigle du parti officiel, PAN (« Parti d’Action Nationale »).
Selon un sondage réalisé par l’agence Maria de las Heras, la hausse du prix de la tortilla, qui oscille entre 40 et 100%, a « fort » touché l’économie familiale de 74% des personnes interrogées – ce à quoi il faut ajouter la hausse d’autres produits de base comme le lait.
Les conseillers gouvernementaux ont réalisé que, par la faute de la tortilla, la popularité du président en hausse suite aux opérations contre la pègre était en train de s’éroder. Dans une première tentative pour limiter les dégâts, le ministre de l’Economie, Eduardo Sojo, un néolibéral orthodoxe, a déclaré que le gouvernement ne pouvait pas fixer les prix ; laissant faire la main invisible du marché, il a annoncé l’importation, des Etats-Unis principalement, de 650 000 tonnes de maïs blanc libre de droits de douane, pour régler le problème.
Maïs et libre-échange
À la frivolité du ministre, qui a ouvert le chemin pour inonder le marché de maïs transgénique et augmenter la dépendance alimentaire envers les Etats-Unis, a succédé celle de l’archevêque primat du Mexique, le cardinal Norberto Rivera, qui a minimisé les effets du tortillazo [augmentation du prix de la tortilla, ndlr], et déclaré que ce n’était pas une « tragédie », ni « la fin du monde » pour le pays. En réalité la tragédie, pour Monseigneur, serait l’envol du prix des hosties.
Symbole identitaire qui traverse toutes les classes sociales, le maïs est un référent culturel et, de plus, la base de l’alimentation du Mexicain. Selon les données de l’Instituto Nacional de Estadística, Geografía e Informática (INEGI, Institut National de Statistiques, Géographie et Informatique), le bureau de statistique gouvernemental, 80% des foyers mexicains achètent des tortillas. Jorge Ibargüengoitia disait de la tortilla qu’elle était « un aliment, une assiette, un couvert, une serviette et une stabilité » [2] des actifs de la firme Agroinsa, ce qui place l’entreprise, selon le jugement de la commission, dans une position évidente de concentration monopolistique. Nonobstant cela, le président Calderón a posé pour les médias en donnant une forte accolade à González Barreda, l’un des financeurs de sa campagne électorale.
Pour les riches
L’année passée, Cargill a acheté 600 000 tonnes de maïs à 1 650 pesos la tonne et la vend aujourd’hui à 3 500 pesos dans la vallée de Mexico. La crise est survenue parce que des entreprises transnationales productrices de semences transgéniques comme Monsanto, Pioneer, Syngenta, Agrobio et Dupont ont fait pression sur le gouvernement mexicain pour qu’il autorise les semences de maïs génétiquement modifié comme « solution de fond » dans le secteur.
A la suite de ce qu’on appelle l’« erreur de janvier », plusieurs spécialistes des pages économiques ont estimé que ce qui était arrivé avait été une tentative claire de « bizuter » Felipe Calderón. Mais, dans la guerre économique, il n’y a pas de coups ratés, seulement des alliés et des ennemis. En définitive, l’« accord pour la stabilisation du prix de la tortilla » a permis de montrer que la si souvent mentionnée liberté de marché n’existe pas, puisqu’il est contrôlé tant par les groupes oligarchiques prédateurs qui cherchent à faire un maximum de profit, bien loin de la concurrence parfaite et idyllique préconisée par les idéologues néolibéraux. En subventionnant les grandes entreprises et la grande distribution, Calderón pratique un populisme pour riches. Il n y a pas de doute, le Mexique est toujours un pays de Cocagne pour le grand capital.
Notes:
[1] [NDLR] Effectivement, la tortilla étant une galette de maïs, elle peut se consommer seule, mais aussi servir d’assiette pour les tacos et de couvert pour manger du guacamole par exemple.
[2] [NDLR] Plus de 16 millions d’euros.
Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l’entière responsabilité de l’auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d’Information et de Solidarité avec l’Amérique Latine (RISAL).
Source : Brecha (www.brecha.com.uy), Montevideo, janvier 2007.
Traduction : El Juguete Rabioso / Le Jouet Enragé (http://lejouetenrage.free.fr/). Traduction revue par l’équipe du RISAL (http://risal.collectifs.net/)
GLOSSAIRE
Accord de libre-échange nord-américain (ALENA)
L’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) est une traité signé entre le Canada, les Etats-Unis et le Mexique. Il est entré en vigueur le 1er janvier 1994. Il est fortement critiqué notamment pour ses conséquences dévastatrices sur l’agriculture mexicaine.
Bioéthanol
Ethanol ou alcool éthylique obtenu par fermentation des sucres de matières premières végétales (betterave à sucre, céréales, pomme de terre, topinambour, bois) ou de « déchets » (petit-lait, vieux papier, …). Il peut être utilisé seul ou en mélange avec de l’essence.
Source : Toutelagriculture.fr.
Calderon Felipe
Homme politique mexicain membre de très conservateur Parti d’Action Nationale (PAN). A été élu président de la République du Mexique en 2006 suite à une élection marquée, selon de nombreux indices, par la fraude.
Parti d’Action Nationale (PAN)
le Parti d’action nationale est le parti conservateur mexicain dont est issu le président Vicente Fox (2000-2006).
Salinas de Gortari, Carlos
Carlos Salinas de Gortari, président du Mexique de 1988 à 1994, membre du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI).
Zedillo, Ernesto
Ernesto Zedillo, président du Mexique de 1994 à 2000, pour le Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI).


