Les forces armées américaines dépensent des billions pour le pétrole

Irak: une guerre pour le pétrole

Les forces armées américaines dépensent des billions pour le pétrole

Carte tiré du site de France24, source AFP

Peu après l’entrée des Marines dans Bagdad et qu’ils aient mis à terre une statue de Saddam Hussein, j’ai visité le ministère du Pétrole. Les troupes américaines entouraient ce bâtiment aux murs couleur sable, le protégeant comme un joyau de première importance. Or, non loin de là, les pillards débarrassaient le Musée National de ses véritables joyaux. Bagdad était alors le théâtre de scènes de pillage généralisé. Une poignée d’Irakiens qui travaillaient au ministère du Pétrole se tenaient devant le cordon de troupes américaines et l’un d’eux, remarquant la protection que l’on accordait à son lieu de travail, tranchant avec le manque de protection accordée aux autres bâtiments, me fit cette remarque: «Tout ça, c’est une histoire de pétrole.»

La question que posait cet homme est centrale, si nous voulons nous représenter ce que nous payons réellement pour un litre d’essence. La marée noire de BP dans le Golfe du Mexique a rappelé aux Américains que le prix à la pompe est minoré; un calcul honnête devrait prendre en compte la contamination de nos eaux, de notre terre et de notre air. Mais ce calcul demeure incomplet si nous ne prenons pas en compte d’autres facteurs, et surtout celui qui représente sans doute le plus important des coûts externes: le facteur militaire. Quelle est la part du pétrole dans les guerres que nous menons et dans le demi trillion (un trillion représente mille milliards) de dollars que nous dépensons dans le domaine militaire chaque année? En cette période de déficits massifs, il n’est sans doute pas inutile de nous demander ce que nous payons -et combien.

Le débat se limite souvent à une querelle de bac à sable: tu mens/non, c’est toi. Donald Rumsfeld, ancien Secrétaire à la défense (ministre de la Défense) insistait sur le fait que l’invasion de l’Irak n’avait «rien à voir avec le pétrole». Même Alan Greenspan, ancien président de la Réserve fédérale, a rejeté cette explication: «Il est gênant politiquement d’admettre ce que chacun sait», écrit Greenspan dans ses mémoires. «La guerre d’Irak est pour l’essentiel une guerre pour le pétrole.» Quand bien même il ne serait que partiellement exact que nous avons envahi l’Irak pour le pétrole et que nous y maintenons notre armée et notre marine pour le pétrole, combien cela nous coûte-t-il? Voilà un des principaux problèmes du pétrole, son coût caché, qui explique pour partie notre addiction à cette substance: nous en ignorons le prix réel.

Mais il est possible de le connaître. Roger Stern, géographe de l’économie à l’Université de Princeton propose une approche innovante. En avril 2010, il a publié une étude sérieuse du coût du maintien des porte-avions américains dans le Golfe persique de 1976 à 2007. Les porte-avions patrouillant dans le Golfe persique pour protéger le trafic pétrolier, Stern est légitime à attribuer le coût de leur présence au pétrole. Voilà un excellent moyen de mesure. En passant les données du Département de la défense au peigne fin -ce qui n’est pas chose aisée, le Pentagone ne classant pas ses dépenses par mission ou région- il en arrive à un total, sur trois décennies, de 7,3 billions de dollars. Billions !

Et encore ne s’agit-il que d’une partie de dépenses majoritairement effectuées en temps de paix. Il est bien plus difficile de mesurer jusqu’à quel point les guerres menées par l’Amérique sont liées au pétrole et d’en afficher le coût. Et si Donald Rumsfeld, aujourd’hui à la retraite, finissait par admettre, dans un moment de relâchement, en «off», que l’invasion de l’Irak avait quelque chose à voir avec le pétrole? Une étude, publiée en 2008 par le prix Nobel Joseph Stiglitz et l’experte en budget de l’université d’Harvard Linda Balms, chiffre le coût de cette guerre –en totalisant ce qui a déjà été dépensé et ce qui le sera probablement ces prochaines années– à un minimum de 3 billions de dollars (et sans doute beaucoup plus). Encore une fois, cela se chiffre en billions.

Bien sûr, il nous faudra attendre longtemps avant que nous ne trouvions un PowerPoint du Pentagone ou de la Maison Blanche (quel que soit le parti au pouvoir) évoquant les dépenses de défense pour le pétrole. Aussi sûr que les coupes dans les programmes de Sécurité Sociale sont un tabou politique, les dépenses militaires liées au pétrole ne sont jamais évoquées dans les allées du pouvoir. Pour les hommes politiques comme pour les généraux, le terrain est glissant: en évoquant trop ouvertement le sujet, ils risquent de mettre à mal la notion clé de la politique étrangère américaine: « notre-seule-ambition-est-de-bâtir-un-monde-meilleur ». Il est bien plus facile de débattre vainement de rhétorique que de chiffres concrets.

Il faut remonter près de vingt ans en arrière pour trouver quoi que ce soit sur ce sujet au sein du GAO (Government Accontability Office), organe d’investigation du parlement américain qui, en 1991, estimait qu’entre 1980 et 1990, les Etats-Unis avaient dépensé 366 milliards de dollars pour protéger les sources de pétrole au Moyen-Orient. Le rapport du GAO n’était qu’un instantané, concernant une région à un moment donné et à une époque où l’Amérique n’était pas impliquée dans une guerre majeure. Cette étude aurait pu constituer un bon début si elle avait été suivie d’autres études plus approfondies, ce qui ne fut pas le cas.

Il faut donc s’en remettre à de petites études menées par des experts non-gouvernementaux comme Stiglitz et Stern pour trouver des instruments de mesure des liens entre le pétrole et la guerre, mais aussi la corruption et la pauvreté. Parmi ces experts, Paul Collier de l’université d’Oxford, auteur de The Bottom Billion et Michael Ross de l’UCLA, Michael Watts de l’université de Berkley, Ian Gary à Oxfam et Sarah Wykes, ancienne de l’organisation non-gouvernementale Global Witness, qui tente de faire la lumière sur les liens entre l’exploitation des ressources naturels et les maux qui en découlent. Leurs domaines d’expertise – économie, géographie, science politique, corruption- et les données à partir desquelles ils travaillent ne sont pas sans rappeler les parcours et les idées non conventionnels des experts que le Général David Petraeus a rassemblé pour repenser les données et la pratique de la contre-insurrection.

Mais le pétrole doit trouver son Petraeus; car le problème demeure aujourd’hui difficile à quantifier. Les projections des effets du réchauffement climatique, la vue des pélicans englués dans le pétrole et même celle des morts en Irak n’ont pas occasionné de réels changements dans notre addiction aux produits pétroliers quels qu’ils soient. Les Etats-Unis consomment davantage d’essence aujourd’hui que le jour de l’invasion de l’Irak et de l’incident sur la plateforme de BP dans le Golfe du Mexique. Si j’avais gagné un dollar à chaque fois qu’un homme politique a déclaré, comme le président Obama dans son discours prononcé depuis le bureau ovale en juin, que « nous devons dès aujourd’hui nous tourner vers les énergies propres », je pourrais me construire un champ d’éoliennes. Une attitude plus honnête impliquerait bien plus que l’énonciation de ces platitudes usées jusqu’à la corde, car elle nous contraindrait à devoir faire face aux coût cachés, ceux que nous ne voyons pas à la pompe. Et après tout, la meilleure manière d’attirer l’attention des consommateurs est encore de parler à leur porte-monnaie.

Article original en anglais : The U.S. Military Spends Trillions for Oil, le 5 août 2010.

Traduit par Antoine Bourguilleau, Slate.fr


Peter Maass
est un collaborateur du New-York Times, il est l’auteur de 
Crude World: The Violent Twilight of Oil

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Articles Par : Peter Maass

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