Quelques doutes sur le 4 novembre

Quelques doutes sur le 4 novembre

Cette année le message du Président de la république pour le 4 novembre [1], Journée des forces armées, a été tout autre que rituel. Je crois qu’il est de notre devoir -écrit Napolitano- de ne pas se limiter à la célébration du passé mais de regarder vers l’avenir. Quel avenir ? Nous sommes dans « une crise économique d’intensité, de durée et d’extension sans précédents », tandis que «croît  l’instabilité et qu’émergent des menaces transversales, avec la diffusion du terrorisme et de mouvements éversifs transversaux, la chute de régimes autoritaires pluri décennaux et l’émergence de formes anti-historiques de radicalisme politique ». Nous sommes dans « une transformation profonde et générale de l’ordre international, qui met en question les fondements du système de gouvernance ».

En qui et en quoi pouvons-nous avoir confiance dans un monde aussi dangereux ? « Les Forces Armées Italiennes -répond Napolitano- constituent une institution de référence pour le pays et pour la communauté internationale et, par leur action, elles contribuent à construire, avec les instruments militaires d’Etats amis et alliés, la sécurité et la stabilité dans les zones les plus critiques du monde et le long des grandes voies de communication, vitales pour la liberté des trafics commerciaux ». Pour ces « finalités supérieures » il faut que « les Forces Armées, malgré les ressources financières disponibles réduites, soient placées en condition d’affronter avec une efficacité croissante les nouveaux défis et les menaces émergentes ».

Napolitano nous excusera mais, en tant que simples citoyens, nous devons lui signifier quelques doutes. Ne seraient-ce pas les puissances occidentales mêmes, qui ont provoqué la crise économique, qui provoquent la dangereuse instabilité de la situation internationale ? Parmi ses causes n’y a-t-il pas le fait que l’OTAN, pour imposer sa gouvernance, a étendu la zone d’intervention de l’Atlantique aux montagnes afghanes ? Et l’instabilité n’est-elle pas accrue par le fait qu’en réalité c’est l’OTAN qui a provoqué la chute du régime de Kadhafi, en effectuant avec ses avions, italiens compris, 10mille missions d’attaque durant lesquelles ont été larguées sur la Libye plus de 40mille bombes ? La participation des forces armées italiennes à ces opérations guerrières ne constituerait-elle pas par hasard une violation de l’article 11 de notre Constitution [2] ?  Et comment peut-on soutenir que les forces armées aient à leur disposition des ressources financières réduites, quand la dépense militaire italienne se monte à 25 milliards d’euros annuels, alors qu’on manque de sous pour donner du travail aux jeunes et pour faire face à la débâcle hydrogéologique ? Et combien aura coûté le concert du 4 novembre, où le maestro Ennio Morricone a exécuté « Le bon, la brute et le truand » en présence du ministre La Russa (dont on ne sait pas, le premier attribut étant exclus, auquel des deux autres il s’identifie) ? Enfin, le fait que le programme du ministère de la défense pour le 4 novembre ait été publié « en collaboration avec l’Eni » (Société nationale des hydrocarbures) ne voudra quand même pas dire que derrière la guerre en Libye il y aurait de puissants intérêts des compagnies pétrolières ? 

  

Edition de dimanche 6 novembre 2011 de il manifesto

http://www.ilmanifesto.it/area-abbonati/in-edicola/manip2n1/20111106/manip2pg/03/manip2pz/312858/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Notes de la traductrice pour la version française.

Chacun pourra convertir les éléments recueillis ici par M. Dinucci pour la situation italienne actuelle, en équivalents français : budget annoncé pour la participation française à l’Opération OTAN « Protection Unifiée » (et rapine sur les fonds souverains libyens « congelés »), budgets annuels du ministère de la défense (si on peut dire) en regard de l’austérité évoquée aujourd’hui (5 novembre) par le Premier ministre Fillon ( « pas de trésor caché » ?!), déclarations du ministre dit de la défense Gérard Longuet (ex-membre des mouvements d’extrême-droite Occident, puis GUD, puis Ordre Nouveau) bredouillant le 21 octobre au JT de France2, le jour même du lynchage de Mouammar Kadhafi, sur le rôle de l’aviation française ( http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=4403 ), et distribuant ses félicitations à nos ‘intellectuels’ (Bernard-Henri Lévy présent avec lui sur le plateau) pour leur rôle dans la victoire de la « démocratie » en Libye, etc..

Notes

1. Anniversaire de l’armistice italien du 4 novembre 1918. « Bulletin de la Victoire » :

«Commandement suprême. Le 4 novembre 1918, 12h.

La guerre contre l’Autriche-Hongrie, menée âprement et sans interruption sous la conduite de Sa Majesté le Roi, Guide Suprême d’une Armée italienne inférieure en nombre et en moyens, commencée le 24 mai 1915 pour se poursuivre pendant quarante et un mois avec une foi inaltérable et une valeureuse ténacité, est gagnée.

La gigantesque bataille engagée le 24 octobre et à laquelle prirent part cinquante et une divisions italiennes, trois britanniques, deux françaises, une tchécoslovaque et un régiment américain contre soixante-trois divisions austro-hongroises est terminée.

L’avancée fulminante et hardie sur Trente du XXIXe corps de la Première Armée, coupant la voie du retrait aux armées ennemies du Trentin, écrasées à l’Ouest par les troupes de la VIIe Armée et à l’Est par celles des Ire, IVe et Ve a causé la défaite absolue du front adverse.

Du Brenta au Torre, l’élan irrésistible de la XIIe, de la VIIIe et de la Xe Armée, comme des Divisions de cavalerie, a chassé l’ennemi en fuite toujours plus en arrière.

Dans la plaine, son altesse royale le Duc d’Aoste avance rapidement à la tête de son invincible IIIe Armée qui cherche avidement à retourner sur les positions glorieusement conquises, qu’elle n’avait jamais perdues.

L’Armée austro-hongroise est anéantie: elle a subi de très graves pertes dans la résistance acharnée des premiers jours de lutte et par la suite. Elle a perdu des quantités considérables de matériel de toutes sortes et la presque totalité de ses magasins et dépôts. Elle a laissé entre nos mains environ 300 000 prisonniers avec des États-majors entiers et pas moins de 5000 canons.

Les restes de ce qui fut l’une des plus grandes armées du monde remontent en désordre et sans espoir les vallées qui avaient été descendues avec une sûreté orgueilleuse.

Général Diaz. »

A propos du Général Diaz et de la bataille de Vittorio Veneto, voir par exemple :

http://www.lecourrier.ch/vittorio_veneto_4_novembre_1918_l_instrumentalisation_d_une_victoire .

On trouvera aussi une toute autre évocation des Forces armées italiennes dans la guerre de 1915-18 dans toute l’œuvre de Mario Rigoni Stern (publiée en grande partie en français aux éditions La Fosse aux Ours). Extrait :

« Marchioro reprit son discours en parlant de la lutte des prolétaires pour la conquête du pouvoir, des scandales romains, des requins qui s’étaient enrichis avec le sang des soldats, de Lénine qui guidait la grande révolution  russe. […]

- On vit quand même dans un sale monde, dit Mosè, les pauvres gens s’entretuent et les patrons nous regardent. Mais qu’est-ce qu’il faut pour qu’on se réveille ? Et n’allez pas me dire qu’on n’abat pas un arbre d’un coup. Ici la tempête arrive et personne ne bouge !

  Ils n’avaient pas envie de recommencer à discuter et ils finirent de manger en silence, assis sur les brouettes renversées, leurs gamelles sur les genoux ».

L’année de la victoire (Ed. 10-18), p. 180-4.

2. Article 11 de la Constitution italienne (1er janvier 1948) : « L’Italie répudie la guerre comme instrument d’offense à la liberté des autres peuples et comme moyen de résolution des controverses internationales ».


Articles Par : Manlio Dinucci

A propos :

Manlio Dinucci est géographe et journaliste. Il a une chronique hebdomadaire "L'art de la guerre" au quotidien italien il manifesto. Il est l'auteur de Geocommunity (en trois tomes) Ed. Zanichelli 2013 ; Geografia del ventunesimo secolo, Zanichelli 2010 ; Escalation. Anatomia della guerra infinita, Ed. DeriveApprodi 2005.

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