Le taliban s’en va, la peur reste

Kaboul.  A première vue, la vie de la capitale afghane est normale. Le trafic désordonné d’une ville de 4 millions et demi d’habitants, des rues pleines de monde, des dames en burqa, qui plaît tant aux photographes, mais plus souvent avec un foulard (en français dans le texte, NDT). Si ce n’était les chars d’assaut avec l’inscription Isaf et le drapeau italien, qui, en convoi par trois, s’ouvrent un passage à toute allure dans les embouteillages, et ceux qui depuis quelques jours stationnent devant l’hôtel Serena, le plus chic de la ville (250 dollars la nuit, cinq fois le salaire d’un médecin). Si ce n’était, aussi, dans les rues fermées par les postes de contrôle dans le quartier des ambassades, les gardes armés devant les maisons de l’élite, les bunkers avec sacs de sable et barbelés devant les ministères et certaines guest-houses. Ou cette véritable  forteresse qu’est le palais présidentiel où vit Hamid Karzaï (ses gardes du corps, depuis quelques mois,  ne sont plus américains mais afghans).

Les apparences ne trompent cependant que dans le centre ville. La tension est forte. L’intolérance envers cette espèce d’arrogance des forces armées étrangères a éclaté en violents désordres, en mars dernier, après qu’un convoi militaire américain avait embouti des véhicules civils, et tiré ensuite sur la foule qui protestait. Et surtout, le sentiment d’insécurité est très fort. Ce ne sont pas les occidentaux qui se sentent menacés, même si nombre d’entre eux vivent  dans leurs compound protégés : ce sont les afghans, avant tout. La criminalité ordinaire  se répand avec de véritables gangs, enlèvements pour avoir des rançons d’otages afghans qui ne font pas événement,  récits de vexations et abus commis par des policiers. A l’hôpital d’Emergency, les interventions chirurgicales ont augmenté de 30% depuis 2003, dit le directeur médical (et chirurgien) Marco Garatti : 60 à 70 % des interventions sont de la traumatologie « normale », des accidents ou autres, mais un tiers sont des blessures  d’armes à feu ou armes blanches. Un pharmacien raconte que dans le Département 7, dans la banlieue de la ville, le mollah, dans son sermon, a exhorté  les hommes à avoir une kalachnikov à la maison, pour défendre leur famille.

Quand ils parlent d’ « insécurité » les habitants de Kaboul font référence avant tout à cette violence quotidienne. Puis, évidemment, aux attentats suicides : le dernier épisode a eu lieu il y a un mois, un homme s’est fait exploser devant un édifice public, parmi des gens quelconques. Les attentats suicides ont augmenté dans tout l’Afghanistan : 90 cas environ cette année, contre 20 l’année dernière et 4 l’année d’avant. C’est une stratégie. Une chose est engager des combats contre des troupes  de l’Otan, une autre est frapper la population (créer de la terreur, se faire valoir comme force capable d’arriver jusqu’au centre de Kaboul : les opinions divergent sur la force réelle des rebelles anti-gouvernementaux, et frapper au centre de la capitale fait partie d’une bataille médiatique). Viennent ensuite les night letters,  les déclarations diffusées par tracts, la nuit : qui disent de ne pas envoyer les filles à l’école, ou bien de ne pas travailler avec les infidèles. Pas à Kaboul, mais pas très loin : récemment, à Ghazani, une ville à une heure et demie de route vers le sud, un tract nocturne a interdit de travailler avec des organisations humanitaires étrangères : celui qui tient à sa vie obéit, plusieurs médecins ont quitté leur emploi avec des ONG étrangères. Ghazni est désormais considérée sous contrôle des talibans. Wardak aussi, à seulement une heure d’ici. Shomali, un district juste au nord de la capitale, quasiment. Les écoles ont été prises comme symbole de fléchissement idéologique envers les étrangers infidèles, de temps en temps une école est attaquée ou un enseignant tué (tuée) : entre avril et juillet, cette année, 208 écoles ont été fermées dans les provinces du sud et de l’est, notoirement rebelles (Kandahar, Helmand, Khost, Paktika, Zaboul, Ghazni).

A bien y regarder, Kaboul est une normalité (apparente) assiégée. Tout interlocuteur transmet la sensation  que quelque chose va bientôt arriver, et personne ne fait le pari que ce sera pour un mieux. Des bruits courent : hier (14 novembre, NDT), parmi les visiteurs d’un important ministère, on disait qu’ « ils sont en train de traiter avec Gulbuddin », un «ils » non précisé (le gouvernement de Karzaï, les forces Isaf-Otan ?) serait en train de traiter avec Hekmatyar, un des commandants  de la résistance anti-soviétique (appelés « moudjahiddines par ceux qui les apprécient, et « seigneurs de la guerre » par les autres). Chef du Hezb-e- Islami (Parti de l’Islam), Hekmatyar est un des protagonistes de la guerre civile qui a ensanglanté l’Afghanistan de 91 à 96, le seul parmi les anciens chefs moudjahiddines à ne pas être entré dans le gouvernement Karzaï. Au contraire, il a fait alliance avec les talibans (qu’autrefois il a combattus) et semble  être en train de renforcer son influence du Haut Panchir et du Nuristan, au nord, jusqu’à l’est du pays, en essayant de se faire accréditer comme leader d’un mouvement  d’indépendance nationale contre les forces étrangères au moins « à parité » avec les talibans de mollah Omar. « Nous disons les choses telles qu’elles sont : le pays est aux mains des seigneurs de la guerre et des mafias », dit A. Wasi, économiste et ancien rédacteur en chef d’un hebdomadaire indépendant, Rozgaran, qui a fermé en mai dernier pour des raisons financières (la communauté internationale finance ici avec générosité les initiatives de la société civile, elle en fait un signe de réussite de la transition démocratique, mais le petit hebdomadaire n’a trouvé aucun soutien : « Ils nous demandaient de changer de ton et de ne pas critiquer le gouvernement Karzaï, et ça on ne l’a pas accepté »). Le président Karzaï « a promis beaucoup de choses mais en a réalisé peu », dit Wasi. La sécurité s’est dégradée pour diverses raisons, internes et externes. Et la première raison ce sont les warlords, les anciens moudjahiddines ». A savoir : le général Dostum,  avec son Mouvement national islamique, Abdul Rasul Sayyaf et son Ittihad-e Islami, la Jamiat-e Islami de Burhanuddin Rabbani, et ainsi de suite : l’ex-ministre de la défense Fahim, l’ex-gouverneur de Herat,  Ismail Khan… . « Karzaï a trouvé un compromis avec eux,  chacun a eu son fief ou son poste au sein de gouvernement, d’où il continue à exercer son pouvoir personnel exactement comme il le faisait avant ». Il cite ensuite la culture du pavot d’opium, qui, bien qu’illégal, représente une grande partie du revenu national, et entretient trafiquants et mafieux. S’y ajoutent la corruption galopante et la pauvreté : « Le gouvernement Karzaï a reçu l’aide financière internationale mais n’a pas su changer la vie des afghans, ceux qui le peuvent émigrent pour travailler en Iran ou au Pakistan ». Les bombardements indiscriminés des forces occidentales, qui tuent de nombreux innocents : « Ils disent que c’est par erreur, mais la population afghane est de plus en plus hostile, surtout avec les américains ».

Le diagnostic est le même chez les interlocuteurs plus divers. « En  2001, les Afghans avaient beaucoup d’attentes, mais que voient-ils cinq ans après ? Le parlement est rempli de criminels de guerre et de trafiquants d’opium, et la corruption n’a jamais été aussi répandue : du bureau de la présidence aux charges les plus basses, tout fonctionnaire croit qu’il peut se remplir les poches. Alors que la reconstruction ne décolle pas, les campagnes manquent de système d’irrigation, les gens ne trouvent pas de travail, une grande partie de la capitale n’a pas d’électricité ». En effet : à Kaboul,  seuls le hôpitaux et certains bâtiments publics ont de l’énergie 24h sur 24. Certains quartiers chics en reçoivent quelques heures dans l’après-midi, les autres de temps en temps : la ville vit avec les générateurs (ceux qui peuvent se le permettre avec du gasoil) ou les lampes à pétrole. Sans parler  des zones de baraques juchées sur les collines qui dominent la ville, briques de terre et raidillons qui se transforment en ruisseaux boueux quand il pleut (pas d’égouts, eau courante seulement dans les zones les plus basses). Et dire que Kaboul serait la vitrine d’un « exemple de réussite » de construction de la démocratie.

Edition de mercredi 15 novembre de il manifesto,Taleban che va, paura che resta“

http://www.ilmanifesto.it/Quotidiano-archivio/15-Novembre-2006/art66.html

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio.


Articles Par : Marina Forti

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