Élections du 10 mai : L’Algérie joue-t-elle son destin ?

Élections du 10 mai : L’Algérie joue-t-elle son destin ?

« A l’instant qu’un peuple se donne des représentants il n’est plus libre. » Jean Jacques Rousseau (Du Contrat Social)

450 députés pour 25 000 candidats  500 observateurs internationaux  qui sont là pour surveiller que l’on ne triche pas, atavisme hérité de Naegelen . 44 partis politiques dont 21 qui ont deux mois d’existence  et que l’on connait qu’à travers des sigles. Leur dénominateur commun est qu’ils sont tous pour la justice, la bonne gouvernance certains pour le retour aux sources d’autres pour l’infitah avec tous   la récurrence d’un discours  attrape jeunesse. Cette dernière étant à des années lumières du microsome actuel  L’unanimisme de tous les partis politiques est total quant au fait que la rente règlera tout et tout le temps   Avons-nous fait le bilan de ces vingt ans d’errance ?

Ces élections promises déboucheront-elles sur une vision claire de l’avenir avec au préalable, sur les invariants et les consensus qui transcendent les partis ? Et ces dizaines de partis, comme en 1992, ont-ils un programme capable de donner enfin un cap à cette jeunesse dont on dit qu’elle ne croit plus à rien !   Chacun sait que l’Algérie a payé le prix fort qui a été, de mon point de vue, le paroxysme de l’antagonisme entre deux projets de société : celui du retour aux sources – arrimé à la sphère moyen-orientale – d’une façon totale sans discernement et sans prise en compte de la réalité du monde. Le deuxième courant, traité de parti de l’étranger donnait l’impression de s’arrimer à une sphère occidentale qui n’est pas celle de nos « valeurs »   Résultat des courses, la guerre de tranchées qui a commencé en 1962 entre les arabisants et les francisants  perdure.  La révolte d’Octobre 1988- notre printemps – qui fut, d’une certaine façon, une révolte du pain. Plus de 500 morts passés par pertes et profit.

L’interruption des élections en décembre 1991 ouvrit la boîte de Pandore de l’horreur. La société dans son ensemble fut traumatisée et l’Algérie perdit des dizaines de milliers de ses fils – on parle de 200 000 morts – Pourquoi ? Parce que nous n’avons pas su depuis l’Indépendance réconcilier les Algériens avec leur histoire, leur identité culturelle, nous n’avons pas su dépasser les ambitions de chacun pour former l’homme nouveau bien dans son identité et sa religion. Religion que personne ne devrait instrumentaliser pour en faire un fonds de commerce. L’Algérie durant cette décennie rouge servit de « laboratoire »   Personne ne l’aida à transcender ses contradictions. Car parallèlement à la terreur, l’Algérie tomba sous les fourches caudines du FMI qui nous intima l’ordre de nous ajuster structurellement.

Où en somme-nous en 2012 ?

Avons-nous fait notre aggiornamento, notre ouverture sur le monde ? Avons-nous formé l’homme nouveau qui n’utilise pas le fond de commerce galvaudé de  la glorieuse Révolution de Novembre qui fut, à bien des égards, pour le monde un tournant. Pour la première fois en effet, un peuple du tiers monde relevait la tête et décidait de tenir tête à une puissance voulant garder en l’état l’ordre colonial établi.  Avons-nous tiré les leçons de la guerre de tous contre tous de la décennie 90 ?   Mutatis mutandis nous en sommes toujours au même point, sauf qu’une rente insolente en 11 ans a permis de rembourser la dette, mais nous n’avons pas construit quelque chose de pérenne, quelque chose qui crée de la richesse   Certes, nous avons des milliers d’écoles, de lycées et près de 70 établissements supérieurs mais que valent-ils quand on sait que notre école est en miettes et que nos diplômés ne répondent pas au minimum de normes requises ? Faire dans le quantitatif dans le siècle du Web 2.0 du data speeding, du Dow Jones est un pis-aller. C’est l’infitah à outrance- l’ouverture débridée- , on ne sait plus rien faire, on s’en remet aux Chinois, Japonais, Français, Turcs pour nous nourrir, nous vêtir, nous construire des logements, nous distribuer l’eau…nous conduire..

Résultat des courses : les causes multidimensionnelles de la révolte sont toujours là. Elles sont même accentuées par un manque de vision flagrant. Le pouvoir, dos au mur, achète du temps et pense calmer la foule qui gronde par un saupoudrage proportionnel à des classes dangereuses. Dans l’Algérie de 2012, la compétence n’est plus un ascenseur social, il ne faut pas travailler, avoir un diplôme, être un besogneux soucieux du bien public et d’honorer consciencieusement ses engagements par une assiduité et un travail bien fait. Au contraire, on est pris pour un naïf ! Dans l’Algérie de 2012, brûler un pneu peut vous valoir comme punition…un appartement que vous n’aurez jamais si vous êtes un cadre moyen et plus encore, diplômé du supérieur ou de ce qu’il en reste. Dans l’Algérie de 2012, l’Ecole ne fait plus rêver, il vaut mieux être footballeur et toucher en une fois, d’une façon scandaleuse, le gain d’un enseignant dans toute une vie.   Dans l’Algérie de 2012, il vaut mieux investir pour être député car il y a un bon retour sur investissement, peu importe d’ailleurs parti, l’essentiel est d’y être.

Le manque de vision des 44 partis politiques.

On nous dit que parmi les prétendants les élus , beaucoup ont un niveau universitaire. De quel niveau nous parlons ? Est-ce un critère décisif ? Pour ma part, une personne avec un bon sens paysan soucieux du bien public, pétri de valeurs est de loin plus préférable aux mercenaires diplômés qui vibrent à la fréquence du népotisme, de la ‘accabya »  l’esprit de clan au XXIe siècle au sens que lui donne Ibn Khakdoun . Pour certains, paléo-enseignants, c’est encore plus dommageable du fait que leur sacerdoce à l’université n’était pas bien solide. Il n’empêche que le titre ronflant sonore et creux de « Profissour »  leur permet de tromper le peuple. Les partis politiques notamment les anciens, ont accroché à  leurs trophées quelques uns de ces Algériens sans épaisseur.

A l’instar des autres partis politiques, les formations islamistes dont certaines participent au gouvernement ne se distinguent pas par un programme économique se limitant le plus souvent à énoncer des promesses.   Le discours populiste prime sur tout le reste. De plus, quelle est la force réelle de chaque parti ?  Cependant tout est bon pour saturer et  inciter les Algériens à aller voter.   Les élections n’intéressent pas les Algériens. Ils pensent qu’il est inutile de voter car les élus ont  une marge de manœuvre symbolique. 

Cependant, même les zaouïas sont mobilisés pour crédibiliser le pouvoir  comme au bon vieux temps colonial pour inciter la plèbe à voter peu importe pour qui.

« Les zaouïas écrit Tayeb Belghiche ont des prétentions inimaginables il y a seulement quelques années. Mahmoud Chaâlal, président de l’Union nationale des zaouïas algériennes (UNZA), vient d’affirmer qu’«exclure (ces dernières) du jeu politique est une erreur», ajoutant, ne reculant pas devant la contradiction, que «pour les élections présidentielles 2004 et 2009, Abdelaziz Bouteflika a été réintroduit au palais d’El Mouradia grâce à nous». Ces propos soulignent la régression terrible de l’Algérie depuis une douzaine d’années. L’action des zaouïas, jointe à celle des islamistes, risque d’enfoncer davantage le pays dans l’abstentionnisme. (1)

On aura donc tout vu devant cette nouvelle mise ne scène d’élections sans réel lendemain Pessimiste mais au fond, inquiet,  Kamel Daoud du Quotidien d’Oran  écrit : «  le peuple ne peut pas se démocratiser : il est encouragé à se diviser, se tribaliser, s’émietter, spéculer, priser, radoter, mais pas à s’organiser en dehors de l’ENTV et sa propagande, du FLN et ses clones. (…) Le plus étrange est que les régimes durs et peu démocrates ont cet étrange habitude de reprendre les préjugés racistes des ethnologues coloniaux d’il y a un siècle : les autochtones ne peuvent pas être libres de leurs choix, ne peuvent pas se gouverner, n’ont pas vraiment une âme et ne peuvent pas être démocrates sauf après quelques dizaines de siècles de rééducation chrétienne ou blanche ou culturelle ou « authentique ». Le même mépris scientifique, la même sociologie du mépris et de suprématie. La solution commune aux deux, le Père du peuple et le missionnaire occidental ? Le temps. Il faut du temps pour que les peuples locaux soient capables d’être traités comme des peuples. Quel temps ? Le temps que je sois président jusqu’à la mort. Moi et les miens. Les proches, les parents. Beaucoup de temps. 5 fois cinquante d’indépendance…etc.  D’ailleurs cette idée est même intégrée par l’indigène qui n’a pas lu Frantz Fanon : nous méritons la dictature car c’est la seule solution de barrage contre notre sauvagerie évidente et naturelle.(2)

Les élections truquées un atavisme africain fruit d’un héritage

Aminata Traore ancienne ministre de la culture nous décrit la situation au Mali on croit  être en Algérie ! Les mêmes thérapies de l’extérieur avec les mêmes effets !    

En vingt ans, écrit-elle,  de « transition démocratique », assistée et encensée par la « Communauté Internationale », la montagne a accouché d’une souris. Le peuple est désemparé mais inaudible. Le coup d’Etat est survenu à cinq semaines du premier tour de l’élection présidentielle, dans un contexte quasi insurrectionnel. (…) Le multipartisme que nous appelions de tous nos vœux,   s’est traduit par la prolifération des partis dont le nombre dépasse 140 actuellement pour un pays de 14 millions d’habitants. Coupés de leur base électorale, les dirigeants démocratiquement élus sont occupés à plein temps par toutes sortes de stratégie de captation de « l’aide au développement » et des opportunités d’affaires que le système néolibéral offre.  Ce sont les gagnants de ce système économique et politique mafieux qui, en « démocrates milliardaires » s’apprêtaient à se disputer la place d’ATT en achetant tout ce qui peut l’être, du bulletin de vote à la conscience des électeurs/trices. »(3)

 « Enrichissez-vous et taisez-vous » est la règle non écrite du jeu politique. (…) Leurs enfants qui, avec ostentation, fêtent leurs milliards ajoutent à l’indignation des jeunes déshérités qui n’ont droit ni à une école de qualité ni à l’emploi et au revenu ni à un visa pour aller tenter leur chance ailleurs. Aucun parti politique ne peut se prévaloir aujourd’hui d’une base électorale éduquée et imprégnée des enjeux et des défis du changement de manière à choisir leurs dirigeants en connaissance de cause et à les contrôler dans l’exercice de leurs fonctions. 

La société civile, dont le rôle est d’éduquer, de contrôler et d’interpeller la classe politique vit de compromis et de compromissions.  (…) La liberté d’expression chèrement acquise est sous surveillance dans les médias publics. Elle se traduit par l’existence d’un paysage médiatique dense (journaux..) qui, pour survivre, se comporte comme la société civile : savoir se vendre. Quant à l’unique chaine de télévision nationale, l’ORTM, elle est « la voix de son maître ».(3)

Comment désintégrer un pays ?

En Algérie, nous avons de plus en plus l’impression que malgré nos certitudes d’un autre âge, l’Algérie peut très bien basculer dans une nouvelle horreur de par la volonté des grands de ce  monde , pour qui l’intervention l’ingérence au  nom de valeurs faussement humanistes-  même chez eux où c’est la jungle et le règne d’un libéralisme sauvage- est une nouvelle façon de régner sur les peuples surtout s’ils disposent de matières premières et notamment d’hydrocarbures . Cela n’a pas échappé  à certains partis politiques  qui agitent à raison le spectre de la peur du complot étranger, naturellement pour leur propres survie et prospérité  loin, justement, du bonheur du  peuple et de son aspiration à vivre d’une façon apaisée socialement avec les fondamentaux d’une vie digne, emploi, éducation et santé. Ecoutons l’un de ces partis qui pense que la solution est dans une assemblée constituante :   

« Les députés ont souillé l’image des Algériens tandis que l’Assemblée nationale est devenue un espace de business et d’affaires», a lâché le premier secrétaire national du Front des forces socialistes, Ali Laskri.  Sur sa lancée, il a expliqué que «la participation du Front des forces socialités aux joutes du mois de mai porte dans ses projets le rétablissement du politique d’où la nécessité du retour à l’Assemblée constituante car l’APN actuelle n’a aucune valeur».   «Ce qui se passe actuellement dans certains pays voisins, la Libye, les pays du Sahel et peut-être l’Algérie, exige de nous tous de rester vigilants et d’être mobilisés pour éviter une éventuelle contagion.» «Nous ne voulons pas d’un Irak bis. » 

Justement, il ne faut pas croire que nous sommes invulnérables, que nous avons déjà donné ! Le Nouvel Ordre Mondial fait fi des identités des spiritualités , rien en doit entraver la rapine et tous les moyens sont bons pour déstabiliser les pays  ne mettant en œuvre chaque fois de nouvelles méthodes. Après les méthodes  de « démocraties aéroportées » de l’ère Bush,  depuis quelque temps se ont jour les techniques soft des réseaux sociaux , véritables chevaux de Troie pour créer la discorde 

Si nous ne voulons pas servir de laboratoire nous devons éviter de prêter le flanc à la critique Sinon à Dieu ne plaise on s’occupera de nous et ce sera comme en Libye la curée. Ces petites informations tirées du bréviaire  du parfait révolutionnaire anti-dictature donne des pistes de résistance  et de combat. Sans être naïf quant aux droits de l’homme version occidentale s’agissant de l’application aux   « autres ».

« Depuis plusieurs années écrit l’un des idéologues , la manière dont les peuples peuvent prévenir ou détruire les dictatures a été l’une de mes principales préoccupations. (…)  De ces considérations et de ces expériences monte l’espoir résolu que la prévention de la tyrannie est possible, que des combats victorieux contre des dictatures peuvent être menés sans massacres mutuels massifs, que des dictatures peuvent être détruites et qu’il est même possible d’empêcher que de nouvelles ne renaissent des cendres de celles qui sont tombées ». (4)

Pour sa part, Federico Mayor qui a écrit la préface du Livre de Gene Sharp :

« Résister, c’est le début de la victoire, a déclaré Adolf Pérez Esquivel. C’est effectivement le début d’une grande transition à l’aube du XXIe siècle, de sujets soumis à citoyens, de spectateurs impassibles à acteurs.  le temps d’agir à temps est arrivé. Temps de surmonter l’inertie, de ne plus s’obstiner à vouloir résoudre les défis présents avec des formules valables hier.  (…) Jamais plus le silence ! Le moment de la participation sans présence (Internet, SMS, …) est arrivé. Savoir pour prévoir, pour prévenir. Savoir en profondeur pour transformer la réalité comme il faut. De la force à la parole ! Il faudra élever la voix pour éviter qu’on lève les mains, comme d’habitude. Mains tendues pour aider, pour soutenir. Genoux pour se lever, jamais plus pour s’humilier, pour se soumettre. (…) Notre rôle, maintenant, c’est de contribuer à une rapide diffusion de ce que représentent la guerre et la violence pour générer un sentiment de refus, pour produire une clameur populaire d’aversion aux tambours de la confrontation inéluctable et ensanglantée… Il est temps de dire à ceux qui ne le savent pas encore, qu’il y a aujourd’hui des méthodes non seulement plus modernes mais surtout plus efficaces, qui font appel à l’intelligence, au réalisme et à la préparation. Il s’agit de véritables stratégies, conçues pour gagner et non seulement pour résister ; cela change tout ».  (5)

Ce serait  en définitive, un moindre mal si ces nouveaux députés mettaient en place une Assemblée   Constituante  qui poserait enfin les jalons d’une Assemblée où les fondamentaux d’un projet de société pour les générations à venir étaient posés.  Il reste à savoir si la jeunesse de 2012, celle des réseaux sociaux de Facebook de Twitter, bref, de l’Internet, est aussi vulnérable que celle d’avant. Gageons que cette jeunesse est plus à même de comprendre les grands enjeux du monde et qu’elle donnera sa voix à bon escient.  Quelque part dans les officines, un logiciel de détricotage  de l’Algérie  est en marche Saurons nous y faire face ?

 

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole polytechnique enp-edu.dz

Notes

1.  Tayeb Belghiche L’autre régression El Watan    29.04.12 

2. Kamel  Daoud Démocratie : l’explication coloniale du décolonisateur Le Quotidien d’Oran  avril 2012

3. Aminata Traore   Le Mali, Chronique d’une recolonisation programmée

4.  Gene Sharp De la dictature à la démocratie Editions LHarmattan 2009

5.Federico Mayor Préface de l’ouvrage de Gene Sharp   Editons L’Harmattan 2009

Articles Par : Chems Eddine Chitour

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