Les trucages du renseignement par l’État profond

Le lancement de la guerre de terreur des États-Unis (3/3)

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Dans la troisième et dernière partie de son étude, Peter Dale Scott montre que plusieurs administrations ont participé à la préparation de la version officielle du 11-Septembre, soit en fabriquant des indices, soit en retenant des renseignements. Ce faisant, l’ancien diplomate canadien met en évidence l’action d’institutions états-uniennes profondes, inconnues du grand public.

Première partie :

Deuxième partie :

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Des services secrets parallèles De Prof Peter Dale Scott, septembre 27, 2012

 

Richard Blee avait-il un objectif inconnu pour retenir les renseignements ?

Kevin Fenton avance la possibilité que l’un des individus cherchant un prétexte pour intensifier la guerre contre al-Qaïda aurait pu être Richard Blee. Nous avons vu que ce dernier, accompagné de Cofer Black, négocia avec l’Ouzbékistan un accord de liaison visant à établir un échange de renseignements. En 2000, le SOCOM commença à s’impliquer dans cette région, et « les forces spéciales US initièrent une collaboration plus visible avec l’armée ouzbèke, dans le cadre de missions d’entraînement. » [1] Comme nous l’avons constaté, l’accord de liaison ouzbèke a peu à peu évolué vers une liaison secondaire avec l’Alliance du Nord en Afghanistan. Alors qu’il rencontrait le commandant Massoud en octobre 1999, Richard Blee accepta de faire pression sur Washington en faveur d’un soutien plus actif à l’Alliance du Nord. [2]

Après l’attentat contre l’USS Cole à Aden en octobre 2000, Blee tenta d’élargir la mission militaire en Ouzbékistan en appuyant la création d’une force offensive commune, qui aurait été coordonnée aux troupes de l’Alliance du Nord du commandant Massoud. Ce projet rencontra d’importantes objections alors que Bill Clinton était encore président, notamment car Massoud combattait avec l’appui de la Russie et de l’Iran les talibans soutenus par le Pakistan, et car il était connu pour financer son effort de guerre grâce au trafic de l’héroïne. [3] Mais au printemps 2001, une réunion d’adjoints des ministres de la nouvelle administration Bush relança les plans de Richard Blee et de Cofer Black, qui visaient à organiser une importante aide secrète au commandant Massoud —des projets soutenus par Richard Clarke, le directeur du contre-terrorisme à la Maison-Blanche—. [4] Le 4 septembre 2001, une semaine avant le 11-Septembre, le cabinet du Président Bush autorisa la rédaction d’une nouvelle directive présidentielle, la NSPD-9, autorisant un plan d’actions secrètes menées en coordination avec Massoud. Ce plan se basait sur le projet de Richard Blee et de Cofer Black. [5]

Au sein de l’administration Bush récemment investie, Blee n’était plus minoritaire. Six semaines après le 11-Septembre, il fut nommé au poste important de chef de station de la CIA à Kaboul. [6] Kevin Fenton rapporte qu’en vertu de ce nouveau statut, Blee fût impliqué dans le programme de transferts illégaux de prisonniers d’al-Qaïda (« extraordinary renditions »). Ainsi, ces faits suggèrent qu’il aurait pu avoir comme objectif d’obtenir sous la torture de faux aveux d’Ibn Cheikh al-Libi, dans le but de démontrer une complicité irakienne avec al-Qaïda. Ces fausses confessions furent ensuite utilisées dans le « trucage » des renseignements, et elles « constituèrent une partie déterminante de la présentation embarrassante du secrétaire d’État Colin Powell devant [le Conseil de Sécurité de] l’ONU [,] qui visait à soutenir l’invasion de l’Irak ». [7]

Le SOCOM avait-il un objectif inconnu pour stopper le programme Able Danger ?

Les opérations déclenchées suite au 11-Septembre sont allées bien plus loin que le programme de Richard Blee en faveur d’un engagement paramilitaire de l’Agence avec l’Alliance du Nord. En Afghanistan, le contingent de la CIA devint vite insignifiant à côté des forces du SOCOM. En effet, George Tenet rapporta qu’à la fin de l’année 2001, les États-Unis comptaient dans ce pays environ 500 combattants, incluant « 110 officiers de la CIA, 316 membres des Forces spéciales, et un grand nombre de commandos du Commandement mixte des opérations spéciales [, le JSOC,] semant le chaos derrière les lignes ennemies.  » [8]

Au sein de l’administration Bush, Stephen Cambone avait collaboré avec Dick Cheney et Donald Rumsfeld en cosignant le programme du PNAC, Reconstruire les défenses de l’Amérique, et en participant à son élaboration. Après le 11-Septembre, il devint l’un des partisans les plus actifs de l’utilisation des forces spéciales du SOCOM pour mener des opérations secrètes contre al-Qaïda — pas seulement en Afghanistan, mais «  n’importe où dans le monde » —. [9]

Il est possible que tout ce que Richard Blee ait fait à Alec Station afin de préparer le terrain pour le 11-Septembre entrait dans le cadre d’une plus vaste opération inter-agences, dans laquelle le SOCOM joua un rôle comparable lorsqu’il mit un terme au projet Able Danger. Ceci pourrait expliquer une note manuscrite de Stephen Cambone, rédigée vers 10 heures du matin le 11-Septembre, après qu’il eût reçu un appel de George Tenet, le directeur de la CIA. À cette époque, Cambone était l’un des membres du PNAC que Dick Cheney avait placé au Pentagone — alors dirigé par Donald Rumsfeld —. Voici ce que contient la note en question :

[Vol] AA 77 – 3 indiv[idus] ont été suivis depuis [les projets d’attentats d’al-Qaïda à l’occasion des fêtes du] Millénaire et [de l’attentat du 12 octobre 2000 contre l’USS] Cole
1 type est assoc[ié] au terroriste [ayant visé l’USS] Cole
2 sont entrés aux US au début du mois de juillet
(2 sur 3 arrêtés et interrogés ?)
 [10]

Le « type  » dont il est ici question est probablement Khaled al-Mihdhar, et le «  terroriste [ayant visé l’USS] Cole  » pourrait être Wallid [ou Toufik] ben Attach, un important membre d’al-Qaïda lié non seulement à l’attentat suicide contre l’USS Cole, mais également aux attaques de 1998 contre les ambassades US. Il serait utile de savoir pourquoi George Tenet transmettait à un faucon du Pentagone des renseignements qui, visiblement, n’avaient jamais été divulgués à quiconque en dehors de la CIA. Par ailleurs, est-ce une coïncidence si Cambone, à l’instar de Blee au sein de l’Agence, supervisa un programme dans lequel des membres des forces spéciales du SOCOM utilisèrent la torture pour interroger des détenus en Afghanistan ? [11]

Tout comme Richard Blee aurait été un protégé de George Tenet à la CIA, Stephen Cambone était connu pour sa loyauté à toute épreuve d’abord envers Dick Cheney, puis envers Donald Rumsfeld une fois nommé au Pentagone. Nous ne savons pas s’il a été associé au projet de planification de la Continuité du Gouvernement (COG) dans lequel Rumsfeld et Cheney, parmi d’autres, préparèrent la surveillance sans mandat et les mesures de détention arbitraire qui furent mises en œuvre pour la première fois le matin du 11-Septembre (et qui sont encore actives, comme je l’ai démontré ailleurs). [12] Nous ne savons pas non plus s’il a été associé, d’une manière ou d’une autre, au groupe de travail sur le contreterrorisme de Dick Cheney durant le printemps 2001 (l’Office of National Preparedness, ou Bureau de Préparation Nationale). Ce groupe aurait été une source des exercices militaires du 11-Septembre — incluant des simulations d’attaques d’avions détournés — qui ont amplifié la confusion dans la réponse de la défense US aux attentats. [13]

Les événements profonds comme modèle récurrent derrière les engagements des États-Unis dans la guerre

Je désirerais conclure cet essai en situant dans une courte perspective historique les dysfonctionnements que nous venons d’observer. Dans une certaine mesure, le 11-Septembre fut sans précédent — le plus grand homicide jamais perpétré en une seule journée sur le territoire des États-Unis —. Mais il est aussi un exemple emblématique du genre d’événements mystérieux avec lesquels nous avons été malheureusement familiarisés depuis l’assassinat de Kennedy. Je les ai appelé les « événements profonds », en ce qu’ils trouvent leurs racines profondes dans les activités illégales et secrètes des diverses branches des agences de renseignement US. Par ailleurs, ces événements sont suivis par un processus de flagrantes dissimulations officielles, soutenues par d’incroyables dysfonctionnements médiatiques et par des livres à succès mensongers. Certains de ces événements profonds, comme l’assassinat de Kennedy, les incidents du golfe du Tonkin et le 11-Septembre, devraient être considérés comme des événements profonds structurels, du fait de leur impact permanent sur l’Histoire.

Il est frappant de constater que les événements profonds structurels à peine évoqués devaient tous avoir comme effet de déclencher un engagement rapide des forces états-uniennes dans des guerres inopportunes. Dans une perspective inverse, toutes les interventions militaires importantes des États-Unis depuis la Corée dans les années 50 ont été précédées par des événements profonds structurels — le Laos, le Vietnam, l’Afghanistan (à deux reprises, d’abord secrètement puis ouvertement) et l’Irak —. Comme je l’ai écrit dans La Machine de guerre américaine, un rapport de 1963, rédigé par la Direction des planifications et des politiques (J-5) du Comité des chefs d’États-majors interarmées (JCS), fit savoir à ses généraux que «  [l]a fabrication d’une série de provocations destinées à justifier une intervention militaire [était] réalisable et [pouvait] être accomplie à l’aide des ressources disponibles.  » [14] Les incidents du golfe du Tonkin, le 11-Septembre et même l’assassinat de Kennedy peuvent être vus comme des événements qui furent en réalité « fabriqués », selon le modèle exposé en 1962 dans le Projet Northwoods (l’ensemble de propositions émises par le JCS pour justifier une invasion de Cuba en organisant des attaques sous faux pavillon). [15]

Par ailleurs, malgré mon scepticisme initial, deux livres récents m’ont peu à peu convaincu de lister plus d’une douzaine de parallèles importants entre l’assassinat de Kennedy et le 11-Septembre. Grâce aux brillantes recherches de Kevin Fenton, je peux ajouter un autre parallèle à cette liste. En effet, les dossiers de la CIA concernant Lee Harvey Oswald, qui avaient été plus ou moins dormants pendant deux ans, montrèrent une soudaine hyperactivité au cours des six semaines avant l’assassinat de Kennedy. Fenton a démontré le même sursaut d’activité dans les dossiers du FBI concernant Khaled al-Mihdhar ou Nawaf al-Hazmi les semaines précédant le 11-Septembre. Ce sursaut fut initié par Tom Wilshire, à un moment étrangement proche de celui où les pirates de l’air présumés fixèrent une date finale pour leur attaque. En outre, nous pouvons constater d’étranges retards dans ces deux affaires, expliquant le fait que les dossiers soient à l’étude durant la survenance de ces événements profonds. [16]

L’impact du 11-Septembre sur le Droit international et américain

À travers cet essai, nous avons analysé deux différents niveaux de fonctionnement de la politique étrangère US, qui sont en réalité contradictoires. Au niveau visible de la diplomatique publique, nous pouvons observer un engagement en faveur du Droit international et de la résolution pacifique des différends. À un niveau plus profond, incarné par une connexion saoudienne de longue date et par des arrangements secrets visant à contrôler mondialement le pétrole, nous observons la tolérance — voire la protection — de groupes terroristes dans l’accomplissement des objectifs secrets des États-Unis autant que de l’Arabie saoudite. Ainsi, en 2000 et 2001, les agissements du « groupe Alec Station » autour des deux pirates de l’air présumés Khaled al-Mihdhar et Nawaf al-Hazmi doivent être replacés dans le contexte de cette vieille connexion avec l’Arabie saoudite. Ils s’inscrivent aussi dans le consensus secret de 2001 qui, comme en 1964, était centré sur l’idée que les besoins pétroliers et sécuritaires des États-Unis (ainsi que ceux d’Israël) nécessitaient une nouvelle mobilisation US vers la guerre.

Aussi horrible fut-il, le meurtre de plus de 2 000 civils durant le 11-Septembre n’a pas été le seul crime majeur perpétré ce jour-là. En effet, ces attaques ont également déclenché une série d’assauts sur le Droit international autant qu’états-unien. L’état de droit et la liberté vont de pair, et ils ont été considérablement étendus par les documents fondateurs des États-Unis au XVIIIe siècle. Le monde entier en a bénéficié : sur chaque continent, des constitutions écrites firent rapidement leur apparition et les mouvements Jeune Europe, inspirés par l’exemple américain, initièrent le difficile processus vers l’Union européenne d’aujourd’hui.

Depuis 2001, l’état de droit autant que la liberté ont été progressivement érodés. Fondée sur le fait pour chaque État de ne pas infliger aux autres ce qu’il n’aimerait pas subir, la courtoisie internationale a été — au moins pendant un certain temps — supplantée par l’engagement militaire unilatéral des États-Unis (agissant sans crainte des réprobations ou des sanctions). Les assassinats opérés par les drones dans des endroits éloignés du globe sont aujourd’hui devenus routiniers. Ils ont tué plus de 2000 Pakistanais (dont une large majorité de civils), plus des trois quarts de ces frappes ayant été menées sous le Président Obama. [17] La guerre préventive contre l’Irak, bien que s’étant avérée injustifiée et contreproductive, a été suivie par le bombardement préventif de la Libye, et par des perspectives de nouvelles campagnes militaires contre la Syrie et l’Iran.

En tant que Canadien, permettez-moi de souligner que je crois en l’exceptionnalisme américain, et qu’il fût un temps où les États-Unis se distinguaient pour avoir remplacé un régime autoritaire par un gouvernement constitutionnellement encadré — ce qui n’avait pas de précédent historique —. Aujourd’hui, les États-Unis restent une exception, mais par leur pourcentage de citoyens incarcérés, leurs inégalités de richesses et de revenus (un ratio qui, parmi les grandes nations, n’est dépassé que par la Chine), et enfin pour leur emploi immodéré de la puissance meurtrière à l’étranger.

Seule la dernière de ces tendances a débuté avec le 11-Septembre. Mais cet événement lui-même devrait être perçu comme l’issue logique de l’expansion impériale des États-Unis et de son déclin simultané — un processus affectant inévitablement ces supers-États qui accumulent et conservent plus de pouvoir que ne le requiert la gestion ordonnée de leurs propres affaires —.

Peter Dale Scott

 

Article original en anglais (publié en une seule partie) :

Launching the U.S. Terror War: the CIA, 9/11, Afghanistan, and Central Asia, le 16 mars 2012.

Cet article a également été publié dans The Asia-Pacific Journal, Vol 10, Issue 12, No 3

Traduction en français par Maxime Chaix

Version française publiée par le Réseau Voltaire

Une version synthétique de cet essai a été présentée le 11 septembre 2011 aux Auditions internationales sur le 11-Septembre (International Hearings on the Events of September 11, 2001), qui se sont déroulées du 8 au 11 septembre 2011 à Toronto.

Vous pouvez comander dès à présent le nouveau livre de Peter Dale Scott, « La Machine de guerre américaine », sur la librairie en ligne du Réseau Voltaire.
Peter Dale Scott : Ancien diplomate canadien et professeur émérite à l’université de Berkeley, en Californie. Auteur du livre La Machine de guerre américaine (éditions Demi-lune, 2012).

[1] Thomas E. Ricks et Susan B. Glasser, Washington Post, 14 octobre 2001. De façon significative, la proposition de créer une force offensive mixte avec l’Alliance du Nord rencontrait également l’opposition du commandant Massoud lui-même (Peter Tomsen, The Wars of Afghanistan, pp.597-98, p.796n25). Le problème de la réticence de Massoud à une présence des troupes US en Afghanistan disparut lorsqu’il fut assassiné le 9 septembre 2001, soit deux jours avant le 11-Septembre.

[2] Coll, Ghost Wars, pp.467-69.

[3] Ibidem, p.513, pp.534-36, p.553.

[4] Ibidem, p.558.

[5] Ibidem, pp.573-74.

[6] Fenton, Disconnecting the Dots, p.108.

[7] Ibidem, pp.110-14.

[8] George Tenet, At the Center of the Storm : my years at the CIA (HarperCollins, New York, 2007), p.255.

[9] Jeremy Scahill, « Shhhhhh ! JSOC is Hiring Interrogators and Covert Operatives for ’Special Access Programs’ », The Nation, 25 août 2010.

[10] Fenton, Disconnecting the Dots, pp.127-30 ; Summers, Eleventh Day, pp.387-88.

[11] Jason Vest, « Implausible Denial II », The Nation, 31 mai 2004.

[12] Peter Dale Scott, « La continuité du gouvernement étasunien : L’état d’urgence supplante-t-il la Constitution ? », Mondialisation.ca, 6 décembre 2010.

[13] Scott, La Route vers le Nouveau Désordre Mondial, pp.298-301.

[14] Comité des chefs d’États-majors interarmées (JCS), « Courses of Action Related to Cuba (Case II) », Rapport du J-5 pour le Comité des chefs d’États-majors interarmées, 1er mai 1963, NARA #202-10002-10018, p.21 ; Scott, American War Machine, p.193, p.196.

[15] Scott, American War Machine, pp.195-205 ; document Northwoods, dossiers centraux du Comité des chefs d’États-majors interarmées (JCS) 1962-63, p.178, NARA Record # 202-10002-10104 ; « Opération Northwoods : Quand l’état-major américain planifiait des attentats terroristes contre sa population », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 5 novembre 2001.

[16] Fenton, Disconnecting the Dots, pp.283-355 ; Scott, War Conspiracy, pp.341-96.

[17] Jason Ditz, « Report : CIA Drones Killed Over 2,000, Mostly Civilians in Pakistan Since 2006 », AntiWar.com, 2 janvier 2011. Cf. Karen DeYoung, « Secrecy defines Obama’s drone war », Washington Post, 19 décembre 2011 (« des centaines de frappes menées sur trois ans – causant entre 1 350 et 2 250 décès au [Pakistan] »).

Articles Par : Prof Peter Dale Scott

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