Révolution keynésienne et contre-révolution néo-libérale

Un coup d’œil dans le rétroviseur pour comprendre le présent (5e partie)

Avec la crise des années 1930, se développe de manière pragmatique une nouvelle vague de critiques des thèses néoclassiques. Le mouvement de critique est international et y participent des hommes politiques, des économistes de filiations différentes : des bourgeois éclairés, les socialistes, les marxistes. Face au chômage de masse et à la dépression, des propositions de grands travaux publics, des mesures budgétaires de relance anticyclique, voire d’expropriation des banques sont mises en avant par des personnalités et des mouvements très divers : le Docteur Schacht en Allemagne ; le plan du socialiste Deman en Belgique (1933) ; les propositions des fondateurs de l’école de Stockholm que soutiennent les sociaux-démocrates suédois ; les socialistes fabiens et les propositions de J.M. Keynes, en Grande-Bretagne ; les travaux de J. Tinbergen aux Pays-Bas ; ceux de Frisch en Norvège ; les recherches en France du Groupe X-crise ; la présidence de Lazaro Cardenas au Mexique (1935-1940) ; le péronisme en Argentine des années 1930 ; le New Deal du président Roosevelt aux Etats-Unis (Roosevelt est élu président en novembre 1932).

Ces différentes propositions et politiques pragmatiques trouvent partiellement une formulation théorique dans la Théorie générale sur l’Emploi, l’Intérêt et la Monnaie de J.M. Keynes en 1936.

La révolution keynésienne

Les travaux préparatoires de Keynes (1883-1946) aboutissant à la “Théorie générale” ont été marqués par la nécessité de trouver une solution (compatible avec le maintien du système) à la crise généralisée du système capitaliste. Ils ont été partiellement le fruit d’un large travail collectif et ont donné lieu par la suite à des élaborations collectives et individuelles aboutissant à des courants keynésiens différents, parfois fortement opposés. Certains se rapprochent de l’analyse de Marx (le Polonais M. Kalecki qui avait d’ailleurs formulé avant Keynes des éléments clés de la Théorie générale et l’anglaise Joan Robinson), tandis que d’autres se rapprochent progressivement des thèses libérales combattues par Keynes.

J.M. Keynes déclare dans un de ses textes qu’il doit beaucoup au philosophe anglais Georges Edward Moore car il lui a appris à se libérer de la morale prédominante à son époque et “a protégé l’ensemble d’entre nous de cette reductio ad absurdum finale du benthamisme connue sous le nom de marxisme”[1].

Keynes est actif politiquement dès la première guerre mondiale. Employé par le Trésor britannique, il participe activement aux négociations du Traité de Versailles qui conclut la guerre. Parce qu’il s’oppose à l’ampleur des réparations exigées de l’Allemagne, il démissionne de la délégation britannique et publie par la suite un ouvrage intitulé Les conséquences économiques de la paix (Keynes, 1919).

En 1926, dans la brochure intitulée La fin du laisser-faire, il affirme en contre point d’Adam Smith : “Il n’est nullement correct de déduire des principes de l’économie politique que l’intérêt personnel dûment éclairé œuvre toujours en faveur de l’intérêt général[2].

Dans les années 1920, J.M. Keynes s’attaque à la politique du gouvernement conservateur dirigé par Winston Churchill. Il s’oppose à la politique libérale qui avait débouché sur une grève des mineurs, suivie d’une grève générale en 1926.

A partir de ce moment, il défend une politique de vastes investissements publics. Soutenant le parti libéral, tout en entretenant des relations de sympathie avec le parti travailliste, il est, en 1929, nommé par le gouvernement travailliste issu de la défaite des conservateurs et des libéraux, membre de la commission McMillan chargée d’étudier la situation économique. En 1930, il deviendra conseiller du même gouvernement.

La crise économique qui s’accentue suite au krach de Wall Street de 1929 l’amène à produire une analyse de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie qui renforce sa position en faveur d’une intervention active des pouvoirs publics. Pour suppléer à l’insuffisance de la demande, ceux-ci doivent augmenter leurs dépenses et relancer ainsi l’économie et l’emploi.

Dès cette époque, il développe une ample polémique avec von Hayek. Celui-ci, tout en rejetant certaines thèses de Smith, de Ricardo, de Walras et Jevons, ce en quoi il rencontre certaines positions de Keynes, développe avec Ludwig von Mises (1881-1973) une pensée ultralibérale opposée sur l’essentiel à la révolution keynésiennne. Pour Keynes et ses partisans, l’effondrement de l’investissement est la cause ultime de la grande dépression. Pour Hayek et ses collègues, au contraire, c’est le surinvestissement provoqué par une politique monétaire laxiste qui est la cause de la crise économique. Pour Keynes, il faut développer la consommation et l’investissement via une forte intervention publique. Pour Hayek, l’intervention publique détourne les fonds disponibles pour l’investissement privé. Pour Keynes, il faut hausser les salaires pour stimuler la consommation. Pour Hayek, il faut baisser les salaires si on veut rétablir le plein emploi. La polémique se déroule dans la presse britannique en 1932 (The Times, 17 et 19 octobre 1932).

Pour Keynes, il faut mener une politique réduisant un taux de chômage trop élevé et une répartition trop inégalitaire des revenus. Si les pouvoirs publics ne poursuivent pas les objectifs de plein emploi et de réduction des inégalités, selon lui, le risque est grand de voir triompher soit le fascisme, soit le communisme bolchévique. Les politiques publiques doivent viser à réduire les taux d’intérêt élevés qui détournent vers la finance les ressources disponibles. En diminuant les taux d’intérêt, il s’agit de tendre à l’euthanasie des rentiers, plaies du capitalisme. En même temps, Keynes déclare que les conséquences de sa théorie “sont modérément conservatrices parce que si elle indique l’importance vitale d’établir certains contrôles centraux dans des domaines qu’on laisse aujourd’hui complètement aux mains de l’initiative privée, elle laisse à celle-ci beaucoup de champs d’activités.” (…) Pour lui, cette théorie “ne plaide pas franchement pour un système de socialisme d’Etat qui contrôlerait la majeure partie de la vie économique de la communauté[3].

Les positions de Keynes trouveront une application pratique dans plusieurs régions du monde jusque dans les années 1970 et elles influenceront durablement nombre d’économistes tels Samuelson, Galbraith, Tobin ou Prebisch.

La préparation de la contre-révolution néo-libérale

 

La réaction aux politiques d’intervention active des pouvoirs publics pour soutenir la demande et se rapprocher du plein emploi s’est affirmée dès le moment où elles ont été conçues. F. von Hayek et L. von Mises se sont employés à tenter de démolir les propositions de Keynes dès le début des années 1930. Rien n’y fit, les propositions keynésiennes gagnèrent du terrain. C’est pourquoi : “ Dès 1945, dans divers milieux académiques et cercles du monde des affaires, éclosent, en parallèle, des projets visant à réunir les défenseurs qualifiés du libéralisme afin d’organiser une riposte d’ensemble aux tenants de l’interventionnisme d’Etat et du socialisme. Citons trois centres où s’organisent cette nouvelle résistance de l’après-guerre : l’Institut universitaire de hautes études internationales (IUHEI) à Genève, la London School of Economics (LSE) et l’Université de Chicago[4].

A la fin de la seconde guerre mondiale, Hayek enseigne à la London School, il fonde avec von Mises en 1947 la Société du Mont-Pèlerin. La première réunion, à laquelle participent trente-six personnalités libérales, a lieu en avril 1947 à l’Hôtel du Parc au Mont-Pèlerin près de Vevey en Suisse. Elle est financée par des banquiers et patrons d’industrie helvétiques. Trois importantes publications des Etats-Unis (Fortune, Newsweek et The Reader’s Digest) y ont envoyé des délégués. Le Reader’s Digest venait d’ailleurs de publier une version résumée d’une œuvre clé de von Hayek, “La route de la servitude”. On y trouve le passage suivant : “C’est la soumission de l’homme aux forces impersonnelles du marché qui, dans le passé, a rendu possible le développement d’une civilisation qui sans cela n’aurait pu se développer ; c’est par la soumission que nous participons quotidiennement à construire quelque chose de plus grand que ce que nous tous pouvons comprendre pleinement[5]. Des économistes et philosophes de droite de différentes “écoles de pensée” y participent. “A la fin de cette rencontre est fondée la société du Mont-Pèlerin, une sorte de franc-maçonnerie néolibérale, bien organisée et consacrée à la divulgation des thèses néolibérales, avec des réunions internationales régulières ”[6]. Citons parmi les membres actifs de cette société dès les premières années, von Hayek, von Mises, Maurice Allais, Karl Popper, Milton Friedman.

La société du Mont-Pèlerin va constituer un réservoir de pensée (think tank) de la contre-offensive néolibérale. Plusieurs de ses membres obtiendront le prix Nobel de sciences économiques (Hayek en 1974, Friedman en 1976, Allais en 1988).

 

Bibliographie

 

Anderson, Perry. 1996. « Histoire et leçons du néo-libéralisme: La construction d’une voie unique », Page Deux, octobre 1996.

Beaud, Michel et Dostaler, Gilles. 1993. La Pensée économique depuis Keynes, Seuil, 1996, 444 p.

Friedman, Milton. 1970. The Counter-Revolution in Monetary Theory, London of Economic Affairs.

Galbraith, John Kenneth. 1954. La crise économique de 1929. Anatomie d’une catastrophe financière, Petite bibliothèque Payot, Paris, 2008, 268 p.

Greenspan Alan. 2007. Le Temps des turbulences, Editions Jean-Claude Lattès, Paris, 677 p.

Hayek von, Friedrich August. 1944. La Route de la servitude, Puf, Quadrige, Paris, 2002, 176 p.

Keynes, John. M. 1936. Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Editions Payot, 1969, 387 p.

Marx, Karl. 1857-1858. Gundrisse der Kritik der politischen ökonomie, 6 vol, 10/18, 1972.

Marx, Karl. 1867. Le Capital, livre I, Œuvres I, Gallimard, La Pléiade, 1963, 1818 p.

Marx, Karl. 1869-1879. Le Capital, livre II, Le Capital, livre III (1864-1875. Œuvres II, Gallimard, La Pléiade, 1968, 1970 p.

Prebisch, Raúl. 1981. Capitalismo periférico, Crisis y transformación, Fondo de Cultura Económica, Mexico, 1984, 344 p.

Robinson, Joan. 1956. La Acumulación de capital, Fondo de Cultura Económica, Mexico-Buenos Aires, 1960, 453 p.

Robinson, Joan. 1970. Libertad y Necesidad, Siglo XXI, Mexico, 154 p.

Smith, Adam. 1776. Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, Flammarion, Paris, 1991, 2 tomes, 1060 p. (traduction en espagnol: Investigación sobre la naturaleza y causas de la riqueza de las naciones, Fondo de Cultura Económica, Mexico, 1979, 917 p. )

Tobin, J. 1978. « A Proposal for International Monetary Reform », The Eastern Economic Journal, juillet-octobre 1978.

Tobin, J. et autres. 1995a. « Two cases for sand in the wheels of internatio­nal finance », in « Policy forum: sand in the wheels of international finance », The Economic Journal, 105, janvier 1995.

Udry, Charles-André. 1996. “Los Origenes del neoliberalismo: F von Hayek : el apostol del neoliberalismo”, Desde los Cuatro Puntos, n°1, Mexico, 1997.

Zinn, Howard. 1966. New Deal Thought, Hackett Publishing Company, Indianapolis, 2003, 431 p.
 

Notes :

La première partie de cette série « Un coup d’œil dans le rétroviseur pour comprendre le présent » sous le titre « Adam Smith est plus proche de Karl Marx que de ceux qui l’encensent aujourd’hui » ;
la 2e partie est parue le 5 juin sous le titre : « L’idéologie néolibérale a la peau dure » ;
la 3e partie est parue le 7 juin : « L’éclipse libérale des années 1930 aux années 1970 ».
la 4e partie est parue le 15 juin: Le retour en force de l’idéologie libérale dans les années 1970

Il s’agit de l’idéologie des courants libéraux tels qu’on les connaît sur le continent européen et qui se placent clairement à la droite de l’échiquier politique. Aux Etats-Unis, l’utilisation du terme libéral n’a pas tout à fait la même signification. Les libéraux des Etats-Unis sont plutôt associés au centre-gauche ou à la droite modérée. Une des figures libérales et progressistes aux Etats-Unis est John Dewey (1859-1952). Voir notamment John Dewey, « The Future of Liberalism », The Journal of Philosophy, XXII, N°9, p. 225-230 in Zinn, Howard. 1966. New Deal Thought, Hackett Publishing Company, 2003, 431 p. 

[1] Cité par M. Beaud et G. Dostaler, 1993, p. 37.

[2] Cité par M. Beaud et G. Dostaler, 1993, p. 40.

[3] J. M. Keynes, 1936, Notes finales, p. 362, édition en espagnol.

[4] C. A. Udry, 1996.

[5] F. von Hayek, 1944, p.151-152.

[6] P. Anderson, 1996.

Articles Par : Eric Toussaint

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