Les non-dits du commerce avec l’Irak

Arnaques et pièges en tous genres à Bagdad

A l’exception de ceux qui ont une parfaite connaissance des rouages de l’économie irakienne et de ses pièges, inciter les chefs d’entreprises à aller à Bagdad – comme l’a fait Nicolas Sarkozy – peut être assimilé à de la non assistance à personne en danger. L’Irak n’est pas un eldorado pour occidentaux, mais un champ de bataille. Il le demeurera tant que les Américains n’auront pas quitté le pays… et ce n’est pas demain la veille. Pour avoir un aperçu des dangers encourus, il suffit de consulter le site « Conseils aux voyageurs »… du Quai d’Orsay, et ceux des organismes qui traitent des « risques pays » : OCDE, AON France ou l’ONDD belge.

Les dirigeants portés au pouvoir à Bagdad par les Américains, ne semblent pas avoir pour priorité de reconstruire le pays, mais de se remplir les poches en un minimum de temps. Les chefs d’entreprises étrangères, appâtés par des contrats « juteux », ne sont pour eux que des pigeons à plumer. Les témoignages ne manquent pas sur les chausse-trappes à éviter et la course aux obstacles sans fin imposée à ceux qui se sont risqués à commercer avec l’Irak.

Certains ont déjoué des arnaques à la nigériane. A Erbil – Kurdistan irakien – et en Irlande, des bureaux de représentation bidons émettent des faux contrats au nom d’organismes officiels irakiens et réclament une participation aux frais pour les valider. D’autres ont été victimes de gangs de hackers qui ont intercepté leurs échanges de courriels avec leurs contacts en Irak, et ont reçu de fausses demandes d’aide, sous le couvert d’identité d’hommes d’affaires irakiens connus.

A Bagdad, l’industrie du bakchich fonctionne à plein rendement. Il faut en verser, en cascade, aux responsables de partis chiites pro iraniens, ou sunnites pro américains, qui se partagent les postes dans les ministères et les sociétés qui en dépendent. Les contrats traités par un ministre étant supérieurs à 5 millions de $, compris entre 2 et 5 millions de $ pour les vice ministres, et jusqu’à hauteur de 2 millions pour les directeurs généraux, on imagine les commissions réclamées par les intermédiaires qui pullulent.

Ce n’est pas tout : l’Iraqi Investment Board, créé pour encourager les étrangers à investir dans la reconstruction du pays, pratique un véritable racket. N’ont le droit de concourir que ceux qui payent pour voir, mais à la différence du poker, la partie est loin d’être terminée. Le chef d’entreprise se fait aussi rançonner par la Trade Bank of Irak qui a le monopole de l’émission des lettres de crédit (LC) pour l’Etat irakien, puis doit verser des provisions pour le paiement des commissions aux comités chargés de réceptionner ses envois. Enfin, l’angoisse le prend quand il s’aperçoit que les LC sont rédigées de façon à ce que son client puisse bloquer le paiement du contrat sous divers prétextes. Les LC n’étant pas envoyées après émission aux ministères concernés, ne sont pas validées par les sociétés d’Etat. Résultat : quand le fournisseur se voit réclamer des pénalités de retard, il n’a aucun recours. La désorganisation de l’économie irakienne a bon dos. Les incohérences et ratées du système sont souvent délibérées.

Depuis quelques semaines, pour décourager les sociétés étrangères de recouvrer leurs créances quand le montant des contrats ne dépasse pas les 2 millions de $, la Trade Bank of Iraq (TBI) – qui joue le rôle de l’ancienne Banque centrale d’Irak pour le règlement des contrats des sociétés et organisations d’Etat – oblige les sociétés étrangères à effectuer les remises documentaires à des partenaires locaux dans des régions « instables ». Par exemple, une livraison à Bassora, où il est facile à se rendre via Koweït City, est ainsi traitée à 850km, par une banque de Mossoul, dans une province connue pour être un des principaux foyers de résistance, donc impossible d’accès sans protection armée coûteuse. Ces méthodes de gangsters n’étonnent personne sur les bords du Tigre. Le président de la TBI est, comme par hasard, un affidé d’Ahmed Chalabi, condamné à 22 ans de prison en Jordanie, en 1992, pour la faillite frauduleuse de la banque Petra et ses relations la CIA… et les mollahs iraniens.

Ce n’est évidemment pas parce qu’un régime déplait qu’il faut ostraciser le peuple d’un pays. A plus forte raison lorsqu’il s’agit de l’Irak qui a subi deux guerres, treize ans d’embargo criminel et une occupation meurtrière qui n’en finit pas. Il n’y a aucune raison, non plus, de laisser les entreprises anglo-saxonnes et iraniennes monopoliser le commerce extérieur irakien. Mais, est-ce uniquement pour cela qu’est organisé le retour des entreprises françaises en Irak ?

Avant de commercer avec l’Irak, il est vivement conseillé de lire Kafka.

My PhotoGilles Munier, secrétaire général des “Amitiés franco-irakiennes”.


Articles Par : Gilles Munier

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