Les États-Unis planifient-ils un coup d’état en Irak ?

Le 16 août, un article extraordinaire paru dans le New York Times a fourni les détails d’une réunion secrète des hautes sphères au Pentagone la semaine dernière, à propos de la stratégie américaine en Irak. Le président Bush, qui était présent aux côtés de son conseil de guerre et d’autres « spécialistes externes » sélectionnées, a exprimé ouvertement son insatisfaction sur le fait que le nouveau gouvernement irakien, et le peuple irakien, n’avaient pas démontré plus d’appui pour les politiques américaines.

 

Les Etats-Unis planifient-ils un coup d'état en Irak ?

« Plus généralement, ont affirmé les participants, le président était frustré que les Irakiens n’aient pas réussi à apprécier les sacrifices faits par les États-Unis en Irak, et il s’est demandé comment un récent rassemblement anti-américain en appui au Hezbollah à Bagdad avait pu attirer une si grande foule », a rapporté le journal. La manifestation du 4 août contre la guerre israélo-américaine au Liban a attiré plus de 100.000 personnes de la capitale et d’autres villes irakiennes.

L’article du New York Times, qui a toutes les caractéristiques d’un article délibérément coulé à la presse, n’a bien sûr pas parlé ouvertement d’un coup d’état contre Maliki. Néanmoins, il constitue une menace claire au régime de Bagdad : ses jours sont comptés s’il ne suit pas de près la ligne américaine. Avant son voyage à Washington le mois dernier, Maliki avait publiquement condamné l’invasion israélienne du Liban. Même si ses commentaires n’étaient qu’un pâle reflet des sentiments populaires en Irak et à travers le Moyen-Orient, ils ont nui aux plans de l’administration Bush de se servir de la visite comme d’une aide qu’elle avait bien besoin pour les élections législatives américaines.

Le 17 août, le New York Times a publié un autre article à la suite de ce reportage sur les dernières indications du département de la Défense sur la catastrophe en Irak : le nombre de bombes sur les routes installées principalement contre les forces américaines a atteint un nombre record de 2.625 en juillet, comparativement à 1.454 en janvier. « L’insurrection est pire à pratiquement tous les niveaux, avec un nombre d’attaques qui constituent un record historique. L’insurrection a davantage l’appui de la population et est manifestement plus puissante en termes de personnes actives et dans sa capacité d’attaque directe que jamais auparavant » a déclaré au journal un important représentant du département de la Défense.

Toutefois, enfoui dans la conclusion de l’article se trouvait l’aveu étonnant d’un des participants à la réunion du Pentagone que des représentants de l’administration Bush planifiaient déjà ce qui allait advenir après Maliki. « D’importants représentants de l’administration m’ont confirmé qu’ils considéraient d’autres solutions que la démocratie » a affirmé un spécialiste des affaires militaires au New York Times. « Tous dans l’administration sont assez circonspects, mais on peut percevoir leurs inquiétudes face au fait que l’on s’éloigne de la démocratie. »

Les tentatives de l’administration Bush de présenter son occupation illégale de l’Irak comme étant « démocratique » ont toujours été une imposture. Déjà en 2003, des représentants américains participaient directement à l’élaboration d’ententes constitutionnelles, dirigeaient les élections et formaient des cabinets de ministres. Maliki n’a été installé en tant que premier ministre qu’en mai, après une longue campagne de la Maison-Blanche pour forcer son prédécesseur Ibrahim Al-Jaafari à se retirer. « Considérer d’autres solutions que la démocratie » ne peut vouloir dire qu’une chose : l’administration Bush élabore des plans pour se débarrasser de la constitution, retirer Maliki et installer un régime qui sera plus favorable aux ordres de Washington.

Ce n’est pas la première fois que l’impérialisme américain évince du pouvoir l’une de ses propres marionnettes. En 1963, alors que la stratégie américaine éprouvait des difficultés au Viêt-Nam, l’administration Kennedy a donné le feu vert à des comploteurs de l’armée pour renverser le président sud-vietnamien Ngo Dinh Diem. Même s’il était loyal à Washington, les méthodes autocratiques de Diem avaient provoqué l’opposition populaire et miné les efforts des États-Unis pour renforcer l’armée sud-vietnamienne dans sa guerre contre le Front de libération nationale.

Le 1er novembre 1963, des unités rebelles de l’armée en mutinerie marchèrent sur la place présidentielle à Saigon. Diem, qui s’était enfui, appela l’ambassadeur américain, Henry Cabot Lodge, qui assura le président vietnamien que les Etats-Unis n’étaient pas impliqués dans le coup et exprima ses préoccupations sur la sécurité du président. Quelques heures plus tard, Diem, réassuré, se rendit, seulement pour être abattu avec son célèbre frère Ngo Dinh Nhu et remplacé par une junte militaire. .

L’administration Bush a de multiples raisons de se débarrasser de Maliki. En lançant son invasion de l’Irak, Washington n’a jamais voulu un gouvernement indépendant ou démocratique à Bagdad. Ses objectifs étaient de transformer le pays en un Etat client malléable qui fonctionnerait comme base d’opération pour ses ambitions à travers la région, particulièrement contre l’Iran. Mais la Maison-Blanche est de plus en plus insatisfaite des résultats politiques de son aventure militaire. A cause de ses propres désastreuses erreurs de calculs, il a été forcé de s’appuyer sur un gouvernement de coalition dominé par les partis chiites ayant des connexions de longue date avec Téhéran.

En Irak, les calculs de l’administration Bush selon lesquels le « gouvernement d’unité nationale » de Maliki allait mettre la résistance anti-américaine au pas et stopper la descente vers la guerre civile se sont déjà révélés complètement sans valeur. Loin de se retirer, le Pentagone a dû maintenir le niveau des troupes et envoyer des milliers de soldats en renfort à Bagdad dans une tentative désespérée de reconquérir la capitale. Avec les élections au Congrès à l’horizon, la défaite du partisan de la guerre, Joseph Lieberman lors des primaires démocrates le 8 août dernier fait craindre à la Maison-Blanche que le très répandu sentiment anti-guerre pourrait décimer le Parti républicain aux urnes en pleine débâcle américaine en Irak, en Afghanistan et au Moyen-Orient en général.

Le congédiement de Maliki et l’imposition d’un régime militaire servile pourraient, au moins à court terme, régler quelques-uns des problèmes politiques de l’administration Bush en enlevant toutes objections à Bagdad à une offensive brutale au pays et aux plans américains d’une nouvelle provocation contre l’Iran et la Syrie.

Significativement, le compte rendu des discussions à la Maison-Blanche et au Pentagone rapportées dans le New York Times, a paru au même moment où des rumeurs persistantes de coup courent à Bagdad. Le 29 juillet, le Washington Post rapportait les remarques d’un politicien chiite en vue, Hadi al-Amiri, qui avertissait que « certaines langues » parlaient de renverser la coalition de Maliki et de le remplacer par un « gouvernement de salut national ». Cela voudrait dire, dit-il, « annuler la constitution, annuler les résultats des élections et revenir en arrière à la case de départ… et nous n’allons pas accepter cela ».

Ayant appliqué une politique militariste téméraire au Moyen-Orient au cours des cinq dernières années, l’administration Bush est plus que capable de renverser le régime irakien qui ne sert plus ses intérêts immédiats. Cependant, loin de stabiliser l’occupation américaine, un coup à Bagdad ne va pas extirper la Maison-Blanche de sa crise politique que ne le fit l’expulsion de Diem en 1963. Comme au Vietnam, les Etats-Unis s’enfoncent de plus en plus profondément dans le marasme politique et militaire en Irak.

Articles Par : Peter Symonds

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