Quand la fièvre de l’or fait fondre les glaciers

Dynamiter trois glaciers millénaires pour creuser une mine d’or? Lorsque l’écho de cette histoire est parvenu à la rédaction, on a d’abord cru à une «légende urbaine» (rurale en l’espèce…), ces fameux hoax qui pullulent sur Internet.

Pourtant l’affaire est sérieuse. Très sérieuse même, pour la région semi-aride du Valle del Huasco (à 600 km au nord de Santiago du Chili), qui reçoit ses précieuses eaux de la Cordillère des Andes. C’est là, au lieu-dit Pascua Lama, à 4600 mètres d’altitude, que la Barrick Gold Corp. veut extraire la bagatelle de 600 000 tonnes d’or en dix ans. Un chantier devisé à 1,5 milliard de dollars, sans compter les mines annexes projetées ou déjà réalisées en Argentine toute proche.
 
L’ennui pour cette firme canadienne – numéro deux mondial de la mine d’or – c’est qu’une partie du pactole dort sous les glaciers Toro I, Toro II et Esperanza (!), imposants géants bleu et blanc, que les écologistes chiliens n’entendent pas voir sacrifiés. Pis, craignant de voir se tarir la seule source d’eau de cette zone à la pluviométrie infime, les paysans du Valle del Huasco se sont aussi élevés contre les plans de la multinationale.
 
D’abord locale, la polémique enfla l’an dernier, au point de devenir l’un des enjeux de la campagne présidentielle, lorsque les communistes monnayèrent leur appui à la future présidente Michelle Bachelet contre l’abandon du projet de Pascua Lama.
 
Dans les cordes, Barrick Gold dut sortir son chéquier. Pour 60 millions de dollars, un barrage devrait être réalisé pour garantir l’or bleu aux agriculteurs de Huasco. La société canadienne, qui s’est engagée à n’employer que des mineurs de la zone, n’a pas non plus oublié d’arroser abondamment tout ce que la vallée compte d’organisations socioprofessionnelles. Même le magnat chilien de la mine, Jean Paul Luksic, a eu droit, le 14 février dernier, à son obole, sous forme de cession d’exploitations en Australie et au Pakistan.

Des gestes appréciés, mais jugés insuffisants par les autorités locales qui, le lendemain, refusaient que Toro I, Toro II et Esperanza soient endommagés… tout en autorisant leur exploitation mais de façon souterraine. La multinationale devra en outre lâcher 180 millions de dollars supplémentaires pour améliorer le bilan environnemental de son projet.

Victoire écologiste? A en juger par les cris de joie qui ont jailli du siège de Barrick Gold, on peut en douter. Une satisfaction bien compréhensible, tant les «surcoûts» causés par les protestataires – estimés à 330 millions de dollars – sont à mettre en rapport avec les 10 milliards de bénéfice escompté. Et si la sanctuarisation de la surface des trois glaciers est un réel coup dur, le reste du massif est si riche en métal précieux que les Canadiens peuvent se frotter les mains.
Du côté des opposants, en revanche, on grimace. Même si Barrick Gold ne dynamite pas les trois glaciers, les écologistes demeurent persuadés que son chantier les endommagera. Mais, surtout, les «glaciers de pierre» – étendues de glace recouvertes de roches – vont, eux, être livrés aux bons soins d’une société dont les méthodes – dynamitage puis extraction au cyanure et au mercure – ont déjà fait leurs preuves juste de l’autre côté de la frontière argentine. En dix ans, les cas de cancer y auraient explosé de 150%, selon une source médicale.

A moins d’un veto de Mme Bachelet après son investiture du 11 mars, le versant chilien des Andes goûtera bientôt au même cocktail de mercure, cyanure, arsenic, plomb, antimoine et autres déchets miniers.


Articles Par : Benito Perez

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