Omerta : Accident d’un convoi nucléaire militaire vers la base aérienne d’Istres…

L’accident a été tenu secret pendant plus de 15 mois. Et c’est en France que cela se passe et non dans une dictature affichée. Au détour d’une banale comparution devant le tribunal correctionnel de Marseille d’un chauffeur caporal-chef de 28 ans auquel l’armée réclame 50 millions d’euros (!), on apprend qu’un semi-remorque qui convoyait par la route des munitions stratégiques nucléaires vers la base aérienne 125 d’Istres a eu un accident le 9 juin 2010. Le véhicule a quitté la route et fait trois blessés dont un très grièvement. Heureusement ce jour-là ce camion très spécial ne transportait pas d’ogives nucléaires… mais qu’en aurait-il été si des missiles avaient été présents. Force est d’envisager ce pire.

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Un semi-remorque de munitions stratégiques qui se renverse dans une base aérienne. L’accident donne froid dans le dos. Sa révélation un an et demi plus tard stupéfie. Autant que les conclusions accablantes de l’enquête judiciaire qui dévoile une succession de négligences et de dérives graves, facilitées par une carence de contrôle du commandement militaire.

« Les missions passent en premier, la sécurité des personnels ensuite », accuse un mécanicien de l’air. L’enquête judiciaire sur cet accident survenu le 9 juin 2010 et tenu secret sur la base aérienne 125 d’Istres révèle des défaillances et des dérives graves dans les transports routiers de munitions dites “stratégiques” c’est-à-dire nucléaires. Il y a loin de la coupe aux lèvres entre des protocoles de sécurité encadrant la logistique des munitions nucléaires convoyées par la route, soit-disant rigoureux, et la réalité quotidienne effarante de personnels insuffisamment formés et fortement mis sous pression à un rythme particulièrement soutenu depuis 2010.

L’événement est révélé furtivement avec la comparution prochaine du chauffeur de ce convoi militaire parti en fin de nuit de la base aérienne 702 d’Avord (Cher) et qui devra se justifier devant le tribunal correctionnel de Marseille. Ce caporal-chef de 28 ans sera en effet jugé le 16 janvier prochain en chambre militaire pour « blessures involontaires », « mise hors service d’un matériel à l’usage des forces armées » et « violation de consignes ».

Le préjudice dont l’armée veut le rendre responsable est colossal. A la mesure du caractère exceptionnel de ce VSRE (véhicule spécial renforcé) mis hors d’usage. Les Forces aériennes stratégiques ont chiffré sa perte à 50 millions d’euros.

Un des 4 dépôts stratégiques de munitions nucléaires de l’Hexagone : dans des galeries souterraines les derniers missiles ASMP-A

Ce mercredi-là, après un long périple autoroutier de près de 600km qui l’a conduit par Bourges, Lyon, Macon, Orange, l’engin dont les enquêteurs ignoraient jusqu’à l’existence de son unité secrète de rattachement – l’escadron de soutien technique spécialisé – se présente à l’entrée de la base aérienne 125 d’Istres. A son bord, trois hommes de l’ombre à l’anonymat désormais protégé : deux chauffeurs et un chef de bord et de sécurité.

Le monstre bleu de 33 tonnes et 585 CV roulait à vide allure, nous assure-t-on car il venait en remplacement d’un blindé tombé en panne. Tout au long de l’année 2010, des convois soutenus se sont dirigés vers le très secret « bâtiment K » de la base, un des 4 dépôts stratégiques de munitions nucléaires de l’Hexagone. Il est même regardé comme le plus important. C’est là, dans des galeries souterraines, que sont stockés en particulier les derniers missiles ASMP-A dédiés aux Mirages 2000-N et bientôt aux Rafales F3.

Un jogger en short et gros Marcel surgit près du « bâtiment K » : 3 militaires blessés dont un très grièvement, 50 millions de perte…

Les catastrophes sont toujours un enchaînement diabolique de défaillances. Ici, le VSRE roule bien trop vite quand à 14h45 un coureur surgit sur le côté dans un virage. Oui, un coureur en short et gros Marcel qui fait même rire l’équipage. « J’ai remarqué la présence d’un jogger courant sur ma voie de circulation mais à contresens. J’ai dû me déporter sur la gauche. J’ai vu dans le rétroviseur la remorque se soulever », explique le chauffeur affecté depuis peu à la conduite de ce blindé. Il tente bien de freiner sur 67 mètres mais ripe sur 21 mètres et se renverse sur le bas-côté.

Bien que blessés, lui et son supérieur parviennent à s’extraire par une trappe de secours. Le second chauffeur reste bloqué dans la cabine. Il sera héliporté sur l’hôpital Nord avec deux vertèbres cervicales fracturées et restera alité durant six mois. Le plan de crise est activé sur la base. Des officiers de sécurité nucléaire et du renseignement militaire bouclent aussitôt la scène et encadrent les gendarmes de la base pour que leurs investigations ne laissent rien filtrer de top-secret.

La mort nucléaire sur nos belles routes et autoroutes de France empruntées quotidiennement par des familles et des travailleurs

Malgré le secret défens l’omerta est brisée. Le disque tachygraphe, lui, se met à parler. Alors qu’un dispositif bride en principe scrupuleusement le moteur à 80km/h dont seul le chef de convoi peut désactiver le système en situation de crise : le mouchard révèle que le camion roulait à 72km/h au lieu des 30 imposés.

Mieux : entre Avord et Istres, le chauffeur a fait une pointe à 105km ! Et 10 jours plus tôt le convoi militaire nucléaire s’est payé un petit extra à 120km/h ! Et tout cela sur nos belles routes et autoroutes empruntées par des familles partant en vacances ou en week-end ou bien des salariés se rendant au travail.

Nucléaire militaire et nucléaire civil : une même logique hallucinante

Le rapport des enquêteurs nous entraîne de surprise en surprise et laisse pantois : « Les personnels ont connaissance d’une technique de neutralisation du limitateur de vitesse sans briser le plomb de protection ». Alors, évidemment, si la « conduite sportive » du jeune chauffeur militaire peu illustrée une certaine « indiscipline » le rapport précise que ce « comportement irresponsable » a été facilité par « un manque total de contrôle de la part de la hiérarchie ». Rien de moins ! Dans le domaine militaire nucléaire on s’amuse comme des fous tout comme dans le nucléaire civil. Y’a pas de raison de faire de différence.

Aussi, comme dans n’importe quelle centrale nucléaire ordinaire, on ne s’embarrasse pas non plus avec la formation. Pour prendre le volant du “Scania” blindé de 33 tonnes et 585 CV, un simple permis semi-lourd suffit en plus d’un parrainage, d’une qualification TMD7 de transport de matières dangereuses radioactives et surtout… de l’habilitation au “secret défense”. “Tu sais la fermer et donc mentir : tu as le boulot!”

Ce laxisme a été jusqu’à faire bondir l’Autorité de sûreté nucléaire de défense (ASND) qui constate, mais un peu tard, que les chauffeurs n’ont pas reçu de « véritable formation adaptée à la conduite de cet ensemble routier en situation normale et dégradée », une absence qui « a induit des dérives dans le comportement de conduite des chauffeurs de l’Escadron ».

« Les missions passent en premier, la sécurité des personnels ensuite », accuse un mécanicien de l’air qui note que le commandant ne s’est même pas déplacé au chevet du chauffeur le plus blessé. Auditionné, le Pacha de l’escadron de transport de matériels spécialisés, un lieutenant de 37 ans, a reconnu que depuis le début de l’année 2010 « le plan de charge est devenu très difficile », « le nombre de missions a augmenté avec des déplacements à un rythme très soutenu parfois jusqu’à 3 à 4 semaines de missions à la suite (…) rythme fatiguant compte tenu des spécificités de ce transport ».

Comme les intérimaires du nucléaire civil , les salariés du nucléaire militaire sont corvéable à merci

Placés en garde à vue, les chauffeurs vont (enfin) pouvoir évoquer leurs conditions de travail, leurs « temps de pause ou de repos non respectés dans les manœuvres de chargement et de déchargement des colis sensibles ». Et le jeune chauffeur poursuivi de se révéler être en fait qu’un mécanicien de l’air, simple « conducteur routier » situé au grade de caporal un an plus tôt.

Le journal “La Marseillaise” révèle dans son édition du 19 décembre que par un singulier tour de passe-passe, quinze jours à peine après ce singulier crash à 50 millions d’euros, la direction des ressources humaines de l’Armée de l’air s’est empressée de lui décerner « par équivalence » le brevet élémentaire de technicien de « conducteur grand routier de transport de fret » avec… effet rétroactif au 1er mars 2010 !

Sa promotion signée rien que pour lui par délégation du ministre est vite glissée pour parution au 25 juin 2010 du Bulletin officiel des Armées. On découvre que le chauffeur est désormais caporal-chef. L’Armée de l’air ne manque vraiment pas d’air. Les juges apprécieront. A se demander si le semi-remorque était vraiment vide ?

L’état du matériel nucléaire militaire à l’image d’un basique réacteur nucléaire civil : défaillances à répétition

Aux dires des mécaniciens “l’ensemble routier” qui a quitté la route ce mois de juin 2010 avait connu par le passé des problèmes sur son système de frein. “La veille, j’avais fait actionner les freins à trois reprises et l’ensemble routier s’était mis en défaut d’air », affirme un chauffeur. « Nous avons failli avoir un accident à plusieurs reprises », ajoute un autre qui révèle un incident précédent lors d’un convoi à destination de Valduc, le site de construction des têtes nucléaires en Bourgogne. Il avait fallu pincer une durite qui fuyait pour accomplir les derniers mètres : « Nous avons réussi à arriver jusqu’au premier portail du centre spécial militaire de Valduc. Le camion s’est bloqué à nouveau. Nous n’arrivions plus à ouvrir les portes du tracteur. (…) Cela n’a pas empêché de faire partir une mission en ne sachant pas l’origine réelle de l’accident. »

Et ce genre de convoi a traversé allègrement la France… comme les centaines d’autres convois par routes ou par rails ou maritimes qui amènent l’uranium du Niger vers le Tricastin (production de tritium pour les têtes nucléaires, enrichissement de l’uranium) ou vers Marcoule (production de la bombe atomique, fabrication du combustible Mox, traitement des déchets) ou vers et en provenance des autres sites nucléaires civils et militaires gangrénant l’ensemble du territoire français.

« La guerre est une chose trop grave pour être confiée à des militaires », a écrit Clémenceau. Et nous pourrions ajouter que le nucléaire est bien trop dangereux pour être confié à qui que ce soit.

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source : http://www.lamarseillaise.fr

Articles Par : La Marseillaise

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