Les États-Unis se retirent d’une vallée stratégique en Afghanistan

Les États-Unis se retirent d'une vallée stratégique en Afghanistan


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Le Pentagone est en train de retirer ses troupes de la vallée de Pech dans le Nord-Est de l’Afghanistan qu’il avait précédemment qualifiée de stratégiquement vitale pour cette guerre menée par les Etats-Unis et qui est maintenant dans sa dixième année.

L’on s’attend à ce que le retrait, qui a débuté le 15 février, soit accompli au cours des deux prochains mois selon un article publié dans le New York Times. Il est prévu que les Etats-Unis abandonnent une série d’avant postes le long de cette vallée où plus de 100 soldats américains ont été tués et plusieurs milliers blessés depuis l’invasion pour la première fois de cette région en 2003.

Ce retrait n’est que le dernier d’une série de retraits. En avril dernier, l’armée américaine s’était retirée de la vallée voisine de Korengal, plus au sud, après que 42 soldats aient été tués et des centaines d’autres blessés au cours de trois années de combat. En octobre 2009, elle s’était retirée de la province de Nuristan, plus au nord, où quatre bases-clés avaient été abandonnées après avoir presque été prises dans une série de batailles l’année précédente.

Certains officiers américains ont souligné que chaque retrait avait encouragé les groupes armés qui résistent à l’occupation américaine à étendre leurs attaques à d’autres régions.

La signification stratégique de la vallée de Pech est soulignée par le rôle qu’elle a joué dans la désintégration de l’occupation soviétique de l’Afghanistan. Elle avait été le théâtre de durs combats durant l’intervention soviétique qui avait duré de 1979 à 1988. Moscou avait alors décidé de retirer ses troupes de la vallée. En l’espace de quelques mois, les combattants moudjahiddines de la résistance y avaient vaincu l’armée afghane, soutenue par les soviétiques et en 1989, l’armée soviétique avait quitté le pays, vaincue.

Cette vallée est l’une des principales artères de la région. Elle est frontalière du Pakistan et elle est un point de passage-clé pour les combattants pashtounes de la résistance qui traversent sans contrainte la Ligne Durand, la frontière arbitraire imposée par l’impérialisme britannique et qui sépare la population pashtoune en Afghanistan de celle du Pakistan.

Le déploiement de l’armée américaine dans la région avait été précédemment considéré comme la clé d’une stratégie anti-insurrectionnelle qui partait de l’idée que la résistance ne pourrait être vaincue que dans la mesure où les troupes américaines étaient déployées dans les villages afghans et pas seulement dans les grandes villes. Parallèlement à l’implantation de bases avancées opérationnelles lointaines, les Etats-Unis ont largement investi dans la région, dont 7,5 millions de dollars pour la construction d’une nouvelle route.

Un réexamen de cette stratégie qui avait débuté sous le général Stanley McChrystal et avait été intensifiée par son successeur, le général David Petraeus, a abouti à la conclusion que le déploiement dans la vallée de Pech ne pouvait pas être maintenu et qu’un déploiement équivalent dans l’ensemble de l’Afghanistan nécessiterait une force d’occupation forte d’au moins 600.000 hommes.

Dans les principaux organes de presse, la couverture médiatique du retrait a été remarquablement discrète et l’armée elle-même a tenté de présenter ce retrait comme un simple réajustement tactique. L’intention est clairement de masquer cette évidence : l’armée américaine a subi une défaite importante.

Le général John Campbell, qui dirige les opérations de l’armée américaine dans l’Est de l’Afghanistan, est en train de « repositionner » ses troupes « au sein de la province pour plus d’efficacité et plus de flexibilité, » a dit un porte-parole du Pentagone en ajoutant, « Il y a des dizaines de cols dans les montagnes et nous ne pouvons pas être présents partout. »

Ceci est incontestablement vrai et, dans la mesure où les forces d’occupation américaines ne sont pas présentes dans ces régions, les Talibans et d’autres groupes de résistance armés les utiliseront pour organiser leurs forces et lancer des attaques.

Un raisonnement plus instructif a été fourni par quelqu’un que le New York Times a qualifié de « responsable américain de l’armée au courant » de la décision de retrait. « Nous avons trouvé que les gens dans la vallée Pech ne sont pas vraiment anti-américains ou anti-quelque chose ; ils veulent tout simplement qu’on les laisse tranquille, » a-t-il dit. « C’est notre présence qui déstabilise la région. »

La même chose pourrait être dite de l’Afghanistan tout entier où la présence de près de 100.000 soldats américains et 50.000 soldats étrangers ont « déstabilisé » le pays entier, causant la mort et blessant des centaines de milliers de civils et provoquant l’augmentation constante de la résistance armée qui est à présent active dans littéralement chaque région. Ils veulent « qu’on les laisse tranquille » et ils veulent se battre pour se débarrasser de l’occupation américaine de façon à pouvoir l’être.

Ce retrait anéanti également le raisonnement derrière le « surge » (déferlement, poussée soudaine, n.d.t.) américain lancé par le gouvernement Obama et selon lequel l’escalade américaine ferait reculer l’« insurrection » permettant ainsi l’entraînement d’une armée afghane fantoche qui prendrait le contrôle des régions précédemment occupées par les troupes américaines.

Comme en fait état le New York Times, « les responsables afghans craignent que le retrait des troupes ne corresponde à un abandon de territoire où de multiples groupes d’insurgés sont fermement installés, une région que les Afghans redoutent de ne pouvoir défendre par leurs propres moyens.

En effet, un rapport de novembre 1988 publié par le Combating Terrorisme Centre (CTC) de West Point a fourni une évaluation franche de l’état des forces opérant dans la région : « L’ennemi à Korengal et à proximité de Pech consiste en une diversité de combattants appartenant à la faction Hezb-i-Islami de Kashmir Khan, à l’al-Qaïda d’Abou Ikhlas, des  Afghans locaux qui n’acceptent pas la présence d’« infidèles » ou d’étrangers dans leurs vallées, Lashkar-i-Tayyaba, des combattants talibans menés par Dost Mouhammad et Qara Ziaur Rahman, des Nuristanis dirigés par Mullah Munibullah, des combattants arabes issus d’un groupe se nommant Jami’at al-Da’wa al-Qur’an wal’l-Sunna et de volontaires pakistanais. Parmi ces groupes se trouvent des centaines de combattants qui tendent régulièrement des embuscades aux patrouilles américaines, posent des mines improvisées, attaquent par surprise les soldats exposés, lancent des grenades sur des postes d’observation, et essaient parfois même d’attaquer des bases opérationnelles avancées. »

Un haut gradé afghan a avoué au Times qu’il est impossible que les troupes afghanes tiennent la région. « D’après mon expérience de l’armée et ma connaissance de la région, il est absolument impossible à l’armée nationale afghane de la protéger sans les Américains, » a dit le général Turab, ancien commandant adjoint du bataillon afghan stationné dans la vallée. « Ce sera une mission suicide. »

Une opinion identique a été exprimée par le ministre afghan de la Défense, Rahim Wardak, qui se trouve à Washington pour des consultations avec ses chefs suprêmes du Pentagone. « Il sera difficile pour les Afghans de tenir ces régions par leurs propres moyens, » a-t-il dit au Washington Post. En remarquant qu’il avait lui-même participé à la campagne dans la vallée de Pech qui avait initié la défaite de l’occupation soviétique, il a jouté, « Nous devons faire très attention à la manière de procéder dans cette région. »

L’article du Times reconnaît que le débat au sein de l’armée relatif au retrait de la vallée de Pech avait été « douloureux » en grande partie en raison de la crainte des échelons supérieurs quant aux conséquences qu’auraient sur le moral des troupes l’abandon d’une région dans laquelle plusieurs milliers de soldats américains ont été déployés, et où plus sont morts que dans n’importe quelle autre région, mis à part la province du Helmand dans le sud.

Le ton de ce débat au niveau des troupes sur le terrain a été reflété dans des interviews données au journal militaire Stars and Stripes par des soldats de l’armée américaine au moment où les projets de retrait étaient discutés en septembre dernier.

 « Beaucoup de gens le prennent personnellement, » a dit le sergent Kelly O’Donnel. « Ils demandent tous pourquoi finalement avons-nous été là-bas. Parce que nous y avons perdu quelques gars. Comment expliquer cela à tes hommes? »

De la même façon, dans un commentaire affiché sur Internet en début de semaine, un soldat qui avait été déployé l’année dernière dans la région de la vallée de Pech écrit : « Ce qui m’exaspère le plus c’est que tout le sang, la sueur et les larmes que les milliers de fantassins qui sont passés par Kunar au cours des années y ont laissé… auront été pour rien. Je me demande parfois à quoi servent tous ces déploiements et ces guerres quand il semble que ce soit pour rien. »

Le fait que de tels sentiments ne se limitent pas aux simples soldats était clairement apparu dans un discours prononcé vendredi par le secrétaire américain à la Défense, Robert Gates à l’Académie militaire de West Point.

Dans un discours prononcé devant des cadets, Gates a prédit que « les chances de répéter un autre Afghanistan ou un autre Irak – l’invasion, la pacification et l’administration d’un pays du tiers monde » étaient faibles, tout en ajoutant que l’armée américaine allait devoir se préparer à combattre une série d’adversaires potentiels, dont « des terroristes, des insurgés, des milices, des Etats parias ou des puissances émergentes. »

Il a poursuivi – se référant aux déploiements actuels en Irak et en Afghanistan – en déclarant que « tout futur secrétaire d’Etat à Défense qui conseillerait à nouveau au président d’envoyer une importante armée terrestre américaine en Asie, au Moyen-Orient ou en Afrique devrait ‘se faire examiner la tête’, comme l’avait dit si délicatement le général MacArthur. »

Ces commentaires, adressés à un auditoire de futurs officiers dont un certain nombre sera envoyé pour combattre et mourir en Afghanistan ou en Irak dans le courant de l’année, sont extraordinaires.

Ils démystifient les affirmations de propagande faites par le gouvernement Obama que l’intervention américaine en Afghanistan était une « guerre nécessaire, » menée pour protéger la population américaine contre une menace terroriste prétendument omniprésente. Au lieu de cela, Gates nous dit que la simple proposition même d’une telle guerre aujourd’hui serait insensée.

Le discours du secrétaire d’Etat à la Défense reflète la perplexité et même la démoralisation, au sein du Washington officiel et de l’élite dirigeante américaine et qui est générée par une crise économique insoluble sur le plan national et l’incapacité de réaliser à l’étranger, au moyen d’une guerre d’agression, l’objectif d’établir l’hégémonie américaine dans les régions-clés productrices d’énergie.

Les remarques de Gates tout comme les retraits militaires de régions stratégiques d’Afghanistan portent à ne pas s’y tromper l’odeur de la défaite prochaine. Une défaite qui pourrait bien, en fait d’impact social et politique aux Etats-Unis mêmes, rivaliser avec la débâcle du Vietnam.

Article original, WSWS, paru le 26 février 2011

Articles Par : Bill Van Auken

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