Quelques vérités sur la Syrie

Interview de Bassam Tahhan par Frédéric Saillot

Syrie carte drapeau 2

Interview de Bassam Tahhan par Frédéric Saillot 12 septembre 2012, B.I. Infos :

Notre envoyé spécial Frédéric Saillot a passé quinze jours en Arménie où il a interviewé des réfugiés de Syrie. Il a rapporté de son voyage des témoignages édifiants sur la situation dans le pays de Bashar al Assad, bien différents de ce que nous racontent nos grands médias.

Frédéric Saillot a aussi réalisé une grande interview de Bassam Tahhan, au lendemain de l’émission présentée par Frédéric Taddeï le 4 septembre, “Ce soir où jamais”, dont la deuxième partie était consacrée à la situation en Syrie. Originaire d’Alep, où vit sa famille avec laquelle il est en contact quotidien, c’est en major de sa promotion à l’Université d’Alep avec la distinction Gulbenkian des Universités du Proche-Orient que Bassam Tahhan arrive à Paris voici une quarantaine d’années, où il passe plusieurs maîtrises et un doctorat en lettres françaises à l’Ecole Normale Supérieure. Enseignant à Paris III, 1er maître de conférence d’arabe à l’Ecole Polytechnique, titulaire de la chaire supérieures de lettres arabes en France, il enseigne actuellement en classes préparatoires à Henri IV. Egalement directeur de séminaire au collège inter-armées de Défense et consultant auprès du gouvernement marocain, c’est un spécialiste mondialement reconnu de l’islam dont il prône la réforme ainsi qu’une lecture historique et critique du coran. Depuis le début de la crise syrienne il est porte-parole du Collectif pour la Syrie qui prône le dialogue entre toutes les tendances de l’échiquier politique syrien pour trouver une solution à cette crise, avec pour principe que cette solution doit être trouvée par les Syriens eux-mêmes, sans ingérence étrangère.

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Etonné par la pertinence des propos et la façon dont pour une fois à la télévision ( “Ce soir où jamais” du 4 septembre) un vrai spécialiste, Bassam Tahhan, “renvoyait dans les cordes” la journaliste mercenaire Florence Aubenas et les faux spécialistes attitrés des médias, l’inévitable Mathieu Guidère et le pontifiant Dominique Moisi, je l’ai contacté.- (FS)

A l’évidence Bassam Tahhan connaît son sujet. Originaire d’Alep, où vit sa famille avec laquelle il est en contact quotidien, c’est en major de sa promotion à l’Université d’Alep avec la distinction Gulbenkian des Universités du Proche-Orient qu’il fait son arrivée à Paris voici une quarantaine d’années, où il passe plusieurs maîtrises et un doctorat en lettres françaises à l’École Normale Supérieure sous la direction de Roger Fayolle. Enseignant à Paris III, 1er maître de conférences d’arabe à l’École Polytechnique, titulaire de la chaire supérieure de lettres arabes en France, il enseigne actuellement en classes préparatoires à Henri IV. Également directeur de séminaire au collège inter-armé de Défense et consultant auprès du gouvernement marocain, c’est un spécialiste mondialement reconnu de l’islam dont il prône la réforme ainsi qu’une lecture historique et critique du coran. Depuis le début de la crise syrienne il est porte-parole du Collectif pour la Syrie [1], qui prône le dialogue entre toutes les tendances de l’échiquier politique syrien pour trouver une solution à cette crise, avec pour principe que cette solution doit être trouvée par les Syriens eux-mêmes, sans ingérence étrangère. Ce qui est conforme à la résolution adoptée par l’ONU à la conférence de Genève le 30 juin dernier, proposée par la diplomatie russe, et que les Occidentaux s’ingénient à saboter depuis sans résultats autres que l’aggravation des violences, notamment djihadistes, sur le terrain.

Comme il l’avoue lui-même, Bassam Tahhan est “un homme de l’oral”, un oriental pratiquant l’art de la digression qui paraît s’éloigner d’un sujet qui finit toujours par être traité au cœur. C’est avec un très grand intérêt que je l’ai écouté au cours de ce très riche entretien, où il traite aussi bien de la crise des médias en France que des derniers développements de la situation en Syrie, qu’il replace avec une grande pertinence dans le contexte géopolitique et géostratégique du Moyen-Orient.- Frédéric Saillot

Frédéric Saillot : Je vous ai écouté hier soir sur BFM à propos de la situation en Syrie. J’ai été étonné par l’incompétence sur le sujet d’un des journalistes présents sur le plateau, Ulysse Gosset, dont l’interview de l’ex-général déserteur de l’armée syrienne, Manaf Tlass, “exfiltré” par les services spéciaux français, était passée en boucle toute la journée…

Bassam Tahhan : Dans chaque chaîne des médias français, il y a un “Monsieur de l’international” ; parfois ils sont plusieurs, mais il y a un patron de l’international. Et il est très difficile pour une seule personne de couvrir les événements du monde et d’être spécialiste dans tous les domaines, à moins d’être un baratineur comme beaucoup de gens qui vous noient de petits détails mais qui n’ont aucune vision d’ensemble. Dans le genre Adler par exemple. Vous l’écoutez, il est capable de vous parler de tout et de rien avec une rhétorique creuse. Je ne parle d’ailleurs pas simplement de lui, cette rhétorique creuse concerne tous les “Monsieur de l’international”, parce qu’ils sont obligés de meubler, de dire qu’ils savent, qu’ils sont au point, qu’ils sont à la page, mais il est très difficile à un esprit humain aujourd’hui d’être encyclopédiste comme au Moyen-âge, parce que le savoir humain n’est plus celui du Moyen-âge et on a des techniques beaucoup plus modernes ; donc il est très difficile pour ce “Monsieur de l’international” sur chaque chaîne, d’être pertinent et percutant. Par exemple dans l’émission “Ce soir où jamais” du 4 septembre où je suis passé il y avait un monsieur qui a parlé de la situation actuelle en Syrie, en comparant ça à la guerre civile d’Espagne ; c’était de la palabre creuse, de la rhétorique.

F.S. : Oui, Dominique Moisi, de l’IFRI (Institut Français de Recherches Internationales) ; je l’ai écouté sur d’autres sujets, c’est en effet un “Monsieur de l’international”

B.T. Oui, moi je ne suis pas un “Monsieur de l’international”…

F.S. : Vous êtes un spécialiste du sujet

B.T. Vous savez, c’est comme tous ces gens que forme Sciences Po, je n’en ai pas une très haute idée. Je n’ai pas suivi les cours de Sciences-Po mais j’ai des élèves qui l’ont fait faute d’avoir pu intégrer une grande école ; à mon avis Sciences Po n’est pas une grande école bien que de très bons éléments y aient été formés. On vous dit : “la culture du concombre au Cameroun”, et il faut être capable – et c’est pareil pour les énarques – même si vous ne connaissez pas vraiment ni le Cameroun ni le concombre, de disserter dix minutes d’une manière brillante et convaincante sur la culture du concombre au Cameroun. C’est un peu ça les médias français aujourd’hui ; et ça concerne toutes les personnalités de l’international des médias en France : un discours rhétorique creux, de la palabre, parfois en s’égosillant pour bien prononcer les noms propres étrangers, comme quoi on respecte et on connaît ; c’est ri-di-cule ! C’est un discours vain ! Et évidemment quand ils affrontent un vrai spécialiste du domaine, ils perdent des plumes, ça leur fait de l’ombre…

F.S. : Vous avez notamment renvoyé dans les cordes, mardi dernier à “Ce soir ou jamais”, Mathieu Guidère, le spécialiste invité systématiquement à chaque fois qu’il y a un problème concernant le monde musulman.

B.T. : Mathieu Guidère je vais vous dire qui c’est. Il a l’âge de mes élèves, il a été agrégé d’arabe il y a de cela dix-sept ou dix-huit ans. C’est quelqu’un qui travaille pour l’armée française – il a d’ailleurs francisé son nom – qui travaille également pour le Qatar. Il a été à la cour du prince du Qatar pour former de jeunes membres de la famille, voilà. Donc forcément, il y a un proverbe arabe qui dit : “Qui mange du plat du sultan, frappe avec son sabre”. Donc Guidère ne peut en aucun cas être objectif pour tout ce qui concerne le Qatar, puisqu’il mange dans l’écuelle du prince. Quant à ses renseignements – il avait d’ailleurs sur le plateau un comportement un peu facho en déclarant qu’il crierait plus fort, mais je n’ai pas joué du tout à crier plus fort, je contredisais simplement de temps en temps les chiffres qu’il avançait…

F.S. : Oui, en effet il a cité l’AFP…

B.T. : L’AFP et l’OSDH ! Monsieur Guidère a toujours des sources « sûres ». Quelles sont ces sources « sûres » ? On m’a proposé à moi aussi, il y a longtemps, sur le dossier nucléaire irakien, de former des militaires, mais c’était dans le cadre de grandes écoles ou de stages, mais je n’ai jamais été fonctionnaire, on ne m’a jamais confié de traductions secrètes, confidentielles pour les services secrets. Lui, je crois qu’il l’a fait ; alors il croit que parce qu’il a eu entre les mains quelques papiers qu’on a ramassés par-ci par-là, il a la vérité révélée. Et les médias, c’est un profil qui leur plaît, surtout qu’il est là pour défendre l’idéologie ambiante du pouvoir ! On parle de liberté d’expression, mais moi je n’y crois pas, la France n’a pas la liberté d’expression. Je peux écrire, tout comme Pascal Boniface dans son dernier livre que j’aime beaucoup, un autre livre sur les démêlés que j’ai eus avec les médias depuis bientôt 38 ans que je vis en France. Ce genre de profil (Guidère) plaît aux médias, parce qu’il a tout pour plaire et pour être instrumentalisé pour défendre la politique de l’État. Alors dites-moi franchement : quelle est la différence entre la télé syrienne, qui fait exactement la même chose, et les médias français ? Je trouve que la télé syrienne, dans ce cas-là, est plus honnête. Et il n’y en a qu’une seule, tandis qu’en France on a plusieurs télés, mais qui en fait reviennent à la même leçon de morale et au même message. Non, c’est ridicule, franchement.

F.S. : Ce que vous dites sur le « muselage » des médias en France est tout-à-fait juste, pensez-vous qu’il y a une interaction entre médias et opérations sur le terrain pour revenir à la Syrie ?

B.T. : J’ai donné le numéro de téléphone de mon frère en Syrie à des journalistes français. Ils l’ont appelé avant-hier, et apparemment ça a été brouillé la première fois, la journaliste elle-même lui a dit : “je crois qu’on est brouillés”, on entendait parler d’autres langues, puis ça a coupé. Tout le monde sait, c’est un secret de polichinelle, que les services secrets français, britanniques et américains, avec l’aide de la Turquie, basés à mon sens en Jordanie également, n’en déplaise à Laurent Fabius, et en Turquie, brouillent toutes les chaînes de communication avec la Syrie, c’est clair. Et tout ce qui est Syrien ici à Paris en ce moment est sur table d’écoute, c’est évident. Donc peut-être même que les renseignements que vous donnez sont exploités dans les opérations, mais ça on n’y peut rien : un individu peut-il lutter contre un establishment ? Il est perdant d’avance, mais cela n’empêche qu’il peut au moins faire quelque-chose, ce petit galet peut peut-être, comme on dit peut soutenir la grande jarre.

F.S. : Vous avez été spécialiste de la question syrienne à I-télé

B.T. : J’ai commencé mes interventions télévisées pour ne rien vous cacher en 2003, sur l’invasion de l’Irak. J’ai été contacté par un institut de stratégie me promettant qu’ils allaient plus ou moins m’embaucher, me confier des sujets à traiter, et puis je me suis rendu compte que ces instituts de stratégie sont souvent des sociétés écrans qui cachent beaucoup de choses. Par exemple : on vous commande une étude très précise sur un pays précis et vous ne savez pas à qui elle est destinée, à qui elle est revendue. On vous donne 10 000 euros pour faire une étude sur les Frères musulmans en Égypte par exemple, ça a été le cas en 2004, vous voyez, donc bien avant. Moi tout naïf j’ai dit : “Admettez que j’aille en Égypte et que je vous fasse une étude sur les Frères musulmans – je suis linguiste et je parle syrien et égyptien couramment – et si jamais on m’arrête là-bas ? Est-ce que j’ai une couverture ou quoi que ce soit ?”. On me dit : “Mais pourquoi ils vous arrêteraient ?”. Je réponds : “Mais écoutez, je vais sûrement être filé par les services secrets égyptiens ; ils vont voir que je rencontre des gens, des Frères musulmans et je vais peut-être me retrouver en taule”. Alors on me dit “Et bien non, personne ne répondra de vous”. J’ai compris rapidement que beaucoup de ces instituts de recherche commandent des études qui sont en fait revendues à des États étrangers ou à des services secrets. Peut-être que j’ai été pressenti parce qu’ils ont vu que je connaissais bien l’Égypte et le monde arabe, que je parle plusieurs dialectes arabes, mais j’ai refusé. J’ai refusé non pas parce qu’en cas de pépin personne ne me recouvrirait, mais parce que j’ai trouvé quelque chose de malhonnête dans tout cela. C’est vrai, c’est une voie difficile, mais j’ai toujours choisi les voies difficiles. Ça ne rapporte pas d’argent, mais au moins il y a une éthique dans ce que vous écrivez, et ça j’y tiens. Chose que peut-être ceux qui travaillent avec les services secrets français n’ont pas, et qu’on voit parader sur les plateaux de la télé.

F.S. : C’est là que vous avez commencé à faire du journalisme alors ?

B.T. : Oui, c’était en 2003, j’ai un peu commenté ce qui se passait en Irak, c’était sur LCI. Le correspondant de LCI aux États-Unis m’avait écouté et il leur a dit : “Il faut inviter cet inconnu de Tahhan, il parle très bien”. J’ai été invité, c’était gratuitement ; et suite à cela j’ai été remarqué par I-télé. Ils m’ont invité et chez eux j’étais payé. Ils m’ont dit : “Vos interventions nous plaisent, on vous embauche.” J’étais intermittent du spectacle, en contrat déterminé, et que je vienne ou pas je touchais une petite somme. Mais c’est là qu’on se rend compte qu’il n’y a pas de liberté d’expression. Car à I-télé mon aventure aura été très courte, un an et quelques mois. Plusieurs épisodes m’ont fait comprendre que j’étais indésirable en fait, même si, selon beaucoup, mes interventions avaient du succès. Par exemple : Moqtada al-Sadr était assiégé en Irak, et voilà que les journalistes me posent la question : “Vous ne pensez pas que pour éviter l’effusion de sang, Moqtada al-Sadr devrait sortir et se rendre, comme ça on ne détruit pas la mosquée, on ne détruit pas les cimetières d’à côté et les civils et tout ?”. J’ai répondu : “Écoutez, Moqtada al-Sadr, si vous avez remarqué, a un turban noir. C’est un chiite, et tout chiite qui a un turban noir est descendant du prophète. Or, lui où est-il ? Il est dans une mosquée, dans un établissement religieux qui est la propriété des descendants du prophète, alors c’est à qui de quitter la maison ? Au propriétaire de la maison ? Ou à celui qui vient en agresseur ? C’est les États-Unis, c’est l’armée américaine qui devraient partir et laisser tranquille Moqtad al-Sadr.”

Suite à cette émission, j’ai eu un coup de fil du ministre de l’Éducation nationale au Maroc que je connais, il m’a dit : “Bravo Bassam, c’est très bien ce que tu as dit, mais je crois que ce n’est pas du politiquement correct ça pour une chaîne française, tu risques de le payer cher”. Effectivement il ne s’était pas trompé. Il y a eu une autre émission sur Arafat, où j’ai dit que si l’on traite Arafat de terroriste, les fondateurs d’Israël l’étaient également. Mais paix à leurs âmes tous, bon, pour leurs peuples c’étaient des héros ! Ben Gourion par exemple, ou d’autres, si Arafat est terroriste, dans une certaine lecture eux aussi le sont ! C’était en 2004, et à la fin du mois je reçois ma fiche de paye où il n’y avait que la moitié de ce que je touchais d’habitude. Je prends mon téléphone, j’appelle la secrétaire je lui dis : “Mais enfin je ne comprends pas, c’est la moitié”, et elle dit : “Attendez c’est peut-être une erreur” et puis elle regarde et elle me dit : “Non, c’est le directeur qui a signé”. Et puis après on ne m’a plus appelé. J’ai appelé pour intervenir, comme cela se faisait, mais plus rien. Ils étaient tellement lâches, voyez, qu’ils n’avaient pas le courage de m’inviter au bureau, de me dire : “Écoutez monsieur Tahhan, on n’est pas d’accord avec vos positions, vous nous excusez, puis c’est tout”, non !

F.S. : Ça aurait été avouer…

B.T. : Oui, peut-être ; alors suite à cela, quelques mois après, j’ai invité ce directeur qui m’avait embauché à déjeuner, à l’orientale, il n’a soufflé mot de tout ça. Il me regarde comme si de rien n’était, et voilà ça c’est terminé comme ça. Voilà mon histoire avec I-télé. Par la suite un rédacteur en chef à I-télé, qui y est toujours, m’a dit : “Bassam, j’ai entendu dire dans la maison que tu faisais beaucoup d’ombre à leurs vedettes, tu étais très télégénique, franchement, et tu parlais bien, mais ce n’était pas dans la ligne de la rédaction. C’est-à-dire : tu étonnais par tes positions.” J’avais par exemple critiqué l’ambassadeur américain aux Nations Unies, j’avais dit que c’était l’Antéchrist de la démocratie, quelqu’un qui avait trempé dans des affaires louches avec la CIA. Ça a aussi compté sans doute, et ce qui est curieux c’est que j’ai été limogé si je puis dire suite à la visite du directeur de la chaîne aux États-Unis. Est-ce qu’il y a un lien à faire, je n’en sais rien. Mais peut-être qu’ils ont vu que j’avais une audience et qu’il fallait me réduire au silence, ce qu’ils ont réussi à faire.

Je peux vous en raconter d’autres également sur d’autres chaînes et d’autres radios. Alors qu’on arrête de me dire que l’information en France est libre, qu’il y a une liberté de penser et d’expression, c’est totalement faux. Le jour où l’on fera le procès des médias en France, on va découvrir des choses vraiment à rougir de honte, parce qu’on nous fait avaler à longueur de journée des couleuvres et on nous traite comme des veaux.

F.S. : C’est d’autant plus scandaleux que la France est un pays où la presse a pris naissance. Je voudrais maintenant vous poser une question sur la genèse de la crise syrienne : j’ai entendu deux versions différentes et peut-être complémentaires de la genèse de cette crise ; l’une dans la bouche de Gérard de Villiers lors de l’émission “Ce soir ou jamais” le 4 septembre, qui a parlé d’une révolte des Frères musulmans à Deraa (en 1982)…

B.T. : Oui, et qui n’était pas pacifique, c’est vrai…

F.S. : …qui a été réprimée de façon assez musclée par l’armée syrienne et c’est cela qui a provoqué une réaction en chaîne, une escalade, avec la demande des Frères musulmans – lesquels avaient été sévèrement réprimés par Hafez el Assad, le père de l’actuel président en 82 – qui ont fait appel au Qatar, lequel État aide les Frères musulmans partout dans le monde…

B.T. : Le Qatar et l’Arabie saoudite, les deux ! On a même des dons des particuliers de tous les pays du Golfe. C’est pour se faire pardonner les soirées bien arrosées en Occident, c’est dans la mentalité musulmane : on donne pour se faire pardonner, vous voyez. Et même la femme du prince Bandar, ambassadeur de l’Arabie saoudite aux États-Unis avait transporté des fonds, la femme de Bandar, qu’elle a donnés à certaines personnes qui étaient impliquées dans les attentats du 11 septembre, et ça embêtait beaucoup l’administration américaine… Vous voyez à quel point l’islam de ces pays du Golfe est quelque chose de très difficile à cerner, il est très difficile d’en démonter tous les rouages…

F.S. : …et donc la deuxième version de la genèse de la crise syrienne c’est vous même qui l’avez donnée en évoquant le printemps arabe en Tunisie qui a connu des échos en Syrie mais qui très rapidement a été instrumentalisé par les Occidentaux et les États-Unis qui ont profité de la situation pour briser l’ « arc chiite » – vous êtes vous-même l’inventeur de ce concept  « arc chiite » dont la clé de voûte se trouve en Syrie, donc pouvez-vous revenir sur la genèse de la crise syrienne ?

B.T. : Bien avant le printemps arabe voyez-vous, il y avait une arête dans la gorge des pays du Golfe et de leurs princes – ça c’est une expression arabe – qui leur est restée dans le gosier, ils ne pouvaient pas l’avaler, vous allez comprendre pourquoi. C’est que pendant la guerre du Hezbollah contre Israël, en 2006, Bachar el Assad qui avait soutenu le Hezbollah, avait prononcé un discours en utilisant une phrase de l’imam Ali, cousin du prophète, la figure du chiisme, et qui était de traiter les musulmans qui ne l’ont pas soutenu, lui Ali, de demi-hommes : “O demi-hommes !” Et dans la bouche de Bachar, ça avait un impact sur la psychologie de tous ces princes du Golfe qui étaient traités de demi-hommes. Si vous voulez vraiment humilier un Bédouin, traitez-le de demi-homme, ou comparez-le à une femme. Et ça il l’a dit parce que tout le monde savait que les pays du Golfe avaient soutenu le gouvernement Siniora au Liban donnant à Israël le feu vert pour complètement écraser le Hezbollah. Or Israël n’a pas réussi à écraser le Hezbollah. Et ils se rendaient compte que les Alaouites en Syrie, alliés de l’Iran, formaient un croissant chiite important qui empêchait leur politique de propagande et de prosélytisme de l’islam de produire son effet. Parce que dans l’histoire récente de l’islam chiite, après l’arrivée d’Assad au pouvoir, il faut retenir plusieurs dates : 1970, Assad arrive au pouvoir ; il commence à aider les chiites du Liban en tant que minoritaires. Les chiites du Liban ne sont pas alaouites, ils sont un peu différents mais c’est la même famille.

Quand Khomeiny arrive au pouvoir, dix ans après environ, Assad aide Khomeiny dans la guerre contre Saddam. Il devient un allié important. S’il y a eu des progrès dans l’industrie balistique et la fabrication de missiles en Iran, le père Assad y est pour beaucoup. Ce Bismark du Proche-Orient a compris que les prochaines guerres seraient des guerres de missiles. Quand il a vu que Saddam arrosait l’Iran de missiles et que l’Iran n’avait pas la technologie des missiles, il a envoyé en Iran ses missiles qui ont été démontés, fabriqués, modernisés, avec toute la technologie dont il disposait qui était à l’époque celle de l’Union soviétique, peut-être un peu chinoise, certains disent même un peu coréenne, je n’ai pas vérifié dans les détails, ce n’est pas mon domaine.

Toujours est-il que les Frères musulmans et l’islam intégriste wahhabite, qui constituent deux tendances distinctes, se trouvaient dans le même camp face à ce qu’ils appelaient le danger stratégique des chiites constitué par l’Iran, avec un allié de l’autre côté qui faisait tenaille.

Et n’oubliez pas aussi le Bahreïn, dont la majorité est chiite. Il est gouverné par un prince sunnite qui possède pratiquement tout l’archipel et où les citoyens chiites sont vraiment mal considérés par le pouvoir central, on l’a vu. Donc cela explique si vous voulez, une haine qui couve, qui n’attend qu’un événement pour sortir au grand jour et essayer de casser la Syrie. Il n’y a pas de complot, je m’oppose à ces théories complotistes, mais il y a en géostratégie, en géopolitique, un échiquier, et il y a des forces, des constantes et des variantes. Ces variantes sont dictées par le rapport de force des constantes. Donc si l’Arabie saoudite d’un côté trouve que l’alliance irano-syrienne est dangereuse pour ses intérêts nationaux, au moindre événement qui peut lui permettre de contrer cela, c’est une variante, et c’est ce qui s’est passé.

Le printemps arabe en Syrie a connu cet essor, enfin cette tournure d’événements parce que sur l’échiquier il y avait cette opposition qui couvait, surtout après l’échec au Liban du gouvernement Hariri qui était soutenu par l’Arabie saoudite. Donc les Saoudiens ont bien compris que ce croissant chiite avait plusieurs cartes en main : il avait le Liban, il avait le Hamas, alors que le Hamas est sunnite, en Palestine. Car le Hamas avait beaucoup plus de rapports avec le croissant chiite, avec l’Iran et la Syrie, qu’avec l’Arabie saoudite et le Qatar. Ils ont essayé d’intervenir, mais ça n’a pas marché, pourquoi ça n’a pas marché ? Mais les Palestiniens du Hamas n’étaient pas dupes, ils savaient que leur chef – que les Israéliens avaient cherché à assassiner par du poison en Jordanie – Khaled Meshaal, avait son siège à Damas. C’est Damas qui l’a accueilli.

Vous voyez le jeu est très complexe. Donc ça a été une occasion en or pour le camp occidental, dès que le printemps arabe a pris naissance en Afrique du Nord, de déjà commencer à planifier comment il serait instrumentalisé et exploité en Syrie. Et ce fut le cas, et là, ce n’était pas uniquement les États-Unis et les Anglais, parce que d’habitude il y a en géopolitique une opposition anglo-saxonne/latine, la France est plutôt dans le camp latin, enfin, jusqu’à de Gaulle. Après les vedettes de Cherbourg, au temps de Pompidou la France est outre-Atlantique. Avec Mitterrand, les socialistes ont toujours aidé Israël, c’est connu. En 1956, c’est grâce au gouvernement socialiste qu’Israël a pu faire des progrès dans le domaine nucléaire. C’est Shimon Peres, par ailleurs lui-même chercheur, qui était venu en France pour négocier les accords dans le domaine nucléaire. Dans la guerre de 56 Israël avait accepté le scénario d’intervenir ; en contrepartie la France recevait une aide nucléaire, à l’époque où même la France n’avait pas de bombe nucléaire.

Donc voilà la genèse… la meilleure preuve c’est qu’Assad, après les événements de Deraa, a reçu les notables de Deraa, et ils lui ont promis que tout rentrerait dans l’ordre. A peine sont-ils rentrés c’est reparti de plus belle. Vous savez ce jeune garçon dont on prétend qu’il a été tué, violé, tout ça c’est de la blague. C’est suite à un prêche de Deraa et des villages à côté, les prêches des cheikhs, qu’il fallait aller s’attaquer aux habitations des militaires syriens comme quoi ce sont des alaouites, ce qui est faux, dans l’armée syrienne il y a pas que des alaouites. C’est impossible écoutez, les alaouites font deux millions et c’est une armée de 400 000 hommes, il y a un service militaire obligatoire vous ne pouvez donc pas dire que c’est une armée d’alaouites. Ils ont donc appelé les gens à aller s’attaquer à la cité militaire et à mettre à sac les habitations alors que les officiers étaient absents, et ce garçon Hamza a été abattu par une femme de militaire !

Alors encore une fois on cache la vérité, Al Jazeera s’en est mêlé. En tout cas si on veut faire un inventaire des mensonges de Al Jazeera, il y a de quoi remplir les rayons d’une bibliothèque entière. Et c’est dommage, parce que la chaine Al Jazeera était quelque chose de bien au départ ; mais maintenant elle a perdu toute crédibilité. Aussi bien Al Jazeera qu’Al Arabiya, la chaîne rivale lancée par l’Arabie saoudite, et que les arabes appellent Al Hebria, la chaîne hébraïque, ce qui veut tout dire.

F.S. : Pouvez-vous revenir sur cette opposition entre chiisme et sunnisme. Si j’ai bien compris c’est une querelle dynastique, mais sur le plan théologique est-ce qu’il y a une différence qui explique cette confrontation entre chiites – sunnites ?

B.T. : Et bien, là on ouvre un grand dossier, comment vous répondre ? Je peux le faire par des généralités. D’abord les sunnites sont de loin les plus nombreux dans le monde, ils sont un milliard et quelques ; les chiites sont à peu près deux cent millions, c’est-à-dire peut-être un sixième des musulmans dans le monde sont des chiites, et les cinq autres sont des sunnites. Les chiites se distinguent par un clergé bien structuré, ça ressemble un peu à la hiérarchie chrétienne, il y a un chef suprême, qui est l’ayatollah, et puis il y a un clergé très bien structuré. Les chiites croient que celui qui doit succéder au prophète au niveau temporel et spirituel, doit être descendant d’Ali, c’est-à-dire du cousin du prophète, et de la fille du prophète qui est Fatimah.

Pour les sunnites on peut en principe élire quelqu’un qui ne soit pas descendant du prophète mais en pratique les sunnites sur ces deux points ont fait exactement comme les chiites, mais sans fondement idéologique. D’abord, si vous remarquez la majorité des rois dans l’histoire étaient descendants du prophète ou se prétendaient tels : le roi du Maroc, il est descendant du prophète, le roi de Jordanie, il est descendant du prophète, qui fait exception à cela ? Les Saoudiens, c’est vrai. Mais les Saoudiens vous savez c’est très récent, dans tous les cas de l’histoire quand il y a avait des califats c’étaient des descendants du prophète, même chez les sunnites. D’autre part on vous dit : il n’y a pas de clergé chez les sunnites, c’est faux. Ils disent qu’il n’y a pas de clergé mais en fait il y a un clergé. Cependant le système chiite est plus ouvert philosophiquement, parce qu’il n’a pas fermé la porte de l’effort personnel d’interprétation et d’exégèse.

Alors que dans l’islam orthodoxe sunnite, dans la théologie comme dans le droit, cela se limite à quatre rites et vers l’an mille, c’est-à-dire il y a mille ans pratiquement, tout effort personnel a été condamné. Donc l’islam sunnite paraît si vous voulez plus traditionaliste et plus formel tandis que le chiisme ouvre la voix à des visions religieuses beaucoup plus spirituelles. Mais vous me posez une question énorme. Toujours est-il que cet islam, ces deux islams, ont été affreux l’un vis-à-vis de l’autre, ils se sont massacrés pendant toute l’histoire de l’islam. Mais là, ce qui gêne l’Arabie saoudite, pour revenir à la question du moment, c’est qu’elle voit d’un mauvais œil l’arrivée au pouvoir d’un clergé qui n’est pas sunnite et qui distribue de l’aide, qui n’a plus peur de cacher sa doctrine et qui comme eux fait la propagande du chiisme, autant en Afrique qu’en Amérique que partout ailleurs. C’est pour cela que le roi d’Arabie saoudite a dit qu’il fallait “écraser la tête du serpent”, dans un mail ou un télégramme que WikiLeaks a révélé au grand jour. Et si vous lisez les recommandations de chaque congrès wahhabite, les chiites sont toujours représentés comme des ennemis, des mécréants.

C’est donc très difficile de les réconcilier si dans le dogme wahhabite déjà, il y a un parti-pris contre cette minorité musulmane. Sans compter qu’une des régions les plus riches en Arabie saoudite est une région habitée par des chiites, le Hassa, et ils forment la majorité au Getaif. Et ces gens-là sont persécutés : chaque fois qu’ils se révoltent, ou qu’ils manifestent, les autorités saoudiennes disent qu’ils obéissent à un agenda étranger, c’est-à-dire aux Iraniens. J’ai eu beaucoup de discussions avec des sunnites, et s’ils apprennent que vous êtes chiite, tout de suite ils changent d’attitude, pour eux vous êtes un hérétique et parfois on entend “Il faut tous les massacrer les chiites !” Je l’ai entendu, j’étais comme ça en confidence avec un Saoudien, il m’a dit “Mais il faut tous les tuer ! C’est quoi, un demi-million, pourquoi on ne s’en débarrasserait pas, ce serait fini ! L’islam est un, c’est celui de la tradition mahométane, du prophète !” On élève le sunnite un peu partout dans le monde avec la haine des chiites, en leur faisant croire, moi je vois ça auprès de mes élèves maghrébins, que les chiites disent que Allah s’est trompé, qu’il aurait dû donner le Coran à Ali plutôt que de le donner à Mohamed. Chose qui est complètement stupide.

C’est comme le Protocole des sages de Sion, quand les Arabes en parlent, ils disent que c’est la vérité absolue alors que l’on sait que c’est un faux, un truc qui a été écrit pour être utilisé, notamment par les nazis, contre les Juifs. Ou ils vous disent par exemple que les chiites divinisent Ali ou alors : “qu’est-ce que c’est que ces pratiques, pourquoi ils s’auto-flagellent et tout ?”

N’empêche, que les sunnites ont pris quelque chose aux chiites alors que les sunnites n’admettent pas d’innovation dans les rites de prière. Vous savez la naissance du prophète musulman, c’est une fête chiite, que les Fatimides chiites d’Égypte ont instaurée, et les sunnites aujourd’hui la suivent, donc ils sont en contradiction : si on n’innove pas dans les cérémonies religieuses alors pourquoi ils fêtent la naissance du prophète ?

Et n’oubliez pas, une dernière chose : pourquoi Damas ? Et pourquoi tant de haine vis-à-vis des alaouites ? Quand le califat va s’installer à Damas, c’est après les quatre premiers califes qu’on appelle orthodoxes, on s’est mis à maudire Ali sur toutes les chaires des mosquées de Syrie, et notamment la mosquée des Omeyyades, la mosquée centrale de Damas, jusqu’à l’arrivée d’un autre calife sunnite qui va interdire cette malédiction. Alors vous vous imaginez, les sunnites de Syrie, qui savent que dans cette mosquée Ali a été maudit pendant des siècles, que quelqu’un qui est alaouite gouverne, et les gouverne, ils ne peuvent pas avaler ça. Dans une perspective religieuse étriquée, pour eux c’est l’ennemi qui les gouverne. D’ailleurs quand ils disent du mal de ces alaouites qu’ils appellent nousrani, ils font un jeu de mot nousayri-nousrani, c’est-à-dire : nousayri, “espèce de chrétien”. Ça dit tout de la tolérance de certains sunnites !

F.S. : J’ai écouté un certain nombre de vos interviews et les précisions que vous donniez sur le Conseil national syrien et l’Armée syrienne libre. Vous en parlez comme de conglomérats, est-ce que vous pouvez revenir dessus ?

B.T. : Oui, aujourd’hui, je peux vous donner les dernières informations sur ces deux conglomérats. Aujourd’hui la France a lâché le Conseil national syrien. C’est-à-dire que les accolades données par Hollande aux cinq représentants du Conseil étaient juste d’apparence, la rentrée s’étant faite suite aux attaques de la droite, de Sarkozy et de Fillon, concernant le dossier syrien. Parce qu’ils se sont rendu compte – “ils” à l’Élysée et aux Affaires étrangères – que ce Conseil national syrien s’effilochait et ne représentait plus grand-chose.

Maintenant, quant à l’Armée syrienne libre, comme dans le CNS, il y a différents groupes armés qui ne se reconnaissent pas entre eux. Il y a eu d’ailleurs trois-quatre jours des combats au nord d’Alep – d’Alep à la frontière turque c’est 45 km qui nous séparent – entre branches armées de cette ASL, une lutte entre bandes, parce que ce sont des bandes, qui représentent deux tendances de l’ASL. Et là hier, un autre général, vient d’essayer d’unifier ces forces à Alep, mais il n’a pas réussi : certains ont dit oui, d’autres non. Voilà les dernières informations sur le CNS qui s’effiloche, qui part dans tous les sens.

L’Élysée a compris, parce qu’ils veulent former un gouvernement, que ce Conseil n’existe plus et il y a un changement de cap dans la politique française. Quant à l’Armée syrienne libre, ils ont compris aussi que c’était divisé, comment faire ? Alors, ils ont “exfiltré” Tlass, qui est le plus gradé, dans l’espoir que ce Tlass, qui est le plus gradé des “défectionnistes”, qui est sunnite, dont le père et la sœur habitent la France – ce sont des millionnaires sunnites – dans l’espoir que ce Tlass soit peut-être une carte importante que jouerait la France, parce que Tlass est soutenu par le Qatar mais pas par l’Arabie saoudite, parce que dès qu’il a annoncé sa défection, Al Jazeera s’est réjoui de l’accueillir, manque de chance il est allé en Arabie saoudite et pas au Qatar. N’empêche que maintenant les Français croient qu’après tout, pourquoi pas Tlass, alors ils me font vraiment rire parce que ce Tlass est détesté du peuple syrien, même des sunnites, parce que ils se disent : il est doublement traître, il serait alaouite, passe encore, il a volé le peuple, il est alaouite, les alaouites sont nos ennemis. Mais c’est pire, c’est un sunnite, dont le père a été ministre de la Défense, chef des Armées, on lui attribue des ventes d’armes, des commissions, enfin la famille Tlass n’a pas une odeur de sainteté auprès des sunnites de Syrie.

Donc là aussi je crois que les Français ne savent pas quoi faire, parce que et l’Élysée et le Quai d’Orsay, sont peuplés d’incompétents. La France vit une période médiocre, on baigne dans la médiocrité la plus totale, non seulement dans la diplomatie mais dans beaucoup d’autres domaines.

Ça va faire quarante ans que je suis en France et j’ai vu ce pays décliner sans arrêt. Et là aussi, dites-moi pourquoi les gens qui connaissent la situation, et de manière très profonde, ne sont jamais écoutés ? Je ne vous cache pas que les Américains, en 82 ou 83, m’ont fait des ponts en or, pour aller à UCLA en Californie, présider un centre de documentation d’Orient contemporain. Et j’ai dit non, parce que moi franchement j’aime beaucoup la France, mon père aimait la France, c’est peut-être par fidélité à l’image du père, je suis francophone, francophile, voilà. Mais ce qui me fait mal au cœur, c’est qu’avec tout ça on n’est jamais écouté ! Jamais !

F.S. : La France a du mal à trouver sa place dans la mondialisation, c’est vrai. Mais pour revenir à l’ASL, elle fait 30 000 membres ?

B.T. : C’est ce qu’ils disent, 30 000, mais je ne crois pas à ce chiffre. Bon pour le chiffre, il y a des gens qui sont enrôlés qui n’ont même pas de barbe, 14 – 15 ans, on leur donne des armes, alors évidemment si vous intégrez tous ces gens-là, on peut peut-être dépasser les 30 000 ! Mais 30 000 vraiment militaires, j’en doute fort. Maintenant il ne faut pas oublier aussi que comme le Conseil national syrien est bourré de Frères musulmans, d’islamistes de toutes tendances, il en est de même de l’ASL. Donc cette image que l’ASL serait laïque, avec 20% d’islamistes à côté, est complètement fausse. Parce que si nous prenons le nom des bataillons de cette ASL, suivez moi : “L’unification divine, ou monothéiste”, “Les descendants du prophète”, “Les libérateurs des mécréants”, alors trouvez moi une armée dans le monde qui se croit une armée révolutionnaire et laïque et qui a toutes ces appellations religieuses : on se croirait dans un traité de droit ultra-orthodoxe du 11ème 12ème siècle ! Non, ce n’est pas sérieux tout ça.

Donc l’ASL ; en gros il y a quatre groupes dans l’ASL en ce moment : il y a le premier qui s’est défait, Riad Al-Assaad, on a voulu faire de lui un maréchal, alors les autres qui sont plus gradés qui l’ont rejoint un an ou un an et demi après ont dit : “Mais enfin, pourquoi il serait maréchal, il n’est que lieutenant !”, alors la réponse a été, c’est à mourir de rire tout ça, que oui mais lui a été le premier à faire défection ! Et les autres de répondre que ce n’est pas une histoire de priorité. Alors là-dessus – vous voyez pourquoi on ne peut pas avoir une unité nationale au niveau de toute cette opposition bidon, je dis bien bidon – la déclaration du président du Conseil national aujourd’hui, par rapport à Tlass, ce sunnite gradé copain de Bachar, est que ce n’est pas parce qu’il a fait défection qu’il aura un poste dans la nouvelle Syrie.

Donc la France se trouve le cul entre deux chaises, elle veut bien soutenir le Conseil national, c’est le “Club de Paris”, elle s’est fait avoir avec ce “club de Paris”, avec le dossier Juppé. Ca veut dire c’est des gens : ce n’est pas un conseil, il n’est pas national, il n’est pas syrien. Mais à un moment donné, il fallait comme en Libye qu’il y ait un Conseil dans l’espoir d’intervenir. La France a compris qu’elle ne pouvait pas intervenir, alors elle aurait souhaité qu’au moins ce Conseil s’entende avec l’ASL. Là aussi ça ne marche pas puisque son président condamne la nouvelle carte du génie fabiusien qui est d’exploiter Tlass pour la nouvelle Syrie. C’est-à-dire que peut-être ce Tlass ce super-grand général de l’Armée syrienne sunnite va pouvoir unifier cette ASL, mais même les gens de l’ASL voient en lui un traître.

F.S. : C’est quoi les trois autres composantes de l’ASL ?

B.T. : Vous avez Assaad : c’est celui qui le premier s’est barré en Turquie ; vous avez deux autres colonels qui sont comme des caïds, qui ont leur boutique, hein, et tout le monde, vous voyez, comme l’argent qui afflue sur la Syrie, vient de plusieurs sources, donc chacun, comme on dit en arabe, frappe avec le sabre de celui qui le finance. Donc il n’est pas étonnant que dans cette ASL, vous voyiez des gens pro-Qatar, parce que c’est le Qatar qui paie, d’autres pro-français, parce que ce sont les services secrets qui exfiltrent, qui infiltrent ; d’autres pour les Saoudiens. Ils ne roulent donc pas tous pour le même maître, chacun représente plus ou moins la voix de son maître. Là hier à Alep est apparu un nouveau général, très gradé, qui dit unifier au moins sur Alep. Quand on voit tout ça, alors inutile de vous dire que cette armée institue des tribunaux d’inquisition islamiques. J’en ai parlé aujourd’hui sur BFM, vous avez un reportage sur la ville d’el-Bab, qui a été bombardée ; il y a trois-quatre jours ils ont bombardé les écoles transformées en casernes pour les rebelles.

Donc il n’y a d’union ni dans l’ASL, ni dans le Conseil national syrien, et bien malin est celui qui peut former un gouvernement. Là aussi il y a une erreur stratégique, politique et diplomatique que commettent la France, et les autres, qui veulent lancer un gouvernement ; ce gouvernement va être un élément supplémentaire de division parce que il y a déjà division. Si vous écoutez les témoignages, vous les scrutez, certains membres de l’ASL vous disent : “on va éliminer l’autre branche armée, dominer, et on va marginaliser le Conseil national, et c’est nous qui gouvernerons”. Vous écoutez le Conseil national dire : “on a formé un bureau de coordination des militaires au sein du Conseil national, on dominera l’ASL, on l’éliminera et c’est nous qui gouvernerons”, et ainsi de suite. Comment voulez-vous former un gouvernement d’exil avec ces gens-là ? C’est impossible.

N’oubliez pas une chose ; admettez que sur le terrain il y a 300 000 – 350 000 soldats syriens et pas 438 000 comme disent les statistiques officielles à cause des “défections” ; mais ce ne sont pas des défections, c’est le problème des transports, un appelé ne peut plus rejoindre sa caserne s’il est au fin fond de la Syrie, comment voulez-vous qu’il puisse aller à Koneitra, le point frontière avec Israël ? C’est des problèmes matériels, de communication, de transport. Cette armée-là tient toujours bon. Et jusqu’à maintenant admettez qu’elle n’a été utilisée qu’à 5 à 10% de ses capacités militaires.

Encore une fois, l’armée, la Syrie, étaient préparées à toutes les guerres, sauf la guerre civile, et c’est là son talon d’Achille. C’est là où l’Occident a compris que sans intervention directe, en nourrissant une révolte armée, il pouvait casser ce beau pays qui n’a pas signé de paix avec Israël, qui soutient le Liban pour que le Liban ne signe pas de paix avec Israël, qui soutient la Palestine et maintient cette rivalité entre l’Autorité palestinienne et le Hamas, entre Ramallah et Gaza, et c’est un gros morceau, et qui en même temps présente un danger pour les monarchies du Golfe puisque vous le voyez ce croissant chiite est énorme.

L’erreur des Américains, évidemment, je l’avais dit, c’est d’avoir renversé Saddam, l’erreur dans leur optique, s’ils veulent vraiment se débarrasser des chiites. En renversant Saddam ils ont amenés les chiites au pouvoir, maintenant l’Irak est une colonie iranienne, qu’on le veuille ou non. Et depuis qu’ils se sont retirés d’Irak, la voie est libre pour que l’Iran transporte tout ce qu’elle veut en Syrie. Alors là, si vous voulez, ce croissant chiite avec le Hezbollah, les chiites d’Irak, les alaouites de Syrie, du Barhein, et aussi du Yémen, les chiites de Getaif, l’Iran et ajoutez l’inconnue que les Américains n’avaient pas calculée et ignorée totalement, c’est qu’en Turquie il y a 22 millions d’alaouites ! Si ces 22 millions d’alaouites rejoignent le croissant chiite, alors là il y a une nouvelle donne au niveau géostratégique et géopolitique qui va changer tout le paysage du Moyen-Orient. Et s’ils font éclater la Syrie, qui nous dit que la Turquie ne va pas éclater, imploser : un tiers de kurdes, un tiers de sunnites et un tiers d’alaouites en Turquie, en gros pour simplifier.

F.S. : Vous dites le manque de préparation de l’armée syrienne à la guerre civile ; les groupes djihadistes eux ne sont-ils pas mieux préparés au combat de rue et ne posent-ils pas de problèmes, notamment à Alep ?

B.T. : Oui, alors ils posent des problèmes, non pas parce qu’ils sont mieux formés, pas du tout, je ne le crois pas, et qu’on leur a donné des armes. Bon, il y a des mitrailleuses lourdes sur 4…

F.S. : Oui, vous avez parlé du quartier d’Hanenau

B.T. : Salahadine. Salahadine est bombardé. Hanenau est bombardé aussi. Aujourd’hui il y a l’Arkoub ; il y a plusieurs quartiers, Al-Kasr, Boustane al-Bacha ; dans ma tête je vois les immeubles, les quartiers, c’est ma ville, c’est vrai que ces quartiers sont bombardés,  Izaa, le quartier de la radio qui est le plus proche du centre ville par rapport à Salahadine a été rasé, enfin des pâtés entiers, parce que là il y a avait des djihadistes en grand nombre.

F.S. : Je voudrais revenir sur les “Amis de la Syrie”, le “club de Paris” que vous évoquiez tout à l’heure. Vous vous êtes plaint que lors de la réunion des “Amis de la Syrie” à Paris le 6 août, Fabius ne vous ait pas invité en tant que représentant du collectif pour la Syrie, à votre avis pourquoi ?

B.T. Écoutez, le problème est que Fabius est l’erreur de la diplomatie française : elle n’a pas cherché à fédérer les acteurs syriens, elle a seulement cherché à fédérer les opposants aventuriers, arrivistes, opportunistes qui faisaient partie de ce “Club de Paris” et qui ont joué le jeu avant la création même de ce Conseil national, à l’époque, juste après la mort, l’assassinat de Hariri. Le fils Hariri a aidé comme j’ai dit des Syriens à Paris financièrement et c’est de là que c’est parti. C’est Juppé qui a pris ces gens-là et Fabius a continué pour x raisons, mais je ne crois pas à l’indépendance de pensée de Fabius dans ce domaine…

F.S. : Est-ce que B.H. Lévy a joué un rôle ?

B.T. Ah sûrement, sûrement, évidemment parce que il faut pas se faire d’illusions, vous savez : quel est le pays qui tient tête à Israël, jusqu’à maintenant, dans la région, et qui a refusé de couper les ponts avec l’Iran ? C’est la Syrie. Clinton lui a dit : “Coupez les ponts avec l’Iran et on vous garde au pouvoir”, c’était clair ! Le lendemain Assad s’est affiché avec le président iranien et le secrétaire général du Hezbollah, c’était vraiment se moquer des Américains et de leur puissance.

Donc je crois que ça joue le jeu d’Israël toute cette guerre. Alors de là à accuser les responsables français de pro-israéliens, je n’irai pas jusque-là, mais quand même, il y a quelque-chose là. On ne peut pas ne pas penser : tiens, les socialistes ont une histoire d’amitié avec Israël qui commence avec le début de la création d’Israël, je vous ai parlé de 56, c’est si vous voulez dans la ligne directe de toute cette politique arabe socialiste qui est plus pro-israélienne que pro-arabe, mais c’est clair ! Alors ça fait le jeu des Israéliens et c’est là où je dirais si guerre de procuration il y a et bien vous remarquez qu’il y en a eu d’autres de guerres de procuration : Israël n’a pas eu besoin de s’attaquer à l’Irak, l’Irak a été rasée, par une alliance internationale. Là aujourd’hui, s’il y a intervention, et bien ce sera pareil pour la Syrie. Je ne pense pas qu’il y aura intervention parce que c’est plus explosif qu’au temps de l’Irak, l’Irak n’avait aucun allié, la Syrie a des alliés, et puis la situation internationale géostratégique a changé.

Enfin il y a la Chine et la Russie, et c’est la première grande bataille après la Guerre froide. C’est-à-dire on n’est plus dans un monde unipolaire, les Russes et les Chinois veulent montrer aux Américains que le monde est bipolaire à nouveau. Qu’il y ait les non-alignés ou pas.

F.S. : Est-ce que vous pouvez parler de la réalité de la présence russe en Syrie ?

B.T. : Alors en Syrie, la présence russe est très importante. Quand vous allez à Alep, les enseignes sont en russe, les gens parlent russe. Vous allez au souk ; au souk on parle toutes les langues du monde, mais il y a eu tellement d’ouverture économique – c’est une présence économique avant d’être militaire – que c’est partout marqué : “Nous parlons russe” et les enseignes sont en russe, dans tout le souk, dans toute la ville, peut-être moins maintenant. Moi quand j’y suis allé j’ai été frappé par le cyrillique qui ornait les enseignes du souk d’Alep qui côtoyait l’arabe, et ça c’est important, ils venaient acheter du tissu, beaucoup de choses. Puis n’oubliez pas que la Russie a des racines profondes dans l’orthodoxie chrétienne, et dans l’Orient les souks d’Alep, avec les souks d’Istanbul, ce sont les plus grands souks du monde, et c’est construit en dur. Imaginez la ville de Fez au Maroc, les souks de Fez multipliés par vingt fois, ça fait je ne sais pas combien d’hectares les souks d’Alep, en dur et ça remonte au 15ème siècle, l’époque où Alep était plus grande que Paris, plus peuplée. C’est-à-dire quand Alep comptait 350 000 habitants, au 16ème siècle c’était important, Paris devait en compter moins, dans les 250 à 300 000 habitants.

La Russie a toujours été l’alliée de la Syrie depuis le début ; le parti communiste syrien a été créé je crois deux ans après la révolution d’octobre. Et puis n’oubliez pas que les Syriens sont contre la création d’Israël, sont contre Sykes-Picot [2], le partage du Proche-Orient entre l’Angleterre et la France. Et qui a révélé au monde Sykes-Picot ? Les Russes. C’est un diplomate, après la révolution, qui a dit : “Écoutez, voilà il y a Sykes-Picot”. Le monde arabe va découvrir la trahison de l’Occident, la trahison de Faycal, de la révolution arabe de 1916, par les Russes. C’était un diplomate qui avait les documents sur Sykes-Picot, un diplomate qui va dire “Écoutez bon voilà, regardez ce qu’on fait les Français et les Anglais”. Et alors à ce moment-là la Syrie a cherché à être américaine. Au temps de la Société des Nations, ils ont envoyé un Comité, la Syrie n’a pas voulu du mandat français, elle voulait un mandat américain, c’est dit ça dans l’histoire.

Quand les Américains ont sacrifié la Syrie, ils l’ont donnée à l’Europe, à la France, les Syriens évidemment ont trouvé que les Soviétiques, les “Russes”, étaient beaucoup plus justes, parce qu’ils n’ont jamais divisé ce pays, ce n’est pas eux qui ont accordé l’indépendance du Grand Liban. Pour beaucoup de Syriens la création du Grand Liban reste une plaie ouverte, ils n’ont jamais avalé cette création du Grand-Liban. Le petit Liban, passe encore, mais pourquoi la Bekaa, la Bekaa a toujours été syrienne. Mais plus encore, la France a cédé tous les contreforts du Taurus, qui étaient riches en sources aquatiques, pourquoi ? Pour la Syrie ça a été trois fois donné par les Français aux Turcs. Alors vous vous imaginez, c’est-à-dire que pour les Syriens la Russie ou l’Union soviétique, n’était pas un pays ennemi, dans son histoire contemporaine, au contraire ils n’ont pas cherché à diviser, et ça vous explique après l’Union avec l’Égypte, toute cette amitié syro-russe…

Vous savez ça me rappelle le professeur Alexandre Minkovski, qui était un de mes amis et que j’aimais beaucoup ; un jour on discutait et il m’a dit : “Bassam dis-moi pourquoi la révolution palestinienne, les Syriens, pourquoi cet amarrage à gauche ? Pourquoi la gauche, pourquoi l’Union soviétique, pourquoi ? Vous êtes francophones”, j’ai dit “Et bien écoutez quand il s’est agi d’armer la Syrie, de demander de l’aide, l’Occident nous a tourné le dos. Qui pouvait nous donner des armes ? L’”autre camp”, dans cette équation bipolaire”. Hé mais c’est normal, pourquoi Arafat ? Parce que tout l’armement de cette révolution palestinienne était soviétique. Qui s’est opposé à Nasser ? Les alliés des Américains : l’Arabie saoudite. Et le jour où ils ont eu un bonhomme qui voulait prier à Jérusalem, le roi Faycal, a été assassiné par son neveu. Et l’assassinat de Faycal c’était la CIA, le neveu c’était le bras, mais le cerveau ce n’était pas le neveu, il y avait la CIA derrière. Alors il y a une présence militaire, et quand en 67 les Syriens ont perdu la bataille, Assad a commencé à recruter des pilotes de guerre à partir de très jeunes, je crois que c’était même avant le bac. Il prenait les plus doués, et ils étaient formés, c’est pour ça qu’après, dans les batailles de 73, les pilotes syriens étaient vraiment de bons pilotes, pas comme en 67.

Il y a donc une implication militaire très importante, ce sont les experts soviétiques qui ont formé l’armée syrienne, dont le noyau est français, la formation est française au départ. Jusqu’à maintenant dans le jargon militaire de l’armée syrienne il y a des mots français : par exemple on dit “dousir” pour le dessert, ou on dit “elcâr”, pour le quart, et la première académie militaire qui a formé Assad père, elle a été fondée par les Français, c’est l’académie de Homs, qui avait donné la chance à beaucoup de gens d’origine modeste, de devenir des gens qui gouverneront la Syrie plus tard. Donc la présence russe est importante économiquement, socialement également, il y a beaucoup de mariages mixtes, ainsi qu’au niveau commercial.

On dit aussi, que les Russes auraient trouvé de l’uranium dans les phosphates du désert syrien, ce n’est pas mon domaine, je n’ai pas vérifié, mais vous savez il n’y a jamais de rumeurs comme ça sans fondement.

Et il y a une présence militaire, il faut dire que la Russie a toujours rêvé, l’empire soviétique aussi, d’un port dans les eaux chaudes. Et ils l’ont à Tartous, la base militaire de Tartous, d’ailleurs certains accordent une grande importance à ce Tartous, on vous présente ça comme une base militaire à la James Bond, qu’il y aurait des choses souterraines, je ne crois pas à ça, c’est simplement un port militaire où viennent mouiller des bâtiments russes. Alors on vous dit : “Vous savez, avant de s’attaquer à la Syrie, vous savez ce qu’il y a dans la base de Tartous ?” Je crois que ça tient plus des romans-fiction que de la réalité.

Voilà en gros si vous voulez, et puis n’oubliez pas qu’il y a une composante orthodoxe dans la population syrienne. Des Syriens et des Libanais orthodoxes avant la création du Liban, avaient leur petit séminaire à Kiev ou à Moscou, dont l’illustre écrivain libanais Michael Nouaima, qui est mort très vieux, centenaire, et qui a été petit séminariste en Russie tsariste, bien avant la révolution. Alep enseignait le russe au début du siècle, au lycée des Trois Lunes, les trois lunes c’est les trois pères de l’Église, Saint Jean Chrysostome, Saint Basile et Saint Grégoire. Et culturellement c’est énorme, l’apport russe dans la culture syrienne chrétienne et musulmane, c’est toute l’école orientaliste russe qui a étudié les manuscrits musulmans. Un des plus grands centres qui contient des vieux manuscrits du Coran et d’autres, c’est Saint-Pétersbourg. Et pour les chrétiens, vous savez qu’il y a une grande école d’iconographie à Alep, qui est connue dans le monde entier, on a 4-5 grands peintres, les Mousawer, c’est une grande famille de peintres. Tout au début, les Syriens faisaient l’icône, et c’est les envoyés moines de Russie tsariste qui peignaient les visages et les mains, parce que ça demandait plus de technique. Et petit à petit, avec cette coopération monastique, aujourd’hui si vous avez une icône de l’école d’Alep du 17ème siècle, ça n’a pas de prix. Il y a eu des expositions à Paris de cette école d’Alep.

Il ne faut pas non plus oublier qu’Alep, je vous dit pourquoi j’ai fait référence à François 1er dans les capitulations avec l’empire turc, c’est qu’il avait compris l’importance de ce Proche-Orient, de ces minorités. Et il était un peu le mécène et le protecteur des minorités face à l’autorité ottomane qui a accepté son autorité, c’est là la grandeur de la France et son exception, quand on la compare à la médiocrité actuelle. J’y ai fait allusion chez Bourdin sur BFM, j’ai dit “Enfin la grandeur de François 1er c’est d’avoir défendu les minorités, puisse François Hollande suivre la bonne voie, de ses prédécesseurs !”.

N’oublions pas encore une dernière chose, c’est que ce que ne pardonne pas la Syrie à la France, et voit donc d’un bon œil la Russie, c’est quand la France a décapité tous les chrétiens d’Orient, tous les chrétiens : Jordaniens, Palestiniens, Libanais, Irakiens en décapitant le christianisme en donnant Antioche, la première capitale du christianisme , c’est notre Rome à nous, à la Turquie. Pour la désaxer à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, alors que la grande majorité des habitants d’Antioche et d’Alexandrette étaient chrétiens orthodoxes et alaouites et parlaient arabe, les Turcs étaient une minorité, d’ailleurs Antioche/Antiochus, général d’Alexandre, c’est le créateur de la Syrie antique. Et en donnant Alexandrette, qui est la ville d’Alexandre – c’est le port qui était le port d’Alep – on a cassé économiquement la première échelle de l’Orient, Alep, qui avait comme voie maritime Alexandrette.

On a donné tout ça, on a organisé un referendum truqué pour chasser les chrétiens orthodoxes de cette région qui sont venus se réfugier à Alep, parce que le Atay, ce que les Turcs appellent le Atay, nous on l’appelle Liwa ou le Sandjak, c’est-à-dire toute cette province d’Antioche et d’Alexandrette a été cédée à la Turquie. Et jusqu’à maintenant dans les cartes syriennes c’est en pointillés, et c’est pour cela que dans le collectif pour la Syrie, dans notre esquisse de déclaration, on a mis que nous on tenait à Antioche.

Parce que vous ne pouvez pas parler de Syrie, vous ne pouvez pas parler de christianisme, sans Antioche. Tous les patriarches aujourd’hui, quel est leur titre ? Patriarche d’Antioche et de tout l’Orient. Et Antioche est en tête. N’oubliez pas également que le premier État chrétien du monde c’est l’Arménie, tout le monde le sait, mais quels liens il y a eu dans l’histoire entre l’Arménie et Antioche ? Avec la période des croisades, c’est énorme ! Donc vous voyez, l’Occident chrétien est le premier ennemi de la chrétienté d’Orient. Jamais dans l’histoire il n’y a eu autant de conversions forcées vers l’islam que pendant la période des croisades.

Et là aujourd’hui je qualifierais cette intervention occidentale de nouvelle croisade, la croisade qu’a promise Bush, aujourd’hui c’est Obama qui la réalise, lui qui est anti-belliqueux, anti-guerre dans ses déclarations. Et qui en est l’instrument ? C’est justement l’Europe latine, c’est honteux. Et je rappelle, permettez moi de développer ce parallèle parce qu’à la télé on ne m’a pas permis de le développer, parce qu’il y a des partis-pris dans cette télé, il y a des gens qui ont le droit de disserter et d’autres pas. Alors c’est quoi ? Quand la 1ère croisade arrive à Jérusalem, qui sont ses premières victimes ? C’est les juifs et les chrétiens, d’Orient, les croisés vont massacrer tous les chrétiens et tous les juifs.

F.S. : Comme ils avaient mis à sac Constantinople

B.T. : Bien sûr, et là je crois, dans cette nouvelle croisade, croyez moi c’est les minorités qui vont être massacrées mais quelles minorités ? Contrairement à ce qu’on pense, les chrétiens, les juifs, les Kurdes, les chiites, ne sont pas les seuls minoritaires de ce Proche-Orient. La forte minorité du Proche-Orient ce sont les musulmans sunnites modérés. Et c’est ceux-là qui sont en train de payer les pots cassés, la facture de cette nouvelle croisade. Avec la restauration, l’institution des tribunaux d’inquisition islamiques, cette terreur de barbus, croyez moi, on va vraiment vers un Orient fanatique, où la majorité justement, prônerait le modèle wahhabite, à savoir : couper la main aux voleurs, lapider l’adultère, décapiter le renégat, enfin je veux pas rentrer dans une longue dissertation des prescriptions wahhabites mais c’est ça, on est en train d’installer ça. Alors est-ce que c’est un jeu de la part de l’Occident ? Aujourd’hui éliminer les chiites ouverts en utilisant l’arme des djihadistes pour après s’attaquer à l’Arabie saoudite, peut-être. Mais si c’est un mauvais calcul et que ces gens-là après deviennent très forts et qu’on arrive plus à les éliminer, tout comme ce qui s’est passé en Afghanistan ?

La guerre d’Afghanistan, je suis désolé, les États-Unis l’ont perdue. Ils l’ont gagnée peut-être sur les Soviétiques à un moment donné, mais ça a donné le 11 septembre, ça a donné toutes ces vagues, les nouveaux sanctuaires d’Al Qaida ne sont plus en Afghanistan, ça va être en Syrie, et aujourd’hui ils sont plutôt en Afrique noire. Qui a rasé les tombeaux des saints de Tombouctou à la wahhabite ? C’est bien les djihadistes du Mali ! Alors expliquez-moi comment Fabius veut lever une armée et l’envoyer contre les islamistes du Mali, et en même temps aider les islamistes en Syrie ! Cela montre vraiment qu’il n’y a aucune cohérence ou qu’il y a tout simplement de la traîtrise.

F.S. : J’ai une question sur l’alliance tactique et stratégique de l’Occident avec l’islam sunnite dans sa version la plus traditionaliste, le wahhabisme : est-ce que dans cette alliance, l’Occident espère que l’islam, y compris dans ses versions les plus rigoristes, va se dissoudre dans la mondialisation, va se démocratiser, ou est-ce que derrière tout ça il y a l’idée d’un partage du monde entre un islam qui représente un milliard d’individus dans sa version sunnite et l’Amérique où l’islam n’est pas présent ?

B.T. : Enfin l’islam est présent dans les deux Amériques.

F.S. : Mais de façon très minoritaire

B.T. : Oui, mais vous ne savez pas comment. Vous savez l’avenir de l’islam au niveau démographique est très important parce que la femme musulmane est plus féconde, plus fertile, c’est connu. C’est comme ça d’ailleurs qu’il y a eu des gens d’extrême-droite qui ont fait circuler sur le net des films comme quoi tout le monde serait musulman sous très peu de temps, vu l’évolution des choses, moi je crois pas à cette thèse. Bon c’est un danger, c’est vrai, mais c’est-à-dire il faut voir.

Moi je ne crois pas à la fidélité dans les amitiés occidentalo-américaines. Tous les amis des Américains, sont tombés, c’est la politique du citron pressé. Moubarak, est-ce qu’il y avait meilleur ami des Américains que Moubarak ? Ca y est, ils l’ont sacrifié ! Saddam était bien l’ami des Américains et de l’Occident puisqu’il a essayé de contenir la révolution chiite de Khomeiny, il est tombé ! Kadhafi, on lui avait bien vendu des mirages, Sarkozy allait même lui vendre notre bombardier-chasseur invendable, le Rafale, juste avant hein ! Non, vous savez, ça ça donne de la force à l’islam, on se dit : “qu’est-ce que c’est que cet Occident mercantile ? Où sont les valeurs de la chrétienté ?”. C’est pour cela que moi, j’ai honte pour l’Occident chrétien, j’ai vraiment honte, on se demande : “Mais c’est quelle morale ? Enfin où est l’éthique dans tout ça ?” Quelle éthique il y a à armer des djihadistes en Syrie, au nom de la démocratie ?

C’est exactement comme la grande croisade qui est partie pour libérer le Saint Sépulcre, pour que les pèlerins puissent aller se recueillir sur le tombeau du Christ. Aujourd’hui on a remplacé le Saint Sépulcre par la démocratie. Mais tout le monde sait, que le Saint Sépulcre, historiquement c’était un prétexte faux, et aujourd’hui la démocratie est aussi un faux prétexte. Parce que, s’ils se piquent de démocratie ces pays occidentaux, quel est le pays le moins démocrate dans le monde arabe ? Ce n’est sûrement pas la Syrie.

La Syrie a une constitution, elle a un parlement, elle s’est modernisée comme elle a pu, avec toutes les guerres qu’elle a vécues, isolée du monde entier, l’Occident ne voulait plus d’elle, parce qu’elle n’a pas plié l’échine vis-à-vis de l’Angleterre et de la France, elle s’est vue obligée de pactiser et de demander la coopération avec l’Union soviétique. Ils étaient obligés, ce n’est pas par amour des Russes, ils ne pouvaient pas faire autrement, et là aujourd’hui, au nom de la démocratie, on veut casser ce pays qui, lui, a été un refuge pour les Arméniens. S’il y a des Arméniens qui existent aujourd’hui dans le monde, c’est grâce à la Syrie. Enfin une grande partie de ceux qui ont été en Occident, ceux qui ont émigré ils sont pas venus d’Erevan, ils sont venus de Syrie. Alep, moi mon grand-père a offert – il avait une carrière à Alep – il a offert tout le terrain autour de sa carrière aux premiers immigrés arméniens. Qu’ils soient chrétiens, musulmans ou tout ce que vous voulez, les Syriens n’ont jamais persécuté les Arméniens, jamais, ça a toujours été une terre d’asile et de refuge. Ne serait-ce que en tant que terre d’asile je peux vous dire que la Syrie, c’est ma fierté de Syrien qui parle, est plus une terre d’asile que la prétendue “France terre d’asile”.

Un exemple tout simple et tout récent, on a eu combien d’immigrés irakiens ? Certains disent entre 1 million et demi et 2 millions et demi, est-ce que la Syrie a demandé une aide ? Non, jamais ! Les Syriens sont fiers : pourquoi demander une aide ? On n’est pas des mendiants nous ! C’est le pays le moins endetté, et il ne suit pas le modèle libéral américain. Je passe, pourquoi aujourd’hui alors un pays qui a un taux de croissance de 10 à 11 et demi, la Turquie, demande une aide pour les réfugiés ? La Jordanie, bon, la Jordanie c’est vrai, c’est un pays pauvre, ça a toujours été la province désertique du sud de Damas, passons, elle reçoit l’aide de l’Arabie saoudite parce que les Saoudiens ont chassé les hachémites de la Mecque. Moi mon rêve serait que les descendants du prophète reprennent la Mecque, il y a une parenthèse dans l’histoire où les Saoudiens depuis 1921-22 ont conquis la Mecque, vivement que cette Mecque revienne aux descendants du prophète !

La Jordanie aujourd’hui dit avoir besoin de 750 millions de dollars pour les camps de réfugiés syriens. Alors que tout le monde sait, les gens qui se réfugient en Jordanie c’est les mêmes clans, c’est les mêmes tribus, parce que la frontière a été tracée à la règle entre la Syrie et la Jordanie. Par exemple vous avez l’oncle qui est syrien et le frère est jordanien. Et on demande une aide internationale, pour ces réfugiés syriens, non, où est la fierté bédouine de ces Jordaniens ? Vous voyez, en faisant éclater la Syrie, cette population du Proche-Orient a perdu son âme. Il n’y a plus d’éthique, il n’y a plus de valeurs : ce n’est pas humiliant pour le roi de Jordanie de demander une aide pour les réfugiés syriens ?

F.S. : C’est un phénomène général donc, lié à la mondialisation, cette perte des valeurs.

B.T. : Sûrement, et c’est là une raison de plus je vous dis, pour admirer ce peuple qui malgré tout les sanctions, cet État, même s’il y a de la kleptocratie, ça je suis le premier à le dénoncer, mais qui n’était pas endetté, c’est incroyable ! Et on oublie tout ça, pour défendre le petit Liban chrétien, mais le Liban n’est pas chrétien, qu’est-ce que c’est que ces trucs-là que la France est la mère de chrétiens d’Orient, mais quelle mère ? C’est du n’importe quoi !

Ils sont en train de bousiller le berceau du christianisme qui est la Syrie et franchement l’Occident chrétien, avec cette alliance sacrée avec l’islam intégriste, eh bien on mettra longtemps à oublier ça, et je crois que viendra un jour où il faudra traduire les responsables français en justice. C’est des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.

Alors écoutez, dites-moi pourquoi parmi tous ces correspondants du Monde, de Libération, de je ne sais qui, personne n’a soulevé le problème des quatre villages chiites entre Alep et la Turquie qui ont été assiégés par des djihadistes – l’ASL si vous voulez, c’est bonnet blanc, blanc bonnet – ils étaient obligés de manger du bois, pour survivre, il y a eu des viols, des massacres, alors dites-moi dans toutes ces visites guidées de correspondants, de différentes instances médiatiques occidentales, comment ça se fait que personne n’a fait un détour de cette visite guidée pour voir ces villages chiites, je vous les cite : Fouaa, Fatimah Azahra, Noubbol et la région des Magawlas (les Mongols). Ces gens-là ont été massacrés par ces djihadistes, ce ne sont pas des alaouites, ce sont des chiites, c’est-à-dire duodécimains, personne n’en parle ! J’aurais voulu moi que Aubenas ou je ne sais qui a été là-bas aille voir et dise : “Effectivement il y a des minorités musulmanes qui ont été persécutées”. On n’en souffle mot. Ça on ne m’a pas permis de le dire à la télé : “On a compris, passez à autre chose” !

F.S. : Vous avez précisé dans une de vos interviews les raisons pour lesquelles le Qatar finançait les Frères musulmans partout dans le monde, et vous avez rappelé que le Qatar achetait des immeubles, des entreprises ici en France et des entreprises de presse, est-ce que vous pouvez citer précisément lesquelles ?

B.T. : Apparemment le Qatar était actionnaire du Monde [3], il ne l’est plus. Mais il est actionnaire d’autres. Mais ça ne m’étonne pas que même les Français, je crois à leur bonne volonté, mais ils peuvent être manipulés, on est tous plus ou moins manipulés, mais au moins qu’on soit conscients que l’on peut être manipulés, c’est ça qui est important. Les journalistes vous savez font de l’auto surveillance de l’autocensure, atroce, et moins on est gradés plus on fait de l’autocensure dans la presse française. C’est-à-dire les vraiment grands patrons, je vais vous donner un exemple : moi j’aime beaucoup Michel Field, pourquoi ? Depuis le début de la crise syrienne et du printemps arabe, comme je l’ai senti, je suis sur une liste noire, j’ai des preuves. Je vous en parlerai après. Comme on ne m’invitait pas, parce que je tenais un discours qui représentait, qui incarnait une note dissonante dans cette orchestration des médias, qui disait toujours n’est-ce pas que Assad est un tortionnaire, est un dictateur qui tue son peuple, il faut se dépêcher vite de le balayer à la libyenne, voilà. Moi j’ai toujours dit “non, vous comprenez mal la situation”. Le seul journaliste qui me permettait de soutenir toujours, de jouer cette note dissonante, c’est Michel Field à LCI. Je crois que c’est un grand journaliste qui est indépendant, qui ne subit pas, ce n’est pas le chef de la chaîne qui va l’appeler, lui dire : “Vous bazarder ce Tahhan”. C’est un indépendant.

Par contre, je vous donne un autre exemple, je vous ai parlé de I-télé, je peux vous parler de France 24. Je suis l’un des fondateurs de France24 en arabe. J’intervenais presque une fois toutes les deux semaines sur trois ans, gratuitement. Quand j’ai appris ce que gagnait Christine Ockrent, un paquet ! Et que moi parfois je devais aller à onze heures et demi du soir, parfois je faisais sauter des cours pour défendre un point de vue qui était important, je demandais l’autorisation de mes supérieurs… Et un beau jour, j’interviens sur France 24 en français, sur le problème syrien, et encore une fois je dis que là ce n’est pas une vraie révolution. J’étais intervenu en français et en arabe pour la révolution en Tunisie, en Libye, en Égypte, au Yémen ; je suis prof de Prépa depuis trente ans ; j’ai appelé mes élèves à descendre dans la rue, à manifester, à prendre le pouvoir. J’ai interpellé, que Dieu ait son âme, le pape copte, en arabe, en lui disant : “Je vous parle Votre Sainteté, c’est le moment de prendre position” Enfin bref, dans une émission avec Vanessa Burgraf j’ai dit mon point de vue sur la Syrie. Depuis ce jour-là, l’émission c’était le 17 avril 2011, on est en septembre 2012, je n’ai jamais été réinvité, ni en arabe ni en français.

On m’a invité trois fois : un quart d’heure ou une demi-heure avant l’invitation, ils se sont excusés, parce que le sous-fifre qui n’était pas au courant qu’il ne fallait pas m’inviter- il avait vu que c’est l’homme de la situation ce Tahhan qu’il fallait l’inviter sur ce sujet – a reçu l’ordre : “non, vous dites qu’on a changé d’émission, que…” Alors, un collègue dont je peux citer le nom, qui est le rédacteur en chef d’Afrique-Asie, était un jour à France 24, il était un peu à l’arrière-plan, Majed Nehmé, il m’appelle et il me dit : “Ecoute Bassam, tu es sur une liste noire”. Je lui dis : “Comment ça ?”, il m’explique : “J’étais à l’arrière-plan devant le rédacteur en chef Ahmad Kamel – qui est viré maintenant de France 24 – il disait à ses collaborateurs qu’il a barré ton nom sur l’ordinateur, et en parlant en arabe il a dit : “Vous n’invitez plus M. Tahhan, hors de question.” Il a ajouté : “Il savait pas que j’étais derrière, j’entrais moi pour intervenir en français, il a pas su que j’ai entendu, mais moi je te le dis entre amis : tu es sur une liste noire, ils ne t’inviteront plus”. Majed a lui-même été sur la même liste noire quelques temps après, il n’intervient plus. J’étais étonné, j’appelle les journalistes et je leur dis : “Mais qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi je ne suis pas invité ?” Ils me répondent : “Mais nous on n’est au courant de rien.”

Ouassine Nasr, un nouveau, une nouvelle recrue de France 24, il m’a invité une fois, je lui ai dit “fais gaffe, parce que peut-être tu vas te faire taper sur les doigts si tu m’invites”, il me répond : “Ah bon ? excusez-moi, moi je viens d’être embauché, je veux pas d’histoires, attendez je vais me renseigner”. Il se renseigne et il me dit : “Effectivement, ne venez pas, je vous en prie, et puis ne me parlez pas, ne citez pas mon nom. Moi je viens d’être recruté je ne veux pas avoir d’histoire, apparemment il ne faut pas vous inviter, c’est ce que j’ai compris”. Ouassime Nasra, il est toujours à France 24. Alors bon moi, ça m’a permis de faire un tour chez Michel Field, de venir de temps en temps à BFM. Entre-temps il y a eu un changement de la direction de l’information, la nouvelle directrice de l’information je la connais, j’ai son numéro. Je l’appelle pendant les vacances, au mois de juillet : “Qu’est-ce que c’est que cette liste noire, maintenant que tu es la directrice de l’information ?”, elle me répond : “Non, non, ne t’inquiète pas je vais enquêter”. Je n’ai jamais eu de réponse. Là il y a quelques jours, je lui ai envoyé un SMS, Nahida Nakad : “Tu en es où dans ton enquête sur cette liste noire ? Toujours est-il que depuis plus d’un an et demi, je n’ai jamais été invité par vous ni en français ni en arabe”

F.S. : Elle a travaillé dans les Balkans Nahida Nakad

B.T. : Peut-être, oui, quand il y a eu le problème entre Pouzilhac et Christine Ockrent, elle qui a été recrutée par Christine Ockrent elle a pris le parti de Pouzilhac pour rester et elle a eu une promotion. On a viré Philippe di Nacera qui était le directeur de l’information, pour la mettre elle. Et comme moi dans le temps pour aider un journaliste qui est la star de France 24 arabe, j’étais intervenu en sa faveur comme il me l’avait demandé auprès du directeur de l’information de l’époque, qui n’était pas Philippe di Nacera, “parce que c’est pas normal, ce que fait Nahida Nakad vis-à-vis de moi en arabe, je suis le premier speaker”, après elle m’a appelé, elle m’a dit : “Je n’ai pas apprécié Bassam que sans me dire tu ailles intervenir auprès du directeur de l’information”. Serait-elle rancunière ou obéirait-elle à des consignes venues d’en haut ? Alors je lui ai dit : “Qu’à cela ne tienne, donne moi ton numéro, si j’avais eu ton numéro je t’aurais appelée tout de suite en disant que là ça va pas ce que vous faites en arabe”.

Bon je suis quand même auteur d’un rapport sur les médias au Maroc, j’ai restructuré tous les médias marocains en 2003, justement suite à mes interventions sur LCI. Nabil Ben Abdallah, le ministre de l’information de l’époque, à l’été 2003, m’a invité officiellement pour lui faire un rapport sur les médias. Alors je lui ai fait l’étude de l’école de presse de Rabat, sur la manière dont il fallait changer les programmes, j’ai été voir toutes les télés, les radios, j’ai fait un boulot énorme, j’ai été l’auteur d’un rapport pour contrer le terrorisme au Maroc en revoyant la politique des médias.

Bref, jusqu’à maintenant je n’ai aucune réponse de Nakad, aucune, je vais vous montrer mon courrier avec elle, que je vous raconte pas d’histoire, elle n’a toujours pas répondu, et on est plusieurs à être exclus et à figurer sur une liste noire : “Bonne année, c’est la troisième fois qu’on m’a invité à intervenir pour s’excuser une heure avant, lamentable de médiocrité, meilleurs vœux, Bassam Tahhan”, “Bonjour, Elu porte-parole du Collectif pour la Syrie, j’aimerais être interviewé par tes soins, félicitations pour ton nouveau poste, B.T.”, “Chère Nahida”, alors elle m’envoie son mail le 11 juillet comme quoi elle est en vacances, que sa secrétaire va traiter ma demande ! Bref, “Chère Nahida, où en es-tu de l’affaire de la liste noire d’Ahmed Kamel et la présentation du collectif pour la Syrie ? Bien à toi B.T.”, “Chère amie, où en es-tu de ton enquête sur la liste noire d’Ahmed Kamel et des conséquences, toujours est-il que je n’ai pas eu l’honneur d’être invité par France 24 depuis plus d’un an et demi. Bien à toi”.

 

 

[1]  http://collectifpourlasyrie.monsite-orange.fr

[2] Les accords Sykes-Picot sont des accords secrets signés le 16 mai 1916 entre la France et la Grande-Bretagne (avec l’aval des Russes et des Italiens) prévoyant le partage du Moyen-Orient à la fin de la guerre.

[3] Voir : http://lepetitblanquiste.hautefort.com  : “Qatar : main basse sur les médias français ?” du 23/01/12 selon lequel le Qatar vient de porter à plus de 10% sa participation au capital du groupe média Lagardère.

Articles Par : Frédéric Saillot

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