Le scandale de la morgue de Dover et les soldats jetables de l’Amérique

Le scandale de la morgue de Dover et les soldats jetables de l’Amérique

L’épouvantable révélation selon laquelle l’armée américaine a engagé un sous-traitant privé pour transporter, incinérer et jeter les restes humains des soldats américains tués en Irak dans un site d’enfouissement a outré les familles de ceux qui ont été tués dans les guerres de Washington ainsi que plusieurs des membres du personnel militaire qui sont encore actifs ou qui sont à la retraite.

L’enfouissement des restes humains envoyés à la base aérienne de Dover, qui, selon le Pentagone, a pris fin en 2008, s’est déroulé sous le couvert d’un silence médiatique imposé par le Pentagone et la Maison-Blanche de Bush. Bush avait justifié la censure de la presse en déclarant que « la sensibilité et la vie privée des familles de ceux qui sont tombés au combat doivent être la priorité numéro un ».

Bien sûr, la vraie raison était que l’administration ne voulait pas alimenter le sentiment antiguerre qui allait en augmentant. Comme l’a expliqué un ancien commandant de l’armée, la décision d’utiliser la force militaire devrait passer « le test Dover » – c’est-à-dire, la réaction du public face au flot continu de cercueils enveloppés dans le drapeau et défilant dans la base aérienne du Delaware. De la même manière que la Maison-Blanche de Bush a lancé la guerre en Irak sur la base de mensonges, elle a tenté de tromper le peuple américain en s’évitant ce « test » par le biais de la censure d’État.

Ses opérations étant entourées de mystère, la morgue de Dover a introduit la pratique bizarre et inhumaine qui consiste à empaqueter des restes humains déjà incinérés ainsi que des déchets médicaux et à les envoyer à un site d’enfouissement afin qu’ils soient incinérés et éparpillés parmi les déchets.

Gari-Lynn Smith, la veuve de Scott B. Smith, sergent de première classe et membre d’une unité de déminage tué en 2006, a passé quatre ans à écrire des lettres, à faire des appels téléphoniques et à soumettre des requêtes d’informations afin de découvrir ce qui est arrivé aux restes de son mari identifiés après ses funérailles.

En avril dernier, elle a finalement reçu une réponse qui disait que de tels restes étaient incinérés et jetés au site d’enfouissement de King George. Cette information était suivie d’une note du directeur de la morgue de Dover qui disait : « J’espère que cette information vous amène du réconfort en cette période de deuil. »

En colère, Smith a dit au Washington Post, « Ils savaient qu’ils faisaient quelque chose de dégueulasse et ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour nous le cacher. »

Dans des excuses faites à contrecœur, le chef adjoint de l’état-major de l’Air Force, le lieutenant-général Darrell Jones, a déclaré lors d’une conférence de presse à Washington jeudi que le Pentagone regrettait toute « détresse additionnelle que les pratiques passées auraient pu causer aux familles. »

Tout en soutenant que la mission de l’Air Force Mortuary Affairs Operations était de traiter les dépouilles des soldats morts au combat avec “dignité, honneur et respect”, il a défendu la pratique de mettre ensemble des restes humains et des déchets biologiques pour incinération et élimination comme étant « en respect des normes de l’industrie ». Cependant, des représentants du site d’enfouissement et de l’entreprise recrutée pour procéder au transport et à l’incinération des caisses marquées « déchets biologiques » provenant de Dover n’ont jamais été informés de leur contenu et ont été choqués d’apprendre qu’ils avaient manipulé des restes humains.

Le général de l’Air Force fait référence aux « normes de l’industrie » pour le transport des déchets. Mais la norme pour s’occuper des dépouilles des soldats a été fixée par la tombe des inconnus au cimetière national d’Arlington.

L’Air Force a tenté de justifier ses actes en notant que les familles des 274 membres du personnel militaire impliqués avaient signé des documents demandant de ne pas être avisées si des restes de leurs êtres chers étaient identifiés après leur inhumation. Certainement, pour de nombreuses personnes, rien ne pourrait être plus horriblement douloureux que de recevoir des appels les informant qu’un autre morceau de leur enfant, conjoint ou parent avait été retrouvé.

Mais bien sûr, aucun d’entre eux n’aurait pu imaginer que ces restes allaient être enterrés dans un site d’enfouissement. En plus des 976 membres et parties de corps humain des 274 soldats, on s’est débarrassé de plus de 1700 autres restes humains de façon semblable.

Le chef de l’Air Force, le général Norton Schwartz, a dit aux médias que les familles n’avaient été informées de cette procédure que la semaine dernière, car le Pentagone avait été forcé d’attendre que l’Office of Special Counsel produise son rapport d’enquête dans l’affaire.

Cependant, la conseillère juridique Carolyn Leclair a qualifié l’explication fournie par Schwartz de « manifestement fausse ». Elle a soutenu que son bureau avait pressé l’Air Force à maintes reprises, et ce, depuis mars, d’avertir les familles. « Ils ont dit alors que certaines de ces familles avaient des blogues, et que l’on ne pouvait pas leur faire confiance, qu’ils pourraient raconter ce qu’ils savaient aux médias », a-t-elle dit.

La société américaine et sa culture politique sont saturées de la glorification du militarisme et de l’incessante déification des « guerriers » de l’armée, un concept complètement étranger à une république démocratique dont l’usage s’est répandu avec la « guerre contre le terrorisme ». Mais l’horrible vérité de la profanation de restes humains à Dover et la honteuse tentative de l’armée pour masquer cette affaire ont exposé le cynisme et la brutalité entourant une décennie de guerres sans interruption, ainsi que l’inhumanité exprimée envers les soldats qui ont mené ces guerres.

Les guerres en Afghanistan et en Irak ont été déclenchées sur la base de mensonges sur la supposée menace du terrorisme et d’armes inexistantes de destruction massive. Elles sont menées dans les intérêts de l’élite financière et dans le but d’assurer l’hégémonie des États-Unis sur les régions stratégiques vitales et riches en énergie de l’Asie centrale et du golfe Persique. Ces guerres ont considérablement enrichi une clique de contractants privés, de Halliburton à Blackwater.

Quant aux soldats, ils sont considérés comme de la chair à canon. Ils sont membres d’une soi-disant « armée de volontaires » qui a été créée au lendemain de la guerre du Vietnam précisément pour isoler la machine de guerre américaine des influences démocratiques et des sentiments populaires contre le militarisme. L’objectif était de donner au gouvernement une plus grande liberté pour mener une agression militaire à l’étranger que si la population entière était soumise à la conscription militaire.

Le résultat est que les guerres impérialistes de la dernière décennie ont été menées par une très faible portion de la population, où seulement la moitié d’un pour cent des adultes américains en service actif à n’importe quel moment. Cette couche, issue principalement de la jeunesse ouvrière, la plupart cherchant du travail ou une façon d’obtenir une éducation universitaire, a été soumise à un nombre sans précédent de tours de service pratiquement sans interruption en Afghanistan et en Irak.

Ces guerres ont impliqué des crimes terribles contre les  populations civiles : on évalue à plus d’un million le nombre de vies irakiennes perdues et à des dizaines de milliers les civils tués en Afghanistan. Le caractère colonial de ces conflits a aussi fait des ravages sur les troupes qui les ont menés. En addition aux plus de 6 300 soldats qui ont perdu la vie en Irak et en Afghanistan, plus de 16 pour cent des anciens combattants, après le 11-Septembre, ont souffert de sérieuses blessures, dont bon nombre d’entre elles étaient des amputations et des traumatismes crâniens. Les blessures invisibles des traumatismes psychologiques et émotionnels sont encore plus envahissantes.

Pour ceux qui quittent l’armée, et des dizaines de milliers se joindront à eux avec le retrait des troupes d’Irak, les conditions sont de plus en plus sombres. Ceux qui retournent à la vie civile feront face à la pire crise économique depuis la Grande Dépression des années 30.

Le taux de chômage chez les jeunes vétérans, âgés de 18 à 24 ans, a augmenté à 30,4 pour cent, soit le double du taux pour l’ensemble de cette tranche de la population.

Au moins 13 000 jeunes vétérans âgés de 18 à 30 ans ont joint la population sans domicile fixe du pays selon une récente étude menée par le Department of Housing and Urban Development and the Veterans Administration (ministère du Logement et du Développement Urbain et de l’Administration des anciens combattants).

Des centaines de milliers de ceux envoyés en Irak et en Afghanistan sont revenus avec le trouble de stress post-traumatique, qui avec les multiples amputations est possiblement la blessure typique de ces deux guerres coloniales. La plupart doivent se battre pour recevoir des traitements, les rendez-vous étant souvent retardés de plusieurs mois. Dans certains cas, même les soldats ayant fait une tentative de suicide se voient refuser des rendez-vous dans un délai raisonnable. 

Le taux de suicide parmi les militaires en service actif ont atteint de nouveaux records : 305 membres de l’armée se sont enlevé la vie l’année dernière. Chez les anciens combattants, les chiffres sont encore plus alarmants. L’Administration des anciens combattants estime que 18 vétérans se suicident tous les jours.

Le scandale entourant la gestion des  restes humains à Dover est emblématique de la réalité des soldats jetables, mâchés et crachés par la machine de guerre américaine. 

Article original, WSWS, paru le 10 décembre 2011

Articles Par : Bill Van Auken

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