Le sommet du BRICS dénonce « l’usage de la force » contre la Libye

Le sommet du BRICS dénonce « l’usage de la force » contre la Libye

Le troisième sommet, le 14 avril à Sanya sur l’île chinoise de Hainan, du groupe BRICS – Brésil, Russie, Inde et Chine, plus cette année de l’Afrique du Sud – a généré de nouveaux signes de tension croissante entre les principales puissances mondiales.

Le mois passé, le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine, ainsi que l’Allemagne s’étaient abstenus de voter la résolution 1973 du Conseil de sécurité des Nations unies autorisant une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye, donnant ainsi le feu vert à une campagne de bombardement des Etats-Unis et des puissances européennes. L’abstention lors du vote avait été une protestation collective contre l’action militaire qui menace sérieusement les intérêts économiques et stratégiques de ces puissances en Afrique du Nord.

Le sommet à Sanya a réitéré l’opposition à la campagne de bombardement en déclarant « nous partageons le principe selon lequel l’usage de la force doit être évité. » Dans le même temps, la déclaration du BRICS n’a pas directement critiqué l’OTAN et a déclaré « nous voulons poursuivre notre coopération au sein du Conseil de sécurité des Nations unies concernant la Libye. » L’Afrique du Sud, qui avait précédemment signé la résolution sur la zone d’exclusion aérienne, a signé la déclaration.

La déclaration du BRICS appuie la récente proposition de l’Union africaine (UA) en faveur d’une « solution politique » – un appel qui avait été rejeté catégoriquement par l’opposition libyenne qui est soutenue par l’OTAN parce qu’il ne prévoyait pas le retrait du dirigeant libyen, Mouammar Kadhafi. Le président sud-africain, Jacob Zuma dirigeait la délégation de l’UA en Libye qui tentait de trouver un compromis.

Après la réunion avec Zuma lors du sommet du BRICS, le président chinois Hu Jintao a appelé à un cessez-le-feu immédiat pour éviter la « crise humanitaire » en cours en Libye. Le président russe Dmitri Medvedev a déclaré que la résolution de l’ONU n’avait pas autorisé « une opération militaire » disant que la « résolution ne dit rien sur ce point. »

Ces protestations sont de nature tout aussi hypocrite que les affirmations des Etats-Unis et des Européens selon lesquelles la campagne de bombardement est nécessaire pour « protéger les civils. » La Chine et la Russie auraient pu opposer leur veto à la résolution de l’ONU mais elles ont choisi d’éviter une confrontation directe avec les puissances de l’OTAN. Les deux pays avaient également opposé leur veto à la résolution précédente de l’ONU, qui imposait des sanctions, acceptant de fait le prétexte occidental en faveur d’une action contre Kadhafi.

Au même titre que les puissances de l’OTAN qui cherchent à installer un régime libyen mieux disposé à leurs ambitions en Afrique du Nord, les pays du BRICS craignent que le retrait de Kadhafi ne mine leurs intérêts. La Chine, notamment, pourrait perdre des contrats de construction et de télécom d’une valeur de plus de 18 milliards de dollars, sans mentionner une part dans l’industrie pétrolière libyenne. L’enjeu pour la Russie sont les ventes d’armes et des projets de chemin de fer à hauteur de 7 milliards de dollars.

La déclaration du BRICS appelle à « une réforme globale » de l’ONU, y compris du Conseil de sécurité. « La Chine et la Russie réaffirment l’importance qu’elles attachent au statut de l’Inde, du Brésil et de l’Afrique du Sud dans les affaires internationales, et comprennent et soutiennent leurs aspirations à jouer un plus grand rôle au sein des Nations unies, » peut-on y lire.

L’entrée de l’Afrique du Sud dans l’alliance du BRICS est significative. Le produit intérieur brut du pays est plus petit que celui d’un certain nombre d’autres « économies émergentes » telles Mexico, la Corée du Sud et l’Indonésie. Son adhésion avait notamment été parrainée par la Chine en tant que représentante de l’Afrique, une région dans laquelle Beijing joue un rôle économique de plus en plus marquant.

Le président d’Afrique du Sud, Zuma s’était rendu l’année dernière en Chine et dans d’autres pays du BRICS pour promouvoir une adhésion. Zuma avait publiquement contré les critiques hypocrites de l’Occident à l’égard de la Chine qualifiée de puissance « néo-coloniale » en Afrique en disant que l’accroissement rapide du commerce chinois et de l’investissement étaient profitable à l’Afrique. La Chine est devenue le plus gros partenaire commercial de l’Afrique du Sud, et de l’Afrique en général.

L’idée maîtresse du sommet du BRICS a été la promotion d’un rôle économique et politique plus grand dans les affaires internationales – actuellement dominées par les puissances capitalistes traditionnelles. La présidente brésilienne, Dilma Rousseff, a dit aux journalistes : « Nous insistons sur le fait que le FMI et la Banque mondiale ne peuvent pas être dirigés, exclusivement, tour à tour, par les Etats-Unis et l’Europe, les autres pays étant systématiquement exclus de la gouvernance. »

En novembre dernier, le Fonds monétaire international (FMI) avait accepté de transférer 6 pour cent de ses droits de vote aux pays émergents aux dépens de membres européens tels l’Allemagne et la Belgique. La Chine va sans doute devenir la troisième plus grande puissance en termes de vote au FMI. Toutefois, de telles concessions n’écarteront pas les tensions sous-jacentes qui sont ancrées dans un changement fondamental de la production mondiale vers les pays du BRICS.

Selon le premier rapport annuel du BRICS sur le développement socio-économique, publié par l’Académie chinoise des sciences sociales, les pays du BRICS ont atteint en moyenne une croissance annuelle de plus de 8 pour cent durant la première décennie du 21ème siècle contre 2,6 pour cent pour les pays industrialisés. La part de l’économie mondiale des membres du BRICS est passée de 17,7 pour cent en 2001 à 24,2 pour cent en 2009. En termes de richesse ajoutée à l’économie mondiale, la portion du BRICS a augmenté de façon exponentielle de « rien du tout » au début des années 1990 à plus de 60 pour cent l’année dernière et elle pourrait grimper à 70 pour cent en 2011.

Depuis la tenue en 2009 en Russie du premier sommet du BRIC, le groupe n’a cessé d’avoir une coloration anti-américaine, particulièrement quant à la nécessité d’une nouvelle monnaie de réserve mondiale pour remplacer le dollar américain. La Russie, la Chine et le Brésil ont déjà signé des accords pour utiliser leurs propres monnaies dans les échanges commerciaux bilatéraux, plutôt que le dollar. Lors de ce sommet, les pays du BRICS sont allés plus loin en acceptant de libeller dans leurs propres monnaies les crédits et les subventions qu’ils s’accordent les uns aux autres.

La décision des pays du BRICS de remplacer le dollar américain est en grande partie symbolique mais indique un antagonisme grandissant à l’égard de la politique monétaire de Washington. La colère monte en particulier face à la politique américaine de « l’assouplissement quantitatif » (« quantitative easing ») – de fait, l’impression de dollars dans le but de réduire les difficultés économiques américaines aux dépens de ses rivaux. Pour la Chine, cette pratique a entraîné une augmentation des prix des denrées alimentaires et de l’énergie. Pour le Brésil, la conséquence a été une hausse du real face au dollar, ce qui représente une menace pour ses secteurs d’exportation.

Malgré sa demande d’avoir davantage voix au chapitre au sein des institutions mondiales, le groupe du BRICS est loin d’être un bloc solide – de nombreux intérêts divergents et même conflictuels existent.

Les relations économiques entre la Chine et le Brésil en sont un exemple. Au cours de ces deux dernières années, la Chine est devenue le premier partenaire commercial et le premier investisseur étranger du Brésil à la place des Etats-Unis. Toutefois, le Brésil a émis des critiques face à la monnaie « sous évaluée » de la Chine en disant qu’elle avait nui à l’industrie brésilienne.

La présidente brésilienne Rousseff n’a pas soulevé la question du yuan chinois parce qu’elle était accompagnée par une importante équipe de 400 dirigeants d’entreprise, tous en quête de contrats avec la Chine. Le géant de l’électronique chinois Foxconn projette d’investir, sur 5 à 6 ans, 12 milliards de dollars au Brésil en plus de cinq usines qui fonctionnent déjà depuis 2005. Par contre, la Chine a refusé le projet du Brésil de construire en Chine les avions de ligne Embraer E190 en préconisant son propre projet national de fabrication d’avion – le ARJ21.

Les relations sino-indiennes continuent d’être tendues. Le premier ministre indien, Manmohan Singh, et le président chinois Hu ont accepté de reprendre les échanges militaires qui avaient été gelées en juillet dernier. La Chine avait refusé d’accorder un visa à un commandant de l’armée indienne au motif qu’il avait servi à Jammu et au Cachemire –une région revendiquée par le Pakistan. L’incident est le résultat de conflits frontaliers permanents entre la Chine et l’Inde et du renforcement de la présence militaire des deux pays dans les régions frontalières. La Chine est également préoccupée par le développement du partenariat stratégique de l’Inde avec les Etats-Unis tandis que l’Inde est préoccupée par la présence grandissante de la Chine dans l’Océan indien.

Malgré ces disputes diverses, les pays du BRICS se sont rencontrés pour défendre leurs intérêts réciproques face aux interventions militaires de plus en plus agressives des Etats-Unis et des puissances européennes qui continuent de dominer les institutions économiques mondiales. Loin de faire de la place aux « puissances émergentes, » les puissances capitalistes établies sont déterminées à utiliser leur puissance militaire et économique pour réaffirmer leur domination.

Article original, WSWS, paru le 18 avril 2011


Articles Par : John Chan

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