Libye : les bombes humanitaires et d’autres balivernes

Après s’en être pris, selon ses mots, à « la racaille » des banlieues de Paris, le président Sarkozy s’en prend maintenant à « la racaille » en Libye, avec tout ce qu’il y de plus destructeur.

Convaincu que la France a perdu des galons en 2003, à cause de sa position de principe ferme contre l’invasion de l’Irak, il fait du zèle pour regagner la faveur de Washington et de Londres, tout en voulant cultiver chez lui l’électorat va-t-en-guerre qui s’en allait chez Marine Le Pen.

Mais avec le transfert du commandement vers l’OTAN, on s’aperçoit que, au lieu de gagner en importance et en respect aux yeux du monde entier – comme ce fut le cas en 2003 sous Chirac et de Villepin – il en perd, et du coup prend l’allure d’un autre Tony Blair, le caniche du maître George W. Bush.

Tout ça sous l’œil bienveillant du « guide suprême » de la politique française, Bernard-Henri Lévy ou BHL pour les intimes, qui, le premier, est allé à la rencontre des « rebelles » et a amené Sarkozy à reconnaître le Conseil national de transition fraîchement formé comme le « seul représentant légitime du peuple libyen. »1 Première déclaration de guerre !

La surprise, c’est la quasi absence de voix qui s’élèvent au Québec contre cette nouvelle guerre contre un autre pays musulman. Mais aussi l’oubli de la gifle que ce même Sarkozy a assénée au Québec en octobre 2009. On « lisait » même sur le blogue d’un certain commentateur prolifique que Sarkozy était « le plus audacieux » des leaders internationaux, que la France était « courageuse », que l’administration Obama tardait malheureusement à agir et qu’il fallait mettre en œuvre au plus vite la politique de la « responsabilité de protéger » qui, selon ce même blogueur, serait une invention canadienne.

Bombes « humantaires »?

Puisque les mots ont encore un sens, il faut revoir le vocabulaire utilisé pour mener cette guerre. On parle pudiquement de zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye. Or, on aurait dû savoir dès le début qu’il s’agissait là d’une prise de possession d’un territoire africain dans la bonne vieille tradition colonialiste de l’Europe. Car celui qui contrôle l’espace aérien au-dessus d’un pays contrôle le pays.

Les « rebelles », qui réclamaient l’intervention entre autres de la France en brandissant le drapeau français, à côté du vieux drapeau royaliste du roi Idris 1er, perdaient rapidement du terrain jusqu’à ce que l’aviation française, britannique et américaine vienne leur ouvrir le chemin à coups de bombardements intenses… mais « humanitaires ».

On veut nous faire croire que le déploiement des chasseurs vise seulement à protéger les civils. Comment peut-on ainsi applaudir en voyant ces « rebelles » avancer sous la protection des tirs groupés des grandes puissances ? Ceux qui y voient progresser un supposé « printemps » arabe seraient bien avisés de retourner étudier l’histoire du colonialisme : quand la poussière tombe après une intervention militaire de ce genre, les gens se réveillent avec de nouvelles chaînes dont il est très difficile de se libérer.

On peut prévoir, dans peu de temps, un retour au statut d’avant 1969 caractérisé notamment par une importante base militaire des États-Unis en Libye et la prise de contrôle par des intérêts étrangers de l’importante industrie pétrolière libyenne.

De plus, les pétrodollars libyens, qui ont réussi à hisser au sommet des pays africains le niveau de vie du peuple libyen et qui ont servi à soutenir beaucoup de pays africains, prendront le chemin de la Bourse de Londres, tout comme les pétrodollars des pays du Golfe arabo-persique, tous des dictatures qui répriment leurs propres peuples, mais aussi de bons amis qui ne seront jamais inquiétés par les guerriers de l’OTAN.

On se gargarise avec le fameux vote au Caire de la Ligue arabe en faveur de l’intervention militaire, alors que les plus va-t-en-guerre contre Kadhafi de cette ligue moribonde sont justement ces mêmes dictatures.

En revanche, qui signale aujourd’hui le vote quasi unanime de l’Union africaine contre l’intervention, unanime sauf… le Rwanda de Paul Kagame, dont la position est la même qu’en 2003 lors de l’invasion de l’Irak : il était pour !

L’Union Africaine sait ce qui se passe. Alors que la Libye a constamment soutenu des pays africains au sud du Sahara, les « rebelles », qui s’adonnent au lynchage de travailleurs africains à Benghazi et aux Noirs libyens (La Presse, 29 mars 2011), mettraient rapidement fin à cette politique une fois au pouvoir.

La fausse prémisse de l’échec au Rwanda

Qu’en est-il de l’autre baliverne, la responsabilité de protéger, (la fameuse R2P pour les initiés) qui serait une création canadienne et qui trouverait son origine dans l’échec au Rwanda en 1994 ?

On nous dit que les femmes de l’entourage d’Obama, dont Susan Rice et Samantha Power, traumatisées par « l’échec » au Rwanda, auraient amené le président à approuver l’agression militaire en Libye.

Le problème, c’est qu’il n’y a pas eu d’échec au Rwanda, du moins du point de vue de l’administration américaine de Bill Clinton.

Comme le démontre avec brio Pierre Péan dans son plus récent ouvrage Carnages, les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique (Fayard 2010), Washington a gagné sur toute la ligne dans cette guerre froide feutrée qui a mis l’Afrique centrale à feu et à sang entre 1990 et 2005.

Si l’ONU n’est pas intervenue au Rwanda en 1994, c’est parce que Washington et Londres ne voulaient pas et ils ont mis tout leur poids pour empêcher l’ONU d’intervenir.

Leur objectif, quel qu’en soit le coût, était de permettre au Front patriotique rwandais sous la direction de Paul Kagame d’emporter une victoire décisive et de partir par la suite à l’assaut du Zaïre, aujourd’hui la République démocratique du Congo. Ce qui fut fait.

Malheureusement, grâce à la répétition continue par les grands médias de l’histoire officielle de la tragédie rwandaise – Ô quel dommage qu’il n’y ait pas eu d’intervention ! La prochaine fois nous utiliserons tous les moyens nécessaires pour éviter un tel échec ! – on a réussi à créer de toutes pièces un nouveau droit des grandes puissances : celui de s’ingérer dans les affaires d’un pays souverain au nom de la responsabilité de protéger.

Plus besoin de respecter la souveraineté des États ; plus besoin de recourir à la diplomatie ; plus besoin de chercher une solution politique ; on sort les bombes « humanitaires », les missiles de croisière Tomahawk, les porte-avions, les drones et même les avions de chasse CF-18, et on va-t-en-guerre dès qu’on trouve un adversaire un tantinet indépendant ou malcommode jumelé à un groupe de « rebelles », de préférence armés et arborant nos drapeaux, comme par hasard. Et si ces « rebelles » n’existent pas, on les invente.

Pour ceux qui applaudissent les femmes militaristes dans l’entourage d’Obama, comme Susan Rice, rappelons son autre grand geste international récent : c’est elle qui, le 18 février dernier, a imposé le véto des Etats-Unis, tuant ainsi la résolution de l’ONU qui aurait condamné Israël pour la poursuite de son occupation et de sa colonisation de la Cisjordanie, y compris Jérusalem est. Les 14 autres pays membres du Conseil de sécurité appuyaient la résolution.

On pourrait peut-être ces dames applaudir si elles proposaient une zone d’exclusion aérienne au-dessus de…. Gaza !

La question qui hante cette guerre macabre : mais d’où ces pays qui bombardent tiennent-ils leur autorité morale ?

Robin Philpot s’entretiendra avec la journaliste et écrivaine Diana Johnstone sur la guerre en Libye à l’émission L’effet versant sur les ondes de CIBL 101,5 (www.cibl1015.com) le lundi 4 avril à 13 h. Diana Johnstone est l’auteure entre autres de La croisade des fous : Yougoslavie, première guerre de la mondialisation (Le Temps des Cerises).

1 L’idée du « guide suprême » est celle de la journaliste et écrivaine Diana Johnstone. 

Articles Par : Robin Philpot

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