Occupy Wall Street et « l’automne étasunien » : S’agit-il d’une révolution de couleur?

Occupy Wall Street et « l’automne étasunien » : S’agit-il d’une révolution de couleur?

Un mouvement de protestation populaire se développe à travers les États-Unis, comprenant des gens de tous les milieux et de tous les groupes d’âge, conscients qu’un changement social est nécessaire et tous engagés à renverser la vapeur.

 

Les racines de ce mouvement constituent une réponse au « programme de Wall Street » favorisant la fraude et la manipulation financières et ayant servi à entraîner chômage et pauvreté à travers le pays.

 

Dans sa forme actuelle, ce mouvement est-il un instrument de réforme significative et de changement social aux États-Unis?

 

Quelle est la structure organisationnelle de ce mouvement? Qui en sont les principaux artisans?

Le mouvement a-t-il été coopté, en partie ou en entier?

 

Il s’agit de questions importantes qui doivent être abordées par ceux qui font partie du mouvement Occupons Wall Street et ceux qui, partout aux États-Unis, appuient la véritable démocratie.

Introduction

À travers l’histoire, les mouvements sociaux ont été infiltrés, leurs chefs cooptés et manipulés par le financement privé d’organisations non gouvernementales (ONG), de syndicats et de partis politiques. Le but ultime du financement de la dissidence est d’empêcher le mouvement protestataire de contester la légitimité des élites économiques :

L’ironie amère dans cette histoire est qu’une partie des gains financiers frauduleux obtenus à Wall Street dans les dernières années ont été recyclés dans les fondations et organisations caritatives exonérées d’impôts appartenant aux élites. Ces gains financiers fortuits n’ont pas été uniquement utilisés pour acheter des politiciens, mais ont aussi été acheminés aux ONG, aux instituts de recherche, aux centres communautaires, aux groupes confessionnels, aux environnementalistes, aux médias alternatifs, aux groupes de défense des droits humains, etc.

L’objectif profond est de « fabriquer la dissidence » et d’établir les limites d’une opposition « politiquement correcte ». Par ailleurs, bien des ONG sont infiltrées par des informateurs agissant au nom de services de renseignement occidentaux. En outre, un segment de plus en plus grand des médias alternatifs progressistes sur Internet est devenu dépendant du financement de fondations et d’organisations caritatives privées.

Le but des dirigeants d’entreprise a été de fragmenter le mouvement populaire en une vaste mosaïque du type « faites-le-vous-même ». (Voir Michel Chossudovsky, Manufacturing Dissent: the Anti-globalization Movement is Funded by the Corporate Elites, Global Research, 20 septembre 2010.)

« Fabriquer la dissidence »

« La dissidence fabriquée » vise en même temps à promouvoir les divisions sociales et politiques (par exemple à l’intérieur des partis politiques et des mouvements sociaux et entre ceux-ci). Cela encourage la création de factions au sein de chaque organisation.

En ce qui a trait au mouvement antimondialisation, ce processus de division et de fragmentation date des débuts du Forum social mondial. (Ibid.)

Au cours des trente dernières années, la plupart des organisations progressistes fondées après la Seconde Guerre mondiale, incluant la « gauche » européenne, ont été transformées et remodelées. Le système de « marché libre » (néolibéralisme) constitue le consensus de la « gauche ». Cela s’applique entre autres au Parti socialiste en France, au Parti travailliste en Grande-Bretagne, au Parti social-démocrate en Allemagne, sans oublier le Parti vert en France et en Allemagne.

Aux États-Unis, le bipartisme n’est pas le produit d’une entente entre deux partis. Une poignée de puissants lobbys d’entreprise contrôlent à la fois les Républicains et les Démocrates. « Le consensus bipartite » est établi par les élites qui œuvrent dans les coulisses. Ce consensus est appliqué par les principaux lobbys d’entreprise qui ont une emprise sur les deux principaux partis politiques.

En outre, les chefs de l’AFL-CIO [la fédération des organisations syndicales] ont aussi été cooptés par l’establishment d’entreprise, contre la base du mouvement ouvrier étasunien.

Les chefs des organisations syndicales assistent aux réunions annuelles du Forum économique mondial de Davos (FEM) et collaborent à la Table ronde des entreprises. Toutefois, la base du mouvement ouvrier étasunien cherche simultanément à mettre en œuvre des changements organisationnels contribuant à démocratiser le leadership de chaque syndicat.

Les élites promouvront un « rituel de dissidence » bien en vue dans les médias et sur Internet, avec l’appui de la télévision réseau et des réseaux privés d’information.

Les élites économiques, qui contrôlent les grandes fondations, supervisent également le financement de nombreuses organisations de la société civile historiquement impliquées dans les mouvements de protestation contre l’ordre économique et social établi. Les programmes de bien des ONG (incluant celles impliquées dans le mouvement Occupy Wall Street) comptent sur le financement de fondations privées, dont, entre autres, les Fondations Ford, Rockefeller, MacArthur et Tides.

À travers l’histoire, le mouvement antimondialisation, ayant émergé dans les années 1990, s’est opposé à Wall Street et aux géants texans du pétrole contrôlés par Rockefeller et al. Pourtant, au fil des ans, les fondations et organisations caritatives des Rockefeller, Ford et al. ont généreusement financé les réseaux progressistes anticapitalistes, ainsi que les environnementalistes (opposés aux grandes pétrolières), dans le but ultime de superviser et de modeler leurs diverses activités.

Les « révolutions de couleur »

Au cours de la dernière décennie, les « révolutions de couleur » ont émergé dans plusieurs pays. Elles sont des opérations des services de renseignement des États-Unis consistant à appuyer clandestinement des mouvements de protestation dans le but de provoquer un « changement de régime » en vertu d’un mouvement démocratique.

Les « révolutions de couleur » sont soutenues entre autres par le National Endowment for Democracy (NED), l’International Republican Institute (IRI) et Freedom House (FH). L’objectif de telles révolutions est de fomenter des troubles sociaux et d’utiliser le mouvement de protestation pour renverser le gouvernement existant. Le but ultime de la politique étrangère est de mettre en place un gouvernement pro-étasunien (ou « régime fantoche »).

Le « printemps arabe »

Dans le « printemps arabe » égyptien, les principales organisations de la société civile, dont Kifaya! (Assez!) et le Mouvement de la Jeunesse du 6 avril, ont non seulement été appuyées par des fondations situées aux États-Unis, mais elles avaient également l’approbation du département d’État étasunien. (Pour de plus amples détails voir Michel Chossudovsky, Le mouvement de protestation en Égypte : Les « dictateurs » ne dictent pas, ils obéissent aux ordres, Mondialisation.ca, 29 janvier 2011.)

Dissidents égytptiens, fellows de Freedom House à Washington D.C. (2008)

L’ironie amère du sort est que Washington a soutenu la dictature de Moubarak, incluant ses atrocités, tout en appuyant et en finançant ses détracteurs […] Sous les auspices de Freedom House, les dissidents égyptiens et les opposants d’Hosni Moubarak (voir ci-dessus), ont été reçus en mai 2008 par Condoleezza Rice […] et le conseiller à la Sécurité nationale de la Maison-Blanche Stephen Hadley. (Voir Michel Chossudovsky, Le mouvement de protestation en Égypte : Les « dictateurs » ne dictent pas, ils obéissent aux ordres, Mondialisation.ca, 29 janvier 2011.)

L’année suivante (mai 2009), une délégation de dissidents égyptiens a été reçue par la secrétaire d’État Hillary Clinton (voir ci-dessous).

US Secretary of State Hillary Clinton speaks with Egyptian activists promoting freedom and democracy, visiting through the Freedom House organization, prior to meetings at the State Department in Washington, DC, May 28, 2009.
La secrétaire d’État Hillary Clinton parle avec des « activistes égyptiens promouvant la liberté et la démocratie » avant des réunions avec le département d’État à Washington, D.C., le 28 mai 2009.

Comparez les deux photos. Une partie de la délégation de 2008, rencontrant Condoleezza Rice, fait partie de la délégation de 2009 rencontrant Hillary Clinton.

OTPOR et le Centre for Applied Non Violent Action and Strategies (CANVAS)

Les dissidents du Mouvement de la Jeunesse du 6 avril, lequel a été durant plusieurs années en liaison permanente avec l’ambassade des États-Unis au Caire, ont été entraînés par le Centre for Applied Non Violent Action and Strategies (Centre d’action et de stratégies non-violentes appliquées, CANVAS) une firme serbe de formation et d’experts-conseils spécialisée dans la « révolution », appuyée pas FH et NED.

CANVAS a été établi en 2003 par OTPOR, une organisation serbe soutenue par la CIA et ayant joué un rôle central dans la chute de Slobodan Milosevic dans la foulée des bombardements de l’OTAN en Yougoslavie en 1999.

À peine deux mois après la fin des bombardements de la Yougoslavie en 1999, OTPOR a été amené à jouer un rôle clé dans l’installation d’un gouvernement « gardien » en Serbie, financé par les États-Unis et l’OTAN. Ces développements ont aussi ouvert la voie à la séparation du Monténégro de la Yougoslavie, à l’établissement de la base militaire étasunienne Bondsteel et, ultimement, à la formation d’un État mafieux au Kosovo.

En août 1999, la CIA aurait mis en place un programme de formation pour OTPOR dans la capitale bulgare, Sofia :

À l’été 1999, le chef de la CIA, George Tenet, s’est installé à Sofia en Bulgarie pour « éduquer » l’opposition serbe. Le 28 août dernier [2000] la BBC a confirmé qu’un cours spécial de 10 jours avait été donné aux militants d’OTPOR, eux aussi à Sofia.

Le programme de la CIA est un programme divisé en phases successives. Au début, ils flattent le patriotisme serbe et l’esprit d’indépendance, en agissant comme s’ils respectent ces qualités. Mais après avoir semé la confusion et brisé l’unité du pays, la CIA et l’OTAN allaient aller beaucoup plus loin. (Gerard Mugemangano et Michel Collon, « Être en partie contrôlé par la CIA? Ca ne me dérange pas trop. ». Entrevue avec deux activistes du mouvement étudiant OTPOR, Investig’Action, 1er octobre 2000. Voir aussi « CIA is tutoring Serbian group, Otpor », The Monitor, Sofia, traduit par Blagovesta Doncheva, Emperors Clothes, 8 septembre 2000.)

« Le commerce de la révolution »

Le Centre for Applied Non Violent Action and Strategies (CANVAS) d’OTPOR se décrit comme « un réseau international de formateur et d’experts-conseils » impliqué dans « le commerce de la révolution ». Financé par NED, il constitue une boîte de services-conseils qui, dans plus de 40 pays, conseille et forme des groupes d’opposition financés par les États-Unis.

OTPOR a joué un rôle clé en Égypte.

Place Tahir, Égypte : Ce qui semblait être un processus spontané de démocratisation était une opération du renseignement soigneusement planifiée. Voir la vidéo ci-dessous.


 

http://www.youtube.com/watch?v=lpXbA6yZY-8

Égypte. Le logo du Mouvement du 6 avril.

 


Le Mouvement de la Jeunesse du 6 avril en Égypte, le même logo avec le poing. Source Infowars.

Et le Mouvement du 6 avril et Kifaya (Assez!) ont reçu auparavant une formation de CANVAS à Belgrade « en stratégies de révolution non violente ». « Selon Stratfor, les tactiques utilisées par le Mouvement du 6 avril et Kifaya “sortaient tout droit du plan de formation de CANVAS” ». (Cité dans Tina Rosenberg, Revolution U, Foreign Policy, 16 février 2011.)

Il convient de noter la similarité entre les logos ainsi que les noms des « révolutions de couleur » organisées par CANVAS et OTPOR. Le Mouvement du 6 avril en Égypte a employé le poing fermé comme logo et Kifaya (Assez !) a le même nom que le mouvement jeunesse de protestation soutenu par OTPOR en Géorgie, appelé Kmara ! (Assez !). Les deux groupes ont été entraînés par CANVAS.

Kmara ! (Assez !) en Géorgie

 

Le rôle de CANVAS et OTPOR dans le mouvement Occupy Wall Street

CANVAS et OTPOR sont actuellement impliqués dans le mouvement Occupy Wall Street (#OWS).

Plusieurs organisations clés également impliquées dans ce mouvement ont joué un rôle notoire dans le « printemps arabe ». Fait significatif, Anonymous, le groupe d’hacktivistes actifs dans les médias sociaux, s’est engagé dans des cyberattaques contre des sites Web du gouvernement égyptien au plus fort du « printemps arabe ». (http://anonops.blogspot.com, voir aussi http://anonnews.org/)

En mai 2011, Anonymous a mené des cyberattaques contre l’Iran. En août dernier il a livré des attaques similaires contre le ministère syrien de la Défense. Ces cyberattaques ont été lancées en appui à l’« opposition » syrienne en exil, intégrée en grande partie par des islamistes. (Voir Syrian Ministry Of Defense Website Hacked By ‘Anonymous’, Huffington Post, 8 août 2011.)

Les actions d’Anonymous en Syrie et en Iran concordent avec la structure des « révolutions de couleur ». Elles visent à diaboliser le régime politique et à créer de l’instabilité. (Pour une analyse sur l’opposition syrienne voir Michel Chossudovsky, SYRIA: Who is Behind The Protest Movement? Fabricating a Pretext for a US-NATO “Humanitarian Intervention” Global Research, 3 mai 2011)

CANVAS et Anonymous sont maintenant impliqués activement dans le mouvement Occupy Wall Street.

Il faut encore évaluer le rôle précis de CANVAS dans ce mouvement.

Ivan Marovic, un leader de CANVAS s’est adressé récemment au mouvement de protestation Occupy Wall Street à New York. Écoutez attentivement son discours. (Rappelez-vous que son organisation, CANVAS, est appuyée par NED.)

Both CANVAS and Anonymous  are now actively involved in the Occupy Wall Street Movement. 

The precise role of CANVAS in the Occupy Wall Street Movement remains to be assessed.

Ivan Marovic, a leader of CANVAS recently addressed the Occupy Wall Street protest movement in New York City. Listen carefully to his speech. (Bear in mind that his organization CANVAS is supported by NED).

Ivan Marovic s’adresse au mouvement Occupy Wall Street
http:/www.youtube.com/watch?v=LkM3BBtc7N0

Marovic a reconnu dans une déclaration antérieure qu’il n’y a rien de spontané dans la planification d’un « événement révolutionnaire » :

On dirait que les gens sont simplement allés dans la rue, mais c’est le résultat de mois voire d’années de préparation. C’est très ennuyeux jusqu’à ce que l’on atteigne un certain point, où l’on organise des manifestations ou des grèves de grande envergure. Si c’est soigneusement planifié, lorsque ça commence, c’est une question de semaines avant que tout soit terminé. (Cité dans Tina Rosenberg, Revolution U, Foreign Policy, 16 février 2011.)

Cette déclaration du porte-parole d’OTPOR, Ivan Marovic, suggère que les mouvements de protestation dans le monde arabe ne se sont pas étendus spontanément d’un pays à l’autre, tel que l’on présenté les médias occidentaux. Les mouvements de protestation nationaux ont été planifiés bien à l’avance. La chronologie et la succession de ces mouvements ont également été planifiées.

Cette déclaration de Marovic suggère aussi que le mouvement Occupy Wall Street a également fait l’objet d’une planification par un certain nombre d’organisations clés en ce qui a trait aux tactiques et à la stratégie.

Il convient de noter que l’une des tactiques d’OTPOR n’est pas d’« éviter les arrestations », mais plutôt de les « provoquer et de les utiliser au profit du mouvement » comme stratégie de relations publiques. (Ibid.)

Raised Fist

Le poing fermé d’Occupy Wall Street sur http://occupywallst.org

PORA ; Il est temps!

KMARA ; Assez!

OBORONA ; Défense

KELKEL ; Nouvelle époque

 
Article original en anglais : Occupy Wall Street and “The American Autumn”: Is It a “Colored Revolution”?, paru le 13 octobre 2011.

Traduction : Julie Lévesque pour Mondialisation.ca.

Michel Chossudovsky est directeur du Centre de recherche sur la mondialisation et professeur émérite de sciences économiques à l’Université d’Ottawa. Il est l’auteur de Guerre et mondialisation, La vérité derrière le 11 septembre et de la Mondialisation de la pauvreté et nouvel ordre mondial (best-seller international publié en plus de 20 langues).    


Guerre et mondialisation

 
Mondialisation de la pauvreté.


Articles Par : Prof Michel Chossudovsky

A propos :

Michel Chossudovsky is an award-winning author, Professor of Economics (emeritus) at the University of Ottawa, Founder and Director of the Centre for Research on Globalization (CRG), Montreal and Editor of the globalresearch.ca website. He is the author of The Globalization of Poverty and The New World Order (2003) and America’s “War on Terrorism”(2005). His most recent book is entitled Towards a World War III Scenario: The Dangers of Nuclear War (2011). He is also a contributor to the Encyclopaedia Britannica. His writings have been published in more than twenty languages. He can be reached at crgeditor@yahoo.com ----------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Michel Chossudovsky est directeur du Centre de recherche sur la mondialisation et professeur émérite de sciences économiques à l’Université d’Ottawa. Il est l’auteur de "Guerre et mondialisation, La vérité derrière le 11 septembre", "La Mondialisation de la pauvreté et nouvel ordre mondial" (best-seller international publié en plus de 10 langues). Contact : crgeditor@yahoo.com

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