Mariage princier du fils Rugova : la nouvelle aristocratie qui domine le Kosovo

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Lorsqu’une foule de paysans venus de province a pris d’assaut le Palais du roi Louis XVI, pendant la Révolution française de 1789, ils ont organisé un dîner somptueux et extravagant, pour goûter aux plaisirs et à la nourriture du roi.

Mais une erreur se produisit dans le protocole du service du dîner. Cette foule plébéienne avait utilisé comme saladier le grand pot en céramique dont le roi se servait pour uriner. Ils ont fait la fête cette nuit-là, pensant qu’ils avaient joui un peu de la vie d’un roi : en fait, ils avaient goûté quelque chose du pot du roi.

On a vu de semblables bêtises dans toute l’histoire, quand des aristocrates ont été tués ou ont disparu, et quand la masse a essayé d’imiter leur rôle, voulant jouir du protocole et des plaisirs royaux.

Aujourd’hui, l’aristocratie a presque disparu. Même en Europe. Et ne parlons pas du Kosovo, où nous n’avons jamais connu quelque chose de tel. Ces dix dernières années, une nouvelle « aristocratie » est pourtant apparue sous une forme imaginaire, étrange et honteuse. Surtout chez les proches, les conseillers et la famille de feu le Président Ibrahim Rugova.

De la même façon que le Président Rugova imagina un État et une République de Kosova, ses proches ont commencé à se percevoir comme une classe particulière, comme des aristocrates, des princes et des gardes royaux. À la Ligue démocratique du Kosovo (LDK) et chez sa nouvelle rivale, la Ligue démocratique de Dardanie (LDD), on entend souvent dans la bouche des grands chefs des propos du type : « je ne veux pas parler, je ne veux pas communiquer à ce niveau-là », c’est-à-dire avec la classe inférieure, puisqu’ils se considèrent comme appartenant à une classe supérieure.

La pensée du Prince

Apparemment, Mendim Rugova pense qu’il est un prince. Le fils aîné de feu le Président Rugova s’est comporté en aristocrate pour son mariage. L’invitation au mariage, dans une enveloppe blanche, portait l’emblème mal copié de la véritable et vénérable famille aristocratique des Kastriot. Cet emblème a subi quelques modifications pour devenir maintenant celui de la famille Rugova. En plus de l’aigle et des couleurs nationales qui ont été ainsi détournées, ont été ajoutées les initiales de feu le Président « I.R. » et le mot « Clement » qui serait l’appellation latine de la tribu des Kelmendi, à laquelle appartient la famille Rugova, originaire de Cerca dans la commune d’Istog.

On pourrait prendre ce geste pour une fantaisie personnelle. Mais les choses deviennent inquiétantes quand les rêves commencent à être pris pour des réalités. Là se présente le danger.

Le danger survient quand ce fantasmatique jeu aristocratique dépasse les frontières de la maison Rugova, et cherche à impliquer les personnes les plus influentes du monde, comme Nicholas Burns ou Bill Clinton, qui avaient reçu une invitation « princière ». Je me demande bien ce qu’ils en ont pensé.

Tout cela est préoccupant. Je crains désormais que le fait de ne pas avoir invité le Pape Benoît XVI au mariage de notre prince imaginaire puisse être perçu comme une offense.

Très clairvoyant Prince, Monseigneur, nos félicitations…

Skender l’aristocrate

Ce genre d’imagination avait déjà fleuri à Vienne lors des négociations sur le statut du Kosovo.

Peut-être inspirée par le mobilier impérial austro-hongrois, l’imagination de Skender Hyseni, le porte-parole de notre équipe de négociation, avait commencé à s’exprimer. La main sur le cœur et la bouche pleine de cacahuètes, il a déclaré aux jeunes assistants des négociateurs : « Je suis assez aristocrate, sauf qu’Albert Rohan est… très fort ».

Dans cette imagination profonde, il ressort que Rohan est un véritable aristocrate. Les châteaux de sa famille sont aujourd’hui des musées, qui rappelent l’origine glorieuse de ces hommes du passé.

Le château de Skender Hyseni ne peut rien être d’autre qu’une grosse baraque de 200 mètres carrés et son cheval blanc doit être une voiture officielle payée par les contribuables kosovars. À propos de ses origines aristocratiques, Skender Hyseni est issu d’une famille kosovare normale, comme tous nos leaders et tous les habitants du Kosovo.

Sali Cacaj à la Cour

L’aristocratie imaginaire de Velania [Velania est le quartier chic de Pristina, où réside la famille Rugova, NdT.] a un organisateur, un consultant et un chef de protocole. C’est cet homme qui porte une barbe fine et stylisée, qui ressemble à un aristocrate du passé, venu de Venise ou de France. Ses habits sont choisis avec goût, sa cravate est pleine de symboles et ses vestes portent une broche ou d’autres bijoux de valeur en filigrane.

Au premier abord, il donne l’impression d’un aristocrate venu de Hollywood, ensuite il fait plutôt penser à l’as de pique dans un jeu de cartes.

Quand il s’agit d’organiser des solennités ou des fêtes au protocole important, Sali Cacaj est la personne adéquate pour jouer le rôle du jocker. Sa capacité à bien décorer l’imagination de notre aristocratie a apparemment permis de prolonger la vie de l’illusion jusqu’aujourd’hui.

La fin de l’illusion

Il serait préférable que cette illusion ne vive qu’à l’intérieur des maisons de ces « aristocrates ». Evidemment, chacun a le doit de rêver et de vivre sa vie comme il l’imagine. Mais on ne peut absolument pas permettre que cela dépasse les frontières du rêve personnel. On ne peut pas chercher à imposer ces illusions au monde entier.

Nos dirigeants et leurs conseillers n’ont pas réagi pour mettre fin à cette illusion. Peut-être voulaient-ils révéler au grand jour certaines rumeurs venues de Velania. Et peut-être gardent-ils le silence parce que cette illusion leur plaît.


Publié dans la Presse, 26 mai 2007.

Traduit par Nerimane Kamberi.


Articles Par : Valon A. Syla

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