Reportage: le Vietnam depuis son extrémité Nord jusqu’à son ultime pointe Sud

Partage d’un regard sur le Viêt Nam

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Reportage: le Vietnam depuis son extrémité Nord jusqu’à son ultime pointe Sud

Juin, juillet et août 2008, parcours d’un voyage de travail et de plaisir: Hanoi – Lao Cai ; Lao Cai -Sapa ; Sapa – Lao Cai ; Lao Cai – Hanoi ; Hanoi – Hoa Lu – Tam Coc – Hanoi ; Hanoi – Haiphong – Ha Long ; Ha Long – Hanoi ; Hanoi – Phu Ly – Ninh Binh – Thanh Hoa – Vinh – Ha Tinh – Dông Hoi – Vinh Môc – Dông Ha – Huê ; Huê – Dà Nang – Hoi An ; Hoi An – Kontum – Pleiku ; Pleiku – Ban Mê Thuôt ; Ban Mê Thuôt – Ninh Hoa – Nha Trang ; Nha Trang – Dalat ; Dalat – Mui Né ; Mui Né – Phan Thiêt – Xuân Lôc – Biên Hoa – Hô Chi Minh-Ville ; Hô Chi Minh-Ville – Tân An – My Tho – Cai Bè – Vinh Long – Can Tho ; Can Tho – Soc Trang – Bac Liêu – Cà Mau ; Cà Mau – Pointe de Cà Mau – Cà Mau ; Cà Mau – Rach Gia ; Rach Gia – Ba Chuc – Châu Dôc ; Châu Dôc – Long Xuyên – Hô Chi Minh-Ville.

Reportage: le Vietnam depuis son extrémité Nord jusqu’à son ultime pointe Sud, par André Bouny.

Ce partage d’un regard sur le Viêt Nam n’a aucune prétention sociologique, ethnologique, économique ou politique. Il traduit simplement le bonheur de rencontrer l’autre immergé dans l’humeur légère des gens et lieux. Un parfum du Viêt Nam.

 Reportage: le Vietnam depuis son extrémité Nord jusqu’à son ultime pointe Sud, par André Bouny.
Femme Dzao Rouge mariée.

À Franca Maï

Il fait jour depuis une heure sur l’Asie orientale. Six heures et demie, le Boeing se pose sur la piste mouillée. Les files des passagers se résorbent lentement devant les îlots vitrés du contrôle des visas soigneusement épluchés par des hommes en uniforme beige et rouge recouverts d’une casquette sévère de mêmes couleurs. Sans nous voir, ils regardent les caractéristiques des visages et les comparent aux photos des passeports avant d’abattre le sésame du tampon rouge. Au-delà, des porteurs se proposent, des rabatteurs pourvoient toutes sortes de taxis, d’autres tiennent un bâton surmonté d’un carton sur lequel est écrit le nom de la personne attendue.

L’aéroport de Nôi Bài est à une quarantaine de kilomètres de Hanoi. L’air est chaud et humide comme le beurre fondu. On est dans la deuxième moitié de juin. C’est la saison des pluies. Alors il pleut. Le long de la route, de gigantesques portiques en croisillons de métal ancrent leurs pieds de béton dans les rizières et soutiennent des panneaux publicitaires vantant les mérites d’une marque d’automobile japonaise ou ceux d’un écran plat, tandis que sous cet appel de l’autre monde le paysan dans la boue conduit le buffle tirant l’araire de bois. Et sous leurs larges chapeaux coniques les protégeant de la pluie comme du soleil, des femmes courbées à perte de vue au milieu des tombes repiquent le plan de riz avec une telle obstination, ne laissant à personne d’autre le soin d’une promesse de nourriture pour leurs enfants, qu’elles semblent attribuer aux hommes le rôle secondaire de chef de famille, de chef de la ville, de chef du gouvernement.

On entre dans Hanoi par une étroite porte excentrée que les hasards de la géomancie ont jeté là il y a dix siècles. Nous sommes dans le centre ancien des trente-six rues des corporations qui ont échappées à la destruction des guerres comme par enchantement. De grands arbres aux troncs noueux, barbus de racines aériennes, bordent les rues et s’imbriquent dans les vieilles maisons étroites et profondes aux enduits jaune, formant par endroit un véritable tunnel végétal servant de présentoir aux échoppes qui y suspendent leurs articles de ferblanterie, posent leurs autels domestiques du culte des ancêtres à la croisée des branches, appuient leurs échelles de bambou à vendre et piquent des bouquets de baguettes d’encens dans les brèches de l’écorce. Des brins épars rouge se consument et fument entre les racines qui soulèvent les trottoirs parsemés de cyclo-pousse endormis sous leurs capotes rapiécées où tambourinent les aiguilles de la pluie. L’averse s’arrête comme elle est venue. Le soleil sort et brûle. Hanoi fume. Les Hanoiens sont jeunes. Ils disent qu’il fait très chaud pour la saison et qu’il y a un déficit d’eau en cette période de l’année, tandis qu’on ruisselle de pluie et de sueur, cernés de lacs. Le porteur de glace sur son cyclo rouillé a commencé la chaîne du froid, il scie et casse à l’aide d’outils oxydés des pains de glace gros comme des poutres. Devant les maisons, la moindre marche donnant accès à un rez-de-chaussée porte en son milieu un étroit plan incliné de bois ou de ciment permettant de rentrer vélos et mobylettes dans les maisons de peur que le voleur passe. Il en est ainsi dans tout le Viêt Nam. Devant, un camion bâché transporte des détenus reconnaissables à leur chemise et pantalon de tissu blanc à larges rayures vertes, verticales sur le corps et les jambes, horizontales sur les bras. Le lac Hoàn Kiêm est le noyau liquide du vieil Hanoi, le rond-point pour aller au nord de la ville, au sud, à l’est, où à l’ouest vers la cité moderne et aérée. Celle des tours colorées, du concert interminable des avertisseurs de mobylettes, des récents klaxons à écho adoptés par toutes les voitures, des cornes enrhumées ou féroces des autobus noyant les sonnettes des vélos et les cricris des cyclo-pousse… Dans le boucan et le tohu-bohu de la jeunesse vietnamienne, les klaxons ne me disent pas: « Sors-toi de là ! » mais: « Attention je suis là ! » C’est aussi à l’ouest que se trouve le temple de la Littérature. Moderne, il l’a toujours été puisqu’il fut la première université il y a mille ans. Devant son entrée, des enfants pauvres vendent des billets de loterie, des infirmes mendient. Le Vietnamien âgé fréquente ce lieu en portant lentement sa maigre silhouette avertie et recueillie, le fils le parcours plus rapidement dans un imperméable de plastique jaune vif, la petite-fille mince comme une liane porte un chapeau fantaisie et des gants montant au-delà des coudes pour ne pas bronzer, car la peau blanche est toujours tenue comme étant plus belle que celle dorée. Dans ce temple, de jeunes parents photographient à l’aide de leur téléphone portable customisé de nacre les enfants qui caressent la tête des tortues de pierre alignées soutenant les stèles antédiluviennes gravées des noms de lettrés, parce que caresser la tête des tortues procure chance et bonheur. Des amoureux sur leur nuage arrivent en mob, lunettes de soleil pour lui et minijupe pour elle assise en amazone à l’arrière: ils s’entravent au seuil de bois qui doit être enjambé à chaque porte, et ils rient. Les valeurs sociales ancestrales sont prégnantes comme franchies sans façon. L’Histoire fut suffisamment dramatique pour que le présent soit bonheur. Hanoi est grave et frivole, profonde et légère. Sa jeunesse pressée et souriante porte ce tee-shirt en vogue sur lequel est écrit : We’re the future nothing can stop us (Nous sommes le futur et rien ne peut nous arrêter). Tout le monde est averti.

Départ en train pour Lao Cai, ville frontalière avec la Chine située dans le grand nord-ouest, à neuf heures de trajet. Au Viêt Nam, les liaisons sont si difficiles que la distance s’évalue en heure et non en kilomètre. Par la suite, le but est d’aller de Lao Cai à Sapa. Puis de Sapa vers les villages des minorités ethnolinguistiques des hautes vallées et des montagnes de la chaîne Hoàng Liên Son située à l’extrémité orientale de l’Himalaya, là où se trouve le massif du Fansipan (Phan-Xi-Pang), point culminant du Viêt Nam à 3143m. Pour l’heure on est toujours à Hanoi. C’est la nuit. Il faut traverser à même les rails pour rejoindre le train qu’on croit être le bon, grimper dans un haut wagon à voie étroite et au confort spartiate. Les mains des marchandes de soupes et de fruits sollicitent les voyageurs aux volets des fenêtres. Puis Hanoi glisse lentement dans un bruit de ferraille, les modestes logis construits contre la voie ferrée défilent, exhibant leur vie intérieure autour d’une lampe où des gens mangent accroupis dans la position originelle, des enfants se tiennent debout devant l’entrée de ces petites habitations vulnérables, si près que leur porte semble pouvoir se coincer sur le rail en s’ouvrant. Et le convoi traverse le fleuve Rouge dans un double vacarme de fer sur l’ancien pont Doumer, puis file dans le noir vers les montagnes. Des dos d’ânes. Ça saute. Le train s’arrête au milieu de la nuit et on pense à une panne. Puis il repart. Stoppe de nouveau, longuement, pour laisser passer un autre convoi car il n’y a qu’une voie. Á côté, les Vietnamiens qui mangent à toutes heures et en tous lieux, sortent nuoc-mâm et durian qui empestent. Une nuit noire et blanche.

Lao Cai baigne dans un brouillard doux et cuivré. Il est six heures du matin. Un afflux de recruteurs propose de nombreux moyens de transport. Un dort allongé sur son vélo. Ça sent la friture. Beaucoup de crachats de-ci de-là. De gros camions foncent vers la Chine soulevant des nuées de poussière. Maintenant, le petit bus pour Sapa prend son élan et arpente allègrement les premiers lacets. Peu à peu, il perd de sa vélocité, s’essouffle, et le chauffeur enclenche la première. En s’élevant au-dessus des rivières, des torrents, des nuages troués au travers desquels les rizières en terrasses dégringolent en cascade jusqu’aux fonds des vallées profondes, on compatit avec la mécanique. On souffre avec elle tout en se demandant ce qu’on est venu faire là. Un glissement de terrain ocre barre la piste, mais ça passe de justesse, côté vide. Tout là-haut, des sommets aux formes fantastiques recouverts de forêts primitives sont bleus. Comme nous. Le chauffeur placide prend l’extérieur des tournants, se rabat au dernier moment s’il le faut et, à la moindre descente en faux plat, coupe les virages, donne un coup de volant si nécessaire à cause d’un buffle, d’un troupeau de zébus gardé par des enfants, d’un éboulis de caillasses, d’un cochon noir errant ou bien de cet homme H’Mong Noir descendant à l’aide de ses larges pieds dans la basse vallée comme il l’a toujours fait, avant de remonter de la même façon.

Sapa domine une profonde vallée d’altitude. Il fait frais et c’est bon. Ça monte et ça descend à pic. Des nuages s’engouffrent et remontent les rues comme la vapeur dans les tuyaux d’une grande lessiveuse. Le soir, l’humidité fait des gouttelettes sur nos chaussures posées devant nous et, le matin, il y a une petite flaque autour des semelles. La chambre sent le fantôme. Nos habits s’empèsent. Les moustiques sont toujours là. Il est obligatoire d’être accompagné par un guide pour pénétrer dans les villages des minorités ethniques. Le nôtre, tout le fait rire. Nous partons à bord d’un véhicule qui affiche 886 742 km (j’ai noté), les manivelles pour monter et descendre les glaces sont disponibles dans la boîte à gants béante, les amortisseurs sont cuits comme tous ceux de n’importe quel véhicule vietnamien et des chiffons en boule soutiennent et calent les deux extrémités de la planche de bord pour des raisons de bruit et de tenue. Le moteur est rincé et, en découvrant peu à peu les détails de l’habitacle, je le soupçonne d’avoir déjà accompli un tour de compteur. En descendant la rue la plus pentue et étroite de Sapa au revêtement troué et inconstant, frein moteur au secours du frein de service avec interdiction de caler, voilà qu’en face monte péniblement un troupeau de buffles avec ses énormes carcasses noires ventre contre ventre obstruant complètement tout passage. Ne pouvant pas davantage reculer que nous, le troupeau se range partiellement et ses grosses masses maladroites rentrent dans une minuscule échoppe de plantes médicinales tandis que le reste du cheptel, mufles au ciel et cornes au vent, personnalise les flancs de notre carrosse sans émouvoir quiconque. En arrivant en “territoire Dzao Rouge”, au nord-ouest de Sapa, on s’arrête devant une cabane de paille en bordure du chemin où dort une sorte de “douanière”. Notre guide descend et la réveille. Aussitôt elle rit et décroche la ficelle qui barre le chemin. Tout le monde rit. On vient de passer une “frontière” bien insolite à nos yeux, peut-être par absence de nos structures familières. D’autres avant nous s’y sont trompés.

Encore une côte et le village Dzao Rouge est là, au milieu d’un cirque entouré de montagnes emmitouflées d’écharpes de nuages. Aussitôt notre char est pris d’assaut par des femmes recouvertes de crêtes rouges où pendent des rondelles d’argent. Elles sortent des maisons de paille et de planche organisées à même le sol ou sur pilotis. Elles accourent, nous accaparent, nous ravissent littéralement, chassant les autres qui tentent d’approcher. Elles ont le teint cuivré, sourcils et crâne rasés, leur visage ciré est surmonté d’une coiffe gonflante en tissu rouge. Elles portent un gilet brodé de fil rouge recouvert d’une longue veste, un pantalon indigo descendant sous les genoux. Parées de larges colliers, de bracelets d’argent et de lourdes boucles d’oreilles, elles disent et répètent qu’elles sont nos “copines”. Cela veut dire que nous sommes leurs hôtes et qu’elles seules peuvent nous conduire au travers du village et, bien sûr, que si nous achetons des tissages brodés: nous devons les acheter à elles car le destin nous pose devant elles à ce moment-là. Elles seules peuvent et doivent nous les vendre. C’est la règle. Aussi, les autres n’insistent pas et s’éloignent. Debout, assises, marchant, ces femmes brodent. Les hommes sont plus effacés, un fend du bois. Il porte un pantalon et une veste indigo aux pans brodés, un carré rouge dans le dos, un bonnet au même motif. Il bruine et, dans l’allée centrale du village, une épaisse volute de nuage vient à notre rencontre et nous fait disparaître. Il se peut que des écailles et des branchies poussent sur notre peau et sous la gorge, entourés de “copines” bariolées et d’enfants colorés reniflant des mèches de morve. Des sources lavent l’unique rue du village que constitue une large veine de marbre blanc affleurante et patinée, comme si quelque puissance supérieure avait attribué le noble matériau à ce lieu d’une extrême modestie. Mais une Dzao rouge se moque bien de cette roche grenue sur laquelle elle marche chaque jour avec sa hotte sur le dos, elle tisse, brode, et veut vendre son travail pour améliorer sa vie et celle de ses enfants. Le brouillard se lève, dégage les massifs forestiers abritant des essences précieuses comme le lim (bois de fer) et le bassia. Des bois lourds, résistants au soleil et à la pluie, réputés imputrescibles. Ces forêts d’altitude hébergent aussi des espèces animales rares dont bon nombre sont en voie d’extinction. Sur le côté, je devine le poids du regard d’une Dzao Rouge sur mon profil. Elle m’examine, silencieuse. On se regarde, étonné. En fait, on se démasque. Être ici n’est pas normal. Je ne veux pas la regarder comme une attraction touristique mais comme une rencontre authentique. Je scrute le fond de ses yeux, sachant que ses ancêtres -qu’elle vénère- venus de Chine centrale il y a sept ou huit siècles parlaient le dialecte miao dao, comme elle sait que je suis venu par l’autobus du ciel. On en rit. Aujourd’hui, les Dzao Rouge cultivent sur brûlis le coton pour le tissage, mais aussi le riz et le maïs. De larges pierres plates bâillent sur le sol pour piéger les rongeurs. Ils élèvent des volailles, des cochons noirs et des chèvres. Ils travaillent le cuir, l’argent, et fabriquent le papier. Devant les arbres sacrés, ils honorent les génies de la montagne et du vent, du feu et de la rivière. Le chaman règle les rites mortuaires, crémation, mise en terre, ou bien inhumation en plein air dans une grotte avec bijoux et réserve de nourriture en jarre pour le défunt. Au départ du village de Ta Phin, notre véhicule ne démarre pas. Les Dzao Rouge poussent pour qu’ont partent.

Á plus basse altitude, Cat Cat est un village H’Mong Noir situé dans une vallée au sud de Sapa. En y allant, on croise des H’Mong Noir marchant sur le bas-côté des chemins défoncés. Ils vont pieds nus, des pieds étonnement larges. L’eau marron des montagnes bleues arrive de partout autour de ce village composé de familles de la même lignée. Parfois, les nuages sont si bas qu’il fait presque nuit. Des habitants se lavent dans la rivière boueuse. Les maisons n’ont pas de fenêtre. Un enfant porte une hotte de tiges d’indigotier, pantalon à mi-mollets. Une vieille femme a de grandes boucles d’oreilles d’argent montées en jantes dans les trous élargis des lobes, si bien que ses lobes distendus rappellent des rondelles de calmar. Une mère et sa fille dans leur superbe tenue quotidienne sourient en ramassant le fourrage pour le buffle. Elles, comme souvent les Dzao Rouge, nous demandent de les photographier. Des papillons aux ailes grandes comme les deux mains tournent, partent et reviennent.

Puis nous allons chez les Dao de Sin Chai habitant dans des huttes en bambou. Á notre arrivée au bout du chemin qui est l’entrée du village, des enfants marchant dans la boue nous attaquent avec des bâtons. Tout d’abord il est difficile d’apprécier la part du jeu et du sérieux. Mais ils dégagent une forte charge d’inquiétude et d’hostilité. Leurs coups sont placés et font mal. Ils rient nerveusement, se rangent les uns derrière les autres par ordre de grandeur décroissante pensant que nous cachons cet appareil photo qui vole l’âme. Tout cela devient gênant…

De retour à Sapa, nous n’allons pas observer et folkloriser les parades amoureuses des jeunes filles et garçons de ces minorités en âge de se marier -de treize et quinze ans- ce qu’on appelle ici: “Le marché de nuit des amoureux”. La nuit venue, les filles s’y retrouvent parées de leurs plus beaux costumes -différents de ceux des femmes mariées- dans des recoins connus de Sapa afin de rencontrer des garçons eux-mêmes ornés de leurs plus beaux atours vestimentaires. Usage indispensable pour l’agrégation sociale de ces communautés disséminées, rite essentiel dans le mécanisme de reproduction du groupe afin d’écarter la consanguinité.

Dans le bus qui redescend de Sapa à Lao Cai, je contemple les somptueux paysages de ces jours derniers habités par tant de peuples différents, me demandant si je les reverrai un jour… Un sentiment flou m’occupe: « Ici on ne se projette pas, on vit là et maintenant pour toujours dans l’éternel présent », pensais-je sûrement à tort. Brusquement, le bus freine fort. Le virage suivant est encombré par un attroupement de personnes d’ethnies différentes, un pêle-mêle de zébus et de vélos: on s’arrête. Un jeune homme tout sourire vient de capturer un magnifique python. Il tient la splendide bête de façon appropriée, bras en l’air, tandis que la lourde anse du serpent rase le sol. Á Lao Cai, des files de camions bâchés courent vers la Chine dans la touffeur poussiéreuse. L’orage éclate déclanchant un déluge soudain. Dans l’attente du départ en train pour Hanoi, je déguste sans le savoir du pâté de crapaud.

Le jour se lève et Hanoi est encore ensommeillée, les rats écrasés font des semelles dans les rues. Les journées suivantes sont consacrées au travail pour les victimes vietnamiennes de l’Agent Orange et à la visite de la ville. Je passe devant la Maison Centrale construite par les Français. Elle abrite la guillotine. Au-dessus de la voûte de sa grande porte d’entrée est écrit en demi-cercle et en lettres capitales -comme les peines qu’elle dispensait- MAISON CENTRALE. Un texte officiel vietnamien, donc jaune sur fond rouge, explique le lieu. Des tessons de verre et des barbelés enroulés surmontent toujours le haut mur d’enceinte, comme en témoignent les cartes postales de l’époque immortalisant les exécutions capitales, côté droit de cette porte car c’est là que la guillotine était de niveau.

Départ pour Hoa Lu -une des anciennes capitales du Viêt Nam à l’époque des règnes des rois Dinh et Le entre 968 et 1009- et surtout vers le site de Tam Côc : petite Ha Long terrestre située à trois heures de route au sud de Hanoi. Tout le long du trajet défile la campagne des rizières en effervescence repiquant le riz, et des champs de tombeaux s’y traînent. Á Tam Côc, on embarque sur la rivière Hoang Long avec deux rameuses recouvertes du chapeau conique. Le soleil brûle. Nous glissons sur l’eau verte dans un dédale de pains de sucre boisés aux formes féeriques et vertigineuses. Tam Côc signifie ”trois grottes”. La barque à font plat glisse sans bruit dans ce décor grandiose et hallucinant qui nous écrase sur la surface de l’eau. Á cet instant, je reconnais ici les images du film Indochine. Parmi les plus belles. La rivière passe sous trois larges et profondes grottes aux plafonds bas hérissés de concrétions. Et nous ressortons à l’autre bout dans le puits de lumière d’une immense et profonde cuvette entourée de pitons rocheux tombant dans une lagune où les paysans locaux travaillent dans l’eau jusqu’au cou pour récolter manuellement le paddy qu’ils chargent sur la barque flottant à leur côté. Le séchage se fait sur une berge rocheuse, battage et mise en meules des gerbes aussi. Nous glissons silencieusement devant les activités authentiques de ces lieux extraordinaires, les femmes qui nous propulsent rament de façon traditionnelle, avec les pieds. Passent des grottes basses qui abritèrent un hôpital vietminh, des grottes élevées derrière une végétation abrupte qui servirent de prisons à des aviateurs capturés, et des tombes. Je n’ai pas assez d’yeux et pense: « N’importe quelle armée s’engageant ici serait entièrement détruite dans la journée ». Trois heures d’une réelle splendeur.

Retour à Hanoi. Le lendemain, journée de travail pour les victimes de l’Agent Orange.

Il est tôt, nous partons pour la baie d’Ha Long située au nord-est du pays. Le delta du Fleuve Rouge étire et élargit ses rizières formant une mosaïque de miroirs sur laquelle triment hommes et bêtes. Et des villages de tombes colorées défilent. Á l’embarcadère, on sort nos papiers, la mer est synonyme de passeport. Nuages et soleil alternent. Á quai, le gros bateau de bois rouge est là, avec ses toits en pagode et des lampions au-dessus de ses escaliers aux rampes ouvragées. Il nous conduit doucement vers la constellation d’îles aux formes fantasmagoriques fermant la ligne d’horizon. Elles sont si nombreuses qu’on ne comprend pas entre lesquelles on peut passer. Puis, avec l’avancement, elles s’écartent et grandissent. Elles sont plus ou moins importantes mais toujours très hautes. Derrières elles apparaissent d’autres îles sœurs, rocheuses et tordues, désaxées, rongées à leur base au point qu’elles semblent tenir sur un pivot, formant des barrières d’îles à perte de vue, des myriades baissant d’intensité avec l’éloignement comme sur l’estampe brumeuse du plus vaste site karstique du monde. Aucune île n’est pareille. Toutes sont folles. Certaines évoquent un animal. Elles portent une végétation fournie, abritent des anses de sables, des criques rocheuses où des pêcheurs arrêtent leurs barcasses à marée basse pour chercher le sa sung, un ver qu’on ne trouve qu’ici, vivant sous le sable et qu’on mange frit, ou bien l’hai sam au corps mou en forme de concombre et, par-dessus tout, la langouste nichée sous le socle des îles rongées vers l’intérieur. Au mitant d’un groupe d’îles s’abrite un village flottant d’éleveurs de poissons où croisent les barques des marchands ambulants. Le soir arrive, on mouille l’ancre dans un cirque d’îles aux eaux calmes. Le coucher du soleil fait une prestidigitation rouge et noire. D’autres bateaux stationnent autour, à cause des attaques de pirates qui se multiplient. Les lampions se reflètent dans la mer de Chine septentrionale, et ses eaux sont plus profondes lorsqu’il fait noir. Le croissant de la lune est en berceau et, pour la première fois, j’entends grincer le squelette du bateau. On s’endort à l’écoute des bruissements. Puis l’aube nous donne son spectacle de couleurs douces et paisibles, la promesse d’une belle journée. Et nous rentrons de ce labyrinthe par une autre route au décor tout aussi éblouissant, à couper le souffle, énigmatique et prodigieux.

Retour à Hanoi. Demain, journée de travail pour les victimes de l’Agent Orange. Le Comité central de VAVA d’Hanoi me fait membre d’honneur. Si accepter un honneur est toujours prétentieux, le refuser est blessant pour les gens qui vous portent estime: je dédie cet honneur aux victimes. C’est le leur. Nous sommes invités à dîner en bordure d’un des nombreux lacs d’Hanoi et, en lien avec l’actualité, l’ancien ministre de la Santé me montre la surface de l’eau à l’endroit où Mc Cain est tombé avant d’être fait prisonnier. « En aucun cas la solution viendra de lui », dis-je.

C’est le mois de juillet. Nous quittons Hanoi en bus pour Huê, où nous arriverons dix-huit heures plus tard. Un orage éclate et la route empruntée par ce bus pour quitter la capitale est vraiment infernale, les trous sont tels que les véhicules qui se croisent voient par-dessus le toit de l’autre. Le chauffeur passe d’un bas côté à l’autre à la recherche du profil le moins mauvais au mépris des autres usagers qui en font autant. Il existe deux routes du Nord vers le Sud. La Route Mandarine par le littoral sur laquelle nous roulons et la Piste Ho Chi Minh par la montagne et les hauts plateaux, devenue route nationale. Il fait nuit et le bus double en deuxième, troisième, quatrième position si l’opportunité se présente. Le chauffeur a dans la tête de rattraper un autre véhicule et les jeunes qui lui font la conversation rigolent. Le chauffeur de relève se couche par terre dans le couloir pour dormir un peu. Les gros camions chinois ou coréens, neufs ou le plus souvent de dernière main, comme les IFA de l’ancienne Allemagne de l’Est, règnent en maîtres en cinquième position si les usagers doublés sont assez minces. En face, on se serre, on s’arrête ou on finit dans la rizière dans le meilleur des cas. Le petit camion doublé précédemment prend le sillage du gros qui ouvre le front, la voiture se méfie, la mobylette sans éclairage se tient à carreau, tandis que vélo et cyclo dans le noir tiennent le fossé: c’est la hiérarchie gigogne du western routier¹. Parfois un motocycliste insolent, chemise gonflée par le vent, tente l’impossible et double un mastodonte. Le Viêt Nam fonce. Nous avons traversés Phu Ly, Ninh Binh, Thanh Hoa, Vinh, Ha Tinh. La nuit glisse et la jeune femme accroupie courtisant le chauffeur est toujours là. Enfin, le conducteur cède la place à celui couché dans le couloir. Il prend la relève selon la procédure de la nouvelle réglementation, je suppose, puisque le bus s’arrête pour accomplir cette opération. Le chauffeur exténué tombe dans le couloir et s’endort. Et le bus repart avec son bruit de roulements rétamés. Le jour se lève sur le golfe du Tonkin. Nous arrivons dans la partie la plus étroite du Viêt Nam, au niveau de Dông Hoi. D’ici, on voit les deux frontières du pays. Á l’ouest, la Chaîne Truong Son ou Cordillère annamitique, à l’est, la mer. Puis la province de Quang Tri déroule la désolation de ces paysages défoliés par la guerre chimique, sa grande pauvreté, et ses villes de tombes depuis la montagne jusqu’à la mer. Par endroit, on replante des eucalyptus. Maintenant nous sommes à Vinh Môc, ville rasée par les Américains. Mais sa population creusa des tunnels -comme à Cu Chi, à une heure au nord-ouest de Saigon- elle résista enterrée entre quinze et vingt-six mètres de profondeur et, dans des conditions effroyables, passa des milliers de tonnes de matériel vers le Sud. Dix-sept enfants sont venus au monde sous la terre. Á l’ouest de Dong Ha, dans les replis des montagnes que nous longeons se trouve Khe Sanh où les Américains tombèrent dans leur propre piège, celui de se croire imprenables. Si bien qu’en haut lieu ils évoquèrent l’utilisation de la bombe atomique pour en sortir. Enfin, Huê.

Huê est très étalée. Ancienne capitale impériale (ou royale), elle fut terriblement éprouvée par la guerre américaine -sur les trois cents édifices construits au travers de son histoire, il en reste moins de quatre-vingt. Á deux pas de la mer et de la montagne, Huê est sereine, tranquille et reposante. C’est une ville d’histoire, de littérature et de poésie, de culture avec un joli parc jalonné de sculptures contemporaines devant la rivière des Parfums -qui doit son nom aux plantes médicinales cultivées jadis sur ses rives. Son anémie économique la préserve du tohu-bohu de ses grandes sœurs du Sud et, maintenant, du Nord. On y fabrique les chapeaux coniques et les baguettes d’encens. La Citadelle ayant abrité la Cité interdite -où seul l’empereur et l’impératrice pouvaient pénétrer accompagnés de leurs eunuques- déroule un périmètre de dix kilomètres de remparts situés sur la rive gauche de la rivière des Parfums -la ville moderne étant bâtie sur la rive droite. En passant le pont et la porte du Midi, entrée principale réservée au roi et à sa famille, je me représente, en cet endroit même, l’Empereur Bao Dai remettant le pouvoir au Vietminh au mois d’août 1945. Faisant partie de l’enceinte, le bâtiment sous lequel passe cette porte est le pavillon des Cinq Phénix. De là haut, le souverain assistait aux défilés militaires. Un autre pont, le pont de la Voie centrale, traverse un grand bassin foisonnant de carpes et de lotus. Á son entrée et à sa sortie, deux portiques triples et identiques, aux colonnes de bronze ouvragées et aux pieds posés sur des lotus de marbre, leurs sommets surmontés de gros boutons de lotus en céramique polychrome, supportent des tableaux d’émail aux couleurs vives. En face, l’esplanade des Grands saluts mène au Palais du Trône, seul palais resté intact suite aux bombardements américains de 1968 lors de la bataille du Têt. Sur les soixante-sept édifices historiques de ce patrimoine du pouvoir, quarante-deux disparurent complètement. Á Huê, presque tout le monde a du sang royal car les treize empereurs eurent tant de concubines -trois cent cinquante pour Minh Mang qui eut cent quarante-quatre enfants d’elles et dont on disait que sa vigueur pouvait en ensemencer trois par nuit- que l’essaim d’enfants engendré dans le harem ou sous les frangipaniers produisit à son tour dans la ville une quantité considérable d’individus issus de lignée royale. En remontant la rivière des Parfums, nous croisons les sampans chargés de sable et débarquons sur un minuscule chemin de terre serpentant jusqu’au sommet de la berge sous la végétation, car il faut passer par là pour se rendre au tombeau de l’Empereur Tu Duc -qui lui n’eut pas d’enfant à cause des oreillons. C’est un complexe tombal démesuré, quatre cent soixante quinze hectares pour un homme mesurant un mètre quarante-quatre. Il effectua le plus long règne. La stérilité conserve. Le cruel Tu Duc est enterré avec son trésor, mais pas dans “son” tombeau. Il aurait fait réquisitionner post-mortem aux fins fonds du pays des sourds-muets pour accomplir la besogne macabre. Á la suite de quoi ces miséreux auraient été éliminés. Le plus difficile restant à découvrir qui a éliminé les liquidateurs… Je songe: « Tu Duc est enterré sous la rivière² des Parfums, au beau milieu du courant au large du virage où l’on doit s’arrêter pour se rendre à “son” tombeau. Là où les sampans ne peuvent ni stationner ni creuser son lit. »

Départ de Huê. Sur la droite du paysage, des jeunes femmes recouvertes de chapeaux coniques ploient sous le poids des palanches chargées de sel dans une mine à ciel ouvert. Plus loin, des villages de tombes et de pêcheurs s’étirent dans une lagune quadrillée de parcs à crevettes. Puis nous passons le col des Nuages -considéré comme la délimitation du climat entre le Nord et le Sud- avant de plonger sur la magnifique baie de Da Nang (ancienne Tourane). Ici se trouvait une des plus importantes bases américaines, hautement contaminées par l’Agent Orange. Encore quelques kilomètres de sable et de landes et on arrive à Hoi An.

Hoi An est un port séculaire sur la rivière Thu Bôn, le plus important comptoir d’Asie du Sud-Est entre le Xème et le XVème siécle. Á l’époque, elle approvisionne Simhapura -qui aujourd’hui s’appelle Trà Kiêu- ancienne capitale du royaume cham. Chinois, Japonais, Indiens, Anglais, Portugais, Hollandais et Français viennent y acheter épices et porcelaines. Et les riches marchands y construisent leurs maisons, pour attendre la fin des tempêtes. C’est ici que le jésuite Alexandre de Rhodes débarque en 1625 et commence son travail de translittération des idéogrammes de la langue vietnamienne en alphabet romain aimanté d’accents de toute sorte signifiant la phonétique et les tons: le quôc ngu -langue qui permet alors de mettre fin à la lourde influence chinoise, c’est la langue vietnamienne d’aujourd’hui. Et tandis que les bateaux deviennent toujours plus gros, la rivière débouchant sur la mer à quatre kilomètres de la cité s’ensable. Cela profite au port de Da Nang qui prend la relève. Alors Hoi An tombe dans l’oubli et la pauvreté. Mais c’est aussi l’ensablement de sa rivière qui lui évite les affres de la guerre américaine. Sa récente ouverture au tourisme est une réincarnation, il y a des travaux partout. Classée récemment au patrimoine mondial par l’Unesco -comme de nombreux autres sites vietnamiens- sa restauration est urgente. Il s’agit d’une véritable merveille avec ses petites maisons de poupées passées au badigeon jaune et autres demeures de bois noir avec leurs balcons où pendent des lampions rouges. Parfois, l’architecture de ces maisons est d’une telle simplicité que c’est à tomber à genoux d’admiration. Seuls cyclo-pousse et vélos circulent dans le vieil Hoi An. Au 103, rue Nguyen Thai Hoc, se trouve la boutique Hoa Nap, idéale pour un achat éthique. Elle vend du très bel artisanat -céramiques serties et ornées de bronze- fabriqué par des handicapés physiques et mentaux, certains sont des victimes de l’Agent Orange. On peut les voir travailler dans l’atelier situé côté rivière, derrière la partie marchande donnant sur la rue. Et puis, à Hoi An, il y a le merveilleux pont japonais. Couvert sous son exquise charpente d’un rose délavé, elle-même recouverte de tuiles jaunes et vertes signifiant le yin et le yang, il abrite une pagode. Deux singes et deux chiens devant leur stèle gardent chacune des extrémités du pont dont la construction commença à la fin du XVème siècle, probablement lors d’une année du Chien pour se terminer l’année du Singe, ou bien l’inverse. Il y a aussi la maison de la famille Trân. Fondée par un mandarin confucéen ancien ambassadeur en Chine et au Japon, c’est une maison d’habitation et de culte. On entre par la petite porte côté droit de l’allée car l’entrée principale ne peut être ouverte que le jour de l’hommage rendu aux ancêtres ou celui du Têt. Côté droit, une chapelle avec des boîtes en bois qui contiennent chacune la relique d’un ancêtre. La pièce principale est parsemée d’antiquités ramenées de voyages. Les derniers de cette lignée vivent là, à l’arrière de la maison. Ils perpétuent la tradition, sous l’arbre du minuscule jardin sont enterrés les cordons ombilicaux des enfants.

Les temples du royaume du Champa de My Son sont proches de Hoi An, à une heure. J’y rencontre un Vietnamien qui parle remarquablement le français. De l’École française d’Extrême-Orient, ancien professeur d’université et féru de civilisations, c’est lui qui sort de l’oubli les temples de My Son -découverts précédemment par les Français à la fin du XIXéme siècle- après que les bombardements américains les aient abîmé plus que le temps. Cet homme s’appelle Jean. Il est jésuite. Il fait le “guide” depuis que les entreprises privées font le tourisme au Viêt Nam, car il ne peut pas obtenir sa carte officielle de guide comme les autres, à cause de son passé religieux dit-il. Il renouvelle ses demandes mais rien n’y fait. Je le devine atteint dans sa dignité et son salaire -car il est certainement le plus compétent de tous, chose qu’il ne me dit pas. Il me demande si je suis croyant. Ma réponse est non. « Ça c’est pas bon ! » répond du tac au tac Jean le jésuite. Il me fera découvrir la montagne de Marbre: un village entouré de cinq collines -portant le nom des cinq éléments du monde- où il n’y a que des sculpteurs et des sculptures, partout, petites et monumentales à faire pâlir Michel-Ange.

De Hoi An, nous quittons la route Mandarine pour la piste Ho Chi Minh. On roule en voiture particulière avec chauffeur (un étranger n’a pas le droit de conduire au Viêt Nam) vers Kontum qui se trouve à environ dix heures. Nous nous élevons vers le nord des Hauts Plateaux, dans la montagne massacrée. Et des villages de tombes s’y traînent. Sur notre droite la vallée d’A Luoi ayant abrité cent soixante dix sortes d’oiseaux colorés et cinquante espèces de mammifères -dont tigres et éléphants- ne comptent plus qu’une faune de vingt oiseaux et cinq petits mammifères, tandis que les minorités habitant cette vallée croient en la faute des mauvais génies. Elles élèvent des poissons dans des cratères de bombes contaminés par la dioxine épandue en suivant, mangent poissons et canards infectés et en boivent l’eau. Et la guerre finie fait de nouvelles victimes. Des versants exposent l’aridité de la brûlure chimique, quelques troncs noirs hérissent ce dévers et, là, sur la crête, deux ou trois arbres chétifs et déplumés subsistent de l’ancienne forêt primitive. Plus loin les herbes pionnières, appelées “herbes américaines”, ont colonisé cette pente où broute un zébu -qui boira son lait et mangera sa viande ? Ici, on tente de reboiser avec du plant de conifère, aligné comme les points d’un tricot. Là, un pan de forêt tropicale à survécu avec ses immenses arbres de canopée supérieure, très hauts, puis ses arbres moyens et ceux inférieurs, chacun vivant grâce à l’existence des autres, troués par les panaches des bambous géants. Ainsi il est facile de se représenter cette montagne et son majestueux couvert végétal d’antan, prodigieux et mirifique. J’imagine cette infinité de sommets recouverts d’un épais édredon vert et bleu… Ça c’est fini. Sur notre droite, derrière les montagnes dévastées, c’est le Laos. Par endroit, la route est coupée par des coulées de boues et de roches rouge puisque il n’y a plus de racines pour les maintenir. Mais ça passe, de justesse, jusqu’à cette fois où le chauffeur ne peut freiner à temps. Et notre véhicule se retrouve à cheval sur un bloc de rocher. Le chauffeur passe la marche arrière mais l’adhérence n’est pas suffisante, tandis qu’on se trouve à des heures de je ne sais où et quoi. Il accélère par à coups et parvient à dégager la bagnole. Il ne descend pas pour vérifier si le bloc et la boîte… C’est reparti. D’un œil, je surveille les voyants du tableau de bord: « No problem », me glisse le chauffeur souriant. Effectivement rien ne s’allume, puisque aucun témoin ne marche, pas même le compteur de vitesse. La route est très sinueuse. Il pleut. Un orage, le déluge. On double les montagnards d’une ethnie minoritaire marchant courbés sous leurs hottes remplies de bois. Devant, une fillette porte un jeune enfant cul nu dans son dos, un garçon visiblement. Dans les travers, des maisonnettes de bois sur pilotis bordent des champs de thé. Une fois sur le plat, des plantations d’hévéas, avec leurs saignées blanches en colimaçon, s’étendent des deux côtés avant Kontum. Puis se sont les poivriers, rangs de touffes verticales, qui passent lorsqu’on voit sortir d’un chemin un véhicule semblant surgir du fond des temps mécaniques. Ici, sur les Hauts Plateaux, on est très pauvre. Aussi, quand on acquière un véhicule, autant qu’il soit polyvalent. Et si en plus il a un guidon, on connaît. C’est le motoculteur. Il supplante n’importe quel autre engin. Il est aux champs, sur les chemins, sur la route, à la ville. La plupart de ces motoculteurs à feu unique comme la lampe sur la tête du mineur, moteur cabré au ciel, le plus souvent de fabrication soviétique ou chinoise avec une grosse roue à inertie et une courroie flottante sur le côté, transpirent l’huile de toutes parts comme échappés d’une casse. Mais depuis la montée des prix du poivre, les nouveaux riches en ont de neufs, japonais. Dans les villages, tous les motoculteurs du pays se garent sur la place principale désormais réservée à cet usage. On attelle une remorque avec deux planches en vis à vis et voilà un transport en commun pour une bonne douzaine de personnes. On enlève les planches et voici une bétaillère pour zébu et cochons. Seul, c’est un tracteur. Y’a pas mieux. Le motoculteur sort des chemins et fonce sur la route à une vitesse respectable. On tient le guidon avec les pieds. On se marie en motoculteur.

La ville de Kontum est pauvre et triste car sa province a été anéantie par les B 52 américains. Sa traversée mouille les yeux et pince le cœur. On laisse Kontum derrière nous pour rallier Pleiku avant la nuit. Maintenant, on longe des plantations de caféiers -variété robusta- avec leurs feuilles luisantes, vert foncé. Nous entrons dans Pleiku -encore interdite aux étrangers il y a peu de temps- ville étalée et bossue, reconstruite car elle fut détruite en 1975 par l’affrontement des armées Nord-vietnamienne et Sud-vietnamienne. On y remarque une forte présence militaire à cause des ethnies insoumises. Avec demande du passeport en pleine nuit durant le sommeil.

On roule vers Ban Mê Thuôt, situé à sept heures de route au sud des Hauts Plateaux. Descente d’un vaste plateau -plateau parmi les Hauts Plateaux- entouré de montagnes éloignées, des villages de tombes déroulent leurs couleurs. Les hameaux des vivants passent, avec leurs zébus gardés par les enfants. Une vieille mob porte deux énormes paniers fixés de part et d’autre de sa roue arrière, remplis par un empilage de gros jaques plus haut que le conducteur. Vélos rouillés et motoculteurs contournent les jeunes marcheurs qui se rendent au marché. Toujours et partout on a ce sentiment que toute la richesse terrestre du pays et son activité se trouvent et se passent sur/et le long de la route, comme si à quelques centaines de mètres de part et d’autre n’existe qu’hostilité. Ici, ce sont les plantations de poivriers et de caféiers, cultivés sur une terre basaltique, forte et rouge. Nous sommes dans la province du Daklak, quarante-quatre ethnies vivent dans cette région peuplée avant la guerre de cerfs, d’ours, de tigres et d’éléphants. Avant de s’exiler à la fin de la Guerre mondiale, le dernier roi (ou empereur) Bao Dai vient chasser ici. Il chasse sur le dos de son jeune éléphant blanc. Animal très rare, vénéré par les Vietnamien et les Cambodgiens. Aujourd’hui encore, Vietnamiens des bords du Lac Lak -soixante kilomètres au sud de Ban Mê Thuôt- et Cambodgiens disent voir de temps en temps un éléphant blanc passer d’un pays à l’autre. Celui de Bao Dai -mort à Paris en 1997. La chose est tout à fait possible, l’éléphant blanc étant naturellement préservé des chasseurs et braconniers grâce aux préjugés favorables que lui portent les habitants de ces contrées frontalières. Ban Mê Thuôt, importante base américaine contrôlant la région des Hauts Plateaux est l’ultime grande bataille de la guerre du Viêt Nam. La ville tombe cinquante et un jours avant la chute de Saigon. La nuit est calme sous les moustiquaires: pas de contrôle de passeport. Nous allons au village de Ban Don, à une heure de Ban Mê Thuôt. Chemin de terre, troupeaux de zébus, longues maisons de pailles et de bambou sur pilotis, et voici une éléphante qui porte une nacelle de bois. Elle a le même nombre d’années que les éléphants répertoriés au Viêt-Nam: trente-six. Son cornac nous dit que chaque fois qu’elle part en balade foraine, elle est heureuse. Vraiment, ça se voit. Avec son cornac et les miens sur le dos, la voilà qui part, le pas alerte, accélérant le long de la rivière parsemée de roches pour disparaître dans les bois.

C’est la descente de Ban Mê Thuôt vers la mer de Chine méridionale en direction de Ninh Hoa, destination Nha Trang. Un trajet de six heures. La culbute des Hauts Plateaux est formidable. Dans sa première partie l’état de la route devient une piste trouée et piégeuse. Il est difficile de voir les autres usagers devant et sur les côtés dans son nuage de poussière. Puis la route s’améliore avec la déclivité vertigineuse. Partout la montagne est bousillée. Si bien qu’on doute de l’annonce des quantités de défoliants utilisés par l’Armée américaine. Et des champs de tombeaux s’allongent. “Notre” chauffeur double n’importe où. Sans aucune visibilité, il entreprend le dépassement de plusieurs gros camions usagés dévalant du Nord vers le Sud leur long chargement de billes de bois. Un palier ralentit le rythme et soulage l’atmosphère. Puis ça recommence, entouré d’une montagne qui devrait être merveilleuse. Enfin nous atteignons la vallée d’argile des briqueteries. Elles se succèdent au milieu des bananiers avec leur tour de brique fendue par la chaleur du four, entourées de grands amas de bois pour la cuisson. Les cocotiers filent et, au-dessus de leurs rameaux en éventail, il est facile d’imaginer les hélicoptères américains comme de gros esturgeons noirs. Une passe s’ouvre sur la mer turquoise, nous longeons le lagon de Ninh Hoa et suivons le littoral jusqu’à Nha Trang. Comme convenu, on lâche la voiture particulière et son jeune chauffeur pris à Hoi An.

Nha Trang est une ville à la situation et à l’environnement méditerranéens. La ville est bâtie en front de mer face à une très longue plage de plusieurs kilomètres, bordée d’une promenade aménagée et plantée de cocotiers. Sur la gauche de cette plage la presqu’île de Ninh Hoa fait une dentelle bleutée de montagne calcaire. Au large, on voit des îles proches et distingue les découpes brumeuses de leurs soeurs plus éloignées. Épargnée par la guerre américaine, Nha Trang connaît le beau temps toute l’année. Quand ailleurs c’est la mousson, ici c’est la saison sèche. Au Viêt Nam, quand on prononce le nom de cette ville, Alexandre Yersin vient aussitôt à l’esprit des Vietnamiens. Nha Trang est la ville adoptée et d’adoption d’Alexandre Yersin. Après 1954 et 1975, alors que toutes les rues du Viêt Nam sont rebaptisées aux noms des héros vietnamiens et que les autres patronymes vont aux oubliettes, seuls quatre noms de personnages échappent à la poubelle de l’histoire urbaine vietnamienne: rue Pasteur, rue Calmette, rue Alexandre de Rhodes, et rue Alexandre Yersin. Les Vietnamiens l’appelle Ong Nam. Ong veut dire “Monsieur”. Et Nam, “Cinq”. L’homme fit cinq grandes choses. (Lire Docteur Nam, d’Élizabeth Du Closel -membre du CIS- éditions Albin Michel) Tout ce qu’entreprend Ong Nam, il le fait au péril de sa vie. Alexandre Yersin explore la contrée des Hauts Plateaux, habitée de peuples inconnus dit mäi -voulant dire “sauvages”- et de grands fauves. En tant qu’explorateur, il part de l’endroit où il conseille de fonder Dalat et ouvre la première voie jusqu’à Phnom Penh, et c’est encore lui qui relie Nha Trang à Da Nang par le Daklak et le Kontum encore jamais explorés. En tant que médecin, il fonde l’Institut Pasteur de Nha Trang et, surtout, il se rend à Hong Kong décimée par la peste bubonique et dans des conditions épouvantables recherche et découvre le bacille de la peste. Enfin, il introduit l’hévéa au Viet Nam. Enterré sur un petit promontoire en bordure de route à une vingtaine de kilomètres de la ville, un gardien veille sur sa modeste tombe. Les vietnamiens lui vouent une véritable vénération. Le lendemain de notre arrivée, nous partirons sur les îles, escortés par les poissons volants gros comme des martinets d’argent. Il volent en demi cercle sur cent mètres et replongent. On admire les coraux des fonds marin. Passe l’île réservée aux lépreux jusqu’en 1975. Mais Nha Trang, c’est surtout sa plage. On souffle un peu dans ce voyage à haut rendement, et les enfants aiment bien leur mer. Le cerf-volant reste le jeu favoris des Vietnamiens et, dans ce monde difficile, dragons et phénix ont cédé la place au dernier cri: un requin noir montrant ses dents aux regards d’en bas. D’ailleurs, si rien ne permet de différentier formellement les gens aisés des modestes sur une plage, l’obésité de certains enfants parle d’elle-même. Chose qui n’existait pas il y a peu de temps. Le soir, les Nhatranais traversent l’avenue séparant la ville de la mer et viennent en famille sur la plage faire griller des sèches séchées. Nha Trang a aussi un bel aquarium avec de malheureux requins léopard qui tournent en rectangle. Une marchande de vœux portant une cage de moineaux en libère un contre un billet afin que ce que l’on souhaite s’exhausse. Le poisson en aquarium; l’oiseau en cage; l’homme en prison; l’homme, toujours l’homme. Á côté de la ville se trouve le site des tours cham de Po Nagar. Avant de partir, nous allons visiter un Centre de Réhabilitation pour enfants handicapés, avec des victimes de l’Agent Orange -nous avons reçu sa directrice sous notre toit en France l’année dernière.

Départ en bus pour Dalat, cinq ou six heures de trajet. De Nha Trang jusqu’aux premiers lacets de la montagne, la campagne est jolie, parsemée de petites collines boisées, de cocotiers et de bananiers le long des rizières. La montée est interminable et impressionnante, elle offre des vues saisissantes sur les vallées. Á flanc de plateau, les villages des tribus et minorités, Srê, Chil, Maa, Koho, Churu et Lat, éparpillent leurs maisons de bois sur pilotis. Autour d’elles, des zébus vaquent ou tirent des charrettes chargées de légumes. Certains élèvent des chevaux de petite taille. Un palier. Puis une nouvelle ascension, la dernière avant Dalat. De nombreux détails signalent que la chrétienté est là, plus précisément le catholicisme. Des traces françaises. Dans sa cuvette d’altitude, 1500 m, Dalat est une ville vallonnée autour d’un lac, de grands jardins de légumes font des patchworks rectilignes et de nombreuses villas avec parc évoquent les architectures des provinces de France. Ici, on ne souffre pas de la chaleur. Il y a quatre saisons. Maintenant c’est la saison des orages qui se déclanchent tous les jours en début d’après-midi pendant quatre mois de façon invariable. Devenue station climatique dans la première partie du siècle précédent, Dalat reçoit des hôtes saisonniers de renom, par exemple l’Empereur Bao Dai vient dans son Palais d’été, avec pour voisin le chasseur Théodore Roosvelt. Yersin fait installer un quatrième Institut Pasteur. Mais après les riches heures de Dalat viennent celles de Diên Biên Phù et des Accords de Genève, alors les Français quittent la ville et les catholiques vietnamiens du Nord, fuyant le communisme, s’installent ici. Préservée de la guerre dans son enclos de montagnes, en 1975, Dalat tombe sans résistance avec sa trentaine de couvents, d’abbayes et de monastères. Et la ville devient pauvre. Aujourd’hui, avec l’ouverture du pays, c’est un début de résurrection. Avant que n’arrive l’orage quotidien de mi-journée, nous allons faire une promenade sur le lac Tuyên Lâm. Sur une des berges, on voit un des derniers éléphants du pays obligé à sa pitoyable activité foraine. Á une douzaine de kilomètres de Dalat, devant le mont Lang Biang vénéré des minorités, se trouve le village de Lat. Le chef du village nous reçoit tous les quatre dans la maison commune sur pilotis. Il est francophone. C’est une grande pièce sombre sur plancher. Ça et là sont suspendus des instruments rudimentaires de musique, à percutions et à vent: gongs, calebasse à trois flûtes, instruments pour le sacrifice du buffle. On s’assoit sur un banc de bois bancal et, un à un, buvons par aspiration le vin de Dalat dans la grande jarre. Un breuvage épais. Puis le chef du village, dans sa belle tenue de tous les jours, joue des instruments Lat et chante. Il chante avec malice des chansons françaises. Il explique: ” Da lat signifie parler Lat. Nous sommes à peu près trois mille Lat. Dans la première partie du siècle dernier, notre société était matriarcale. La femme achetait un homme contre un buffle. Un homme valait un buffle. Quand ma femme m’a acheté, elle a dû payer cinq buffles ! Car si je parlais bien entendu la langue Lat, je parlais aussi le Vietnamien, et le Français ! C’est pourquoi je valais cinq buffles. Ça, c’est le passé. Nous avons été évangélisés par un Aveyronnais : le père Boutary. Autrefois, nous étions animistes. Aussi, sur notre église (grand hangar de bois recouvert de tôles rouillées surmonté d’une croix posée sur des cornes de buffle) nous conservons les cornes du buffle pour se souvenir d’où on vient…” Le chef du village me demande si je suis croyant. La réponse est non. « Ça c’est pas bon ! » lâcha-t-il, de la même façon que Jean le jésuite sur le site des temples cham de My Son. Les Vietnamiens sont profondément croyant au sens général du terme. Ensuite, nous marchons dans le village sans contrainte. Certains Lat sont bouffis et paraissent alcooliques, ce n’est pas sans me rappeler, presque trait pour trait, certains amérindiens Montagnais de Pointe Bleue que j’aie rencontrés trente-cinq ans plus tôt en Amérique du Nord. Ici, au village de Lat, le chef a un pouvoir restreint, celui d’essayer d’arranger les affaires de personnes. C’est vrai que c’est beaucoup, mais il n’a pas de vraies prérogatives sociales. Il est plutôt réduit à un rôle de courroie d’intégration qui laisse croire. Les jours suivants, nous allons voir la Gare ferroviaire de Dalat: une maquette Jouef ; puis la Maison folle dessinée par une architecte vietnamienne qui fait visiter et tient la caisse, bâtisse faisant penser à Gaudi, avec un aspect zoo en plus; le Musée ethnique, grand bâtiment où un préposé à la billetterie délivre les billets, plus loin, un commis à la caisse encaisse, un peu plus loin, un employé au dessouchage dessouche, plus loin, deux hôtesses en ao dài chargées d’accueillir devant chacune des portes écartent leurs bras pour nous accueillir, plus loin encore, des jeunes femmes en charge d’informer informent… nous quatre sommes les seuls visiteurs de l’après-midi. C’est le plein emploi. Et puis il y a ce chauffeur de taxi avec son rétroviseur intérieur faisant office de télévision. En montant dans la voiture, j’éclate de rire. Content de nous bluffer, le chauffeur rit aux éclats, attrape le fou rire et rebondit sur son siège en regardant les pom-pom-girls se trémousser dans la nuit du pare-brise, tandis que guidons de vélos et de mobylettes effleurent les quatre coins de la bagnole agitée. Toute la voiture pleure de rire.

Départ de Dalat pour Mui Né. La descente en bus vers Phan Thiêt laisse un souvenir ineffaçable. Virages serrés à l’aplomb du vide sans garde-fou, et le chauffeur qui ne parvient pas à passer la première pour rétrograder. Lorsqu’il y arrive, il la garde. Mais comme ça n’avance plus vraiment, je crains qu’il enclenche à nouveau la seconde. Ce qu’il fît. La vue plongeante du paysage est attirante, et le chauffeur n’arrive toujours pas à tomber la vitesse chaque fois que le virage approche. Angoisse depuis la piste Ho Chi Minh jusqu’à la route Mandarine d’en bas. Plantations de caféiers et déserts alternent. Soudain, on se croit en Afrique du Nord. Et des villages de tombes colorées s’y traînent. Le bus tombe en panne tout proche de sa destination. En le poussant, il repart. Nous longeons la plage de Mui Né bordée de cocotiers sur ses vingt-deux kilomètres. Des bateaux se tiennent haut sur l’écume des rouleaux, abandonnés par les langoustiers partis en plongée relever leurs cages. D’énormes méduses comme des soucoupes de cristal échouent tous les dix mètres, à cause du réchauffement climatique, dit-on. Des pêcheurs poussent leurs bateaux panier ronds en bambous tressés vers le large. Ces petites embarcations circulaires ne chavirent pas. Elles se manoeuvrent avec une rame, ou bien à genoux en basculant de haut en bas leur bordure ce qui a pour effet de les faire avancer. Sur cette plage, la mer rejette de remarquables coquillages en colimaçon de taille exceptionnelle. Mais aussi des petits, plats, de toutes les couleurs. Ici, on rencontre Reggie. Un Américain, vieux beau, mince, un peu toqué. Il rit sans arrêt et on ne peut s’empêcher de se demander s’il ne s’agit pas d’une attitude fabriquée. Allongé, il lit Jim Harrison en souriant. Ce qui laisse un préjugé favorable. Pourtant, son bras gauche porte l’incomparable et inquiétant tatouage de l’US Marine Corps. Reggie a la soixantaine, il est né à New York. Engagé à dix-sept ans, il a servi durant quatre années dans le Quang Tri au plus fort du feu de merde. Quand il raconte, ses mains pivotent devant ses tempes. Je comprends qu’il a beaucoup tué et vu mourir. De retour à la maison, il s’exile à Hawaï. Il ne veut plus payer un dollar de taxe à l’État américain pour la guerre. Reggie n’est pas riche, il discute tous les prix vietnamiens dans une monnaie dix-huit mille fois plus faible que le dollar Us. Faut dire qu’il gagne sa vie en vendant les coquillages qu’il trouve et ramasse. “Les petits rouges sont bons, dit-il, et les petits jaunes porte chance: ils valent davantage.” Reggie est réellement retombé en enfance. C’est sa guérison. Des enfants pauvres munis d’un sac passent deux fois par jour sur la plage, ils récupèrent les bouteilles d’eau minérale en plastique. La misère passe à heures régulières et nous lui gardons nos bouteilles. Á Mui Né, les jeeps sont nombreuses, toutes récupérées lors de la chute de Saigon. Elles sillonnent le désert blanc, le jaune et celui orange de la région. Celle qui nous conduit dans ces déserts est reconditionnée, plancher ressoudé. Volant, moteur et sièges sont japonais. Mais ça marche. Immédiatement autour de Mui Né se trouvent des vagues de dunes blanches. Ensuite, le désert jaune, avec ses villages de tombes pastel, bleues, roses, turquoises. Plus en arrière, le désert orange. La jeep fonce sur une piste de sable durci laissant un nuage derrière elle et, là, sur la gauche, apparaissent deux lacs jumeaux avec leur oasis. Le plus grand des lacs est partiellement recouvert de lotus en fleur sur une eau bleu foncé, tandis que sur l’autre berge une dune éblouissante se découpe sur le ciel limpide. Au retour, on s’arrête devant une petite maison pour aller voir le Grand canyon rouge. Derrière cette demeure, il y a de très grosses jarres de nuoc mam avec leurs couvercles pointus. Trois enfants jouent autour de la jeep. Un est orphelin. Il s’approche avec ses cheveux roux teintés par la faim chronique. Ce matin, il est tôt, le bus pour Hô Chi Minh-Ville arrive. On monte et, au moment du départ, Reggie grimpe en catastrophe dans le bus pour nous dire au revoir. Il rit à reculons, et saute en marche.

On roule vers Hô Chi Minh-Ville (ancienne Saigon). Nous traversons la rivière Ca Ty à Phan Thiêt, en surplomb de sa cohue de bateaux bleus et des bâches bariolées de son marché -Ho Chi Minh fut instituteur dans cette ville en 1911. Petit à petit, on rentre dans les terres et il pleut. La campagne est triste sous la pluie battante. Au bord de la route, les zébus broutent. Les haies de cactus piègent plastiques et déchets de toutes sortes. Des enfants pieds nus, cheveux dégoulinant, longent une marre stagnante réveillée par la pluie. Si la campagne vietnamienne est très pauvre, sous la pluie elle est misérable. Au milieu de toute cette modestie, une grande statue de granit ou de marbre évoque parfois le Viêt Nam libre, le doigt de sa femme gracieuse pointe sur l’horizon un avenir meilleur. Plus loin, des plantations de “cactus pleureurs” à floraison nocturne et odorante montrent leurs thanh long (ou pitaya) écailleux et pourpres appelés “fruits du dragon”. Ce cactus hylocereus undatus donne de grandes et longues fleurs blanches exhalant une odeur de vanille, fécondées par les papillons de nuit et les chauves souris. Avant la ville de Xuân Lôc, le bus fait une halte devant un restaurant de bord de route. Je savoure un poisson-chat de rizière frit. Il pleut toujours sur les villages de tombes qui se succèdent, sur leurs habitants ayant rencontré la mort saoule du sang de la guerre. Des panneaux publicitaires -partie intégrante du patrimoine vietnamien- aussi grands que la surface de l’activité désignée ou vantée, glissent des deux côtés: c’est la ville de Biên Hoa, une des plus importantes bases aériennes durant la guerre américaine au Viêt Nam. D’ici partaient les avions gorgés d’Agent Orange. C’est toujours un des points chauds (hot spots) hautement contaminés par la dioxine. Un projet de décontamination du sol de ces points chauds, financé par les USA, doit commencer sous peu, mais le montant de son budget fait penser à un pourboire.

Bientôt, c’est Hô Chi Minh-Ville. Tout le dit, des transbordeurs portuaires pour containers sont à vendre, des centaines de grues toutes catégories montent au ciel, des bulldozers de tous calibres reconditionnés ou neufs, de marques sud-coréenne où japonaise sont alignés prêts à déplacer des montagnes, des haies de camions d’occasion importés de Chine, d’Allemagne, du Japon, de Suède et même des Mack flambants neufs made in usa montrent leurs museaux agressifs aux bâtisseurs et futurs entrepreneurs, des monticules de moteurs d’engins de travaux public usagés sont refaits et trouvent acquéreurs, des empilages de ponts de rechange à glissement progressif sont disponibles pour pelles mécaniques et tractopelles en panne, on monte et on démonte, partout l’éclair bleu de l’arc électrique soude, rapièce, assemble dans la banlieue du mastodonte urbain, “la Pute du Sud” comme disent les purs et durs du Nord, débaptisée du nom de son fleuve Sai Gon présent avant les idéologies -puis rebaptisée de force du nom de son adversaire vainqueur- ressort les traits de son caractère géographique: la “garce” est indressable. Il faut qu’elle se vende. C’est plus fort qu’elle. Il faut qu’elle commerce. Qu’Hanoi engendre des politiques et des militaires, qu’Huê enfante des écrivains et des poètes, et Saigon fera des commerçants et des banquiers. Cette Hô Chi Minh-Ville-là, impétueuse, rencontrée pour la première fois il y a quatorze années, couve sous le régime amaigrissant communiste, dormant d’un œil. Á l’époque, elle tremble à peine et, pour cela, elle vend sur ses bas-côtés quelques bouteilles de carburant de contrebande signalées par un cône de papier planté à la renverse dans une brique creuse, tandis que ses angles de rues ont toujours leurs petits blockhaus jaune, anciens nids de mitrailleuses. Puis l’armée aménage des trottoirs sur cet espace flou entre maisons et circulation où s’entassent tous les petits métiers informels de survie. Des vendeurs à la sauvette proposent des produits de fraude et, quand la jeep jaune de la police surgit sirène hurlante et brandit la matraque, tout le monde se sauve comme des moineaux avec leurs compacts disques dans les pattes. C’est le temps où les anciens bus de la ville de Naples reprennent du service ici, surchargés au-dedans comme au-dehors avec leurs grandes roues étroites, portant un gros bidon sur le toit de la cabine relié à un tuyau qui laisse couler l’eau sur le bloc-moteur aux entrailles brûlantes pour les refroidir. Aujourd’hui des bus coréens prennent le relais au milieu d’une jeunesse bouillonnante qui conduit un océan de mobylettes grignoté par les bagnoles. Au fil de mes différents voyages, le centre de cette ville mute rapidement, avec interdiction des cyclo-pousse dans certaines rues et leur saisie violente sur une benne de camion épuisé, avec éloignement forcé des mendiants et mutilés et autres lépreux qui reviennent toujours (le phénix -renaissant de ses cendres- a toujours était un animal mythique au Viêt Nam, d’ailleurs il y représente la femme, qui redonne vie). Aujourd’hui, ses tours d’acier et de verre en son centre soutiennent le ciel, insolentes, tandis qu’à leurs pieds “la garce” parachève le curetage des bidonvilles de ses rach (arroyos) comme on se fait les ongles. Mais sous ce récent maquillage de capitaux étrangers en son centre, la plus grande partie du mastodonte urbain -cinquante fois la surface de Paris- et de sa population reste durablement nécessiteuse et blessée. Je la connais bien pour avoir séjourné en son ceint de longs mois à plusieurs reprises. Cette fois, on y reste trois jours pour préparer l’itinéraire du tour du delta du Mékong. L’air est chaud et mou comme le beurre fondu. Au retour, on séjournera plus longtemps dans la “garce” et amie où naquirent mes enfants.

C’est le mois d’août. Départ d’Hô Chi Minh-Ville pour le delta du Mékong, en van privé avec chauffeur pour une durée de huit jours -seul moyen laissant la liberté de s’arrêter comme à chaque fois qu’on traverse les zones aspergées par l’Agent Orange- direction Can Tho à une distance de quatre ou cinq heures. Sur les côtés de la route, de grandes enseignes supportent ce dessin rappelant la voie commune, de droite à gauche: le militaire à casquette, l’infirmière en blouse blanche, l’ouvrier avec sa clé, le fonctionnaire et le scientifique à lunettes montrant le chemin, tous regardent vers un futur futur, en direction de l’avenir à venir, tandis qu’au-dessus d’eux Oncle Ho rit comme un soleil. Plus loin, un autre dessin explique à sa façon comment se protéger du sida. La circulation est épaisse. Les cocoteraies s’étirent, les bananeraies passent, les rizières défilent peuplées de femmes courbées et, de vie à mort sans transition comme éternelle cohabitation, des champs de tombes s’y traînent. Nous passons Tân An, My Tho et arrivons à Cai Bè. Ici, on prend un bac pour traverser deux des neuf bras du Mékong. Dans la queue d’embarquement, des femmes proposent des pamplemousses partiellement épluchés pour déclancher l’envie, presque aussi gros qu’un ballon de foot. D’autres vendeuses portent des galettes sur la tête, une très vieille dame démunie et sans dents mendie derrière le carreau. Les mobylettes embarquent des deux côtés en se serrant, chacun reste sur sa mob et garde le casque, prêt à foncer quand le bac aura abaissé son pont-levis métallique au débarcadère. Le bateau part lentement dans le trafic fluvial au milieu des grosses plantes dérivantes et des embarcations de toutes tailles aux yeux peints de part et d’autre de la proue pour éloigner les mauvais esprits et les crocodiles. Débarquement à Vinh Long, à deux pas de Sadec, les étales regorgent de fruits. Maintenant nous traversons une bande de terre entre deux grands bras du fleuve nourricier et, sur la terre comme sur l’eau, partout des durians, des mangoustans, des pamplemousses et des ramboutans. De nouveau un bac, l’intense trafic fluvial fait un joyeux mikado coloré de barques remplies des sapotilles, de bananes, de papayes, de noix de coco, de longanes, de goyaves et de pastèques sur les eaux profondes et marron. Sur l’autre berge de ce très gros bras sud, c’est la capitale du delta et des moustiques, Can Tho. Les rues sont fluides, car la circulation fluviale soulage celle terrestre. Can Tho est un important pôle économique et universitaire. Une université qui enseigne la science du sol et la gestion des terres, la protection des végétaux, les techniques alimentaires, la science animale et la médecine vétérinaire, la physiologie et la biochimie, mais aussi la génétique agricole et d’élevage. Un matin, nous partons sur le marché flottant de Cân Tho, dans le pêle-mêle des bateaux motorisés ou à rames, voguant ou stationnés, surmontés d’une perche de bambou: enseigne vivante de ce qu’ils portent et vendent à leurs bords. Ainsi on voit des ananas et des carottes pendus ou attachés à la pointe de ces gaules hérissées sur l’armada, des poireaux et des patates douce, des épis de riz et des bananes comme autant de brochettes bariolées et variées. De gros et majestueux bateaux de bois avec leurs grands yeux peints en blanc et noir sur fond rouge en haut de la proue, balcon d’habitat en porte à faux sur la poupe où sèche le linge et fume la soupe, sont des grossistes s’approvisionnant parfois au Cambodge voisin. On passe pieds nus d’un bord à l’autre en transvasant les sacs de riz et de patates douces, les caisses d’ananas et de fruits du dragon. Une petite fille accroupie fait pipi sur un balcon. Les bateaux de taille moyenne sont les distributeurs. On s’affaire de partout autour des moteurs, hélices levées. Les petites barques, le plus souvent conduites par des femmes, sont les détaillants. L’eau profonde et marron clapote, asperge, et tous ceux-là vont et viennent, font comme sur terre dans le silence des odeurs mélangées. L’après-midi du lendemain est gris et pluvieux, d’un ponton flottant laissé par les Américains, je regarde nostalgique les majestueux bateaux de bois remonter le Mékong vers le Cambodge, juste en face du fameux pont en construction partiellement effondré il y a peu de temps: je viens d’apprendre la mort de ma mère en France à l’heure de sa mise en terre. Il pleut sur ma mémoire.

Reportage: le Vietnam depuis son extrémité Nord jusqu’à son ultime pointe Sud, par André Bouny. 
Jeune fille H’Mung Noir.

Départ de Can Tho pour Cà Mau avec arrêt à Soc Trang, environ dix heures de trajet. Après Thanh Hoa, la route est droite à l’infini et bien meilleure que par le passé. La pluie se renforce et les paillotes ruissellent les pieds dans l’eau tandis que les usagers de la route deviennent des fantômes. Dans les rizières inondées, les tombes semblent des bateaux éparpillés dans la tempête, puis forment des ports. Des enfants trempés à demi nus rient à rassembler des cochons noirs qui grouinent le long de la route. Tout est gris et sépia, c’est la mousson. Á Soc Trang, le temple khmer Chua Doi, dit “pagode aux chauves-souris”, est toujours là. Ses habitantes aussi, géantes, rêvent tête en bas suspendues dans les arbres. Parfois elles s’envolent simultanément formant un nuage noir comme un grand linge effrayant et silencieux, puis reviennent s’agriffer aussitôt chacune au même endroit. Nous rendons visite à l’encadrement d’une école qu’on parraine, sachant que les enfants sont en vacances. Et on file vers Cà Mau, vers l’extrémité carrossable du sud où nous arrivons à la tombée de la nuit. Cà Mau est très pauvre. J’entreprends immédiatement les tractations -ici, personne ne parle un mot d’anglais- avec des vietnamiens pour descendre à la Pointe de Cà Mau dès demain matin: c’est la pointe extrême du Sud du Viêt Nam, région de mangroves à près de cent kilomètres d’ici –deux cents aller-retour. Rien de ce qui relève du tourisme ne parle ni ne signale cette région. Pas de carte. Une Vietnamienne, parlant français, traduit. On me dit qu’il n’y a plus de route. Et qu’il n’y a rien à voir là-bas. Personne n’y va. Jamais. Á croire qu’il faut être ornithologue en hélicoptère ou autre scientifique en hydravion pour pouvoir s’y rendre. Je veux y aller. Je perds du soutien autour de moi, mais: “Je ne suis pas venu jusqu’ici pour ne pas m’y rendre. Je veux aller voir ce qu’a fait l’Agent Orange. Je veux photographier”, dis-je sur un ton désagréable -et je sors la dernière carte, celle faisant valoir que je suis membre d’honneur du comité central de l’association des victimes de l’Agent Orange/Dioxine d’Hanoi et c’est très désagréable pour moi de faire ça. La petite carte écrite en vietnamien circule de main en main. L’un d’eux dit qu’il existe encore une petite voie qui mène à un ultime hameau s’appelant Nam Can. Je comprends que ça rapproche considérablement du but, mais c’est encore très loin de la Pointe de Cà Mau perdu dans le labyrinthe des centaines de petites et grosses rivières saumâtres pouvant couler à sens inverse ou ne pas couler du tout selon l’heure de la marée et le décalage de sa répercussion. « Il faut trouver une carte d’état-major et une des marées, dis-je. Ensuite nous irons dans ce hameau perdu et, là, nous chercherons un bateau privé pouvant descendre dans la mangrove si l’aller-retour peut contenir dans la plage horaire de la marée haute, avec quelqu’un qui connaît parfaitement les lieux, si ça existe. Je crois que ça existe. » Je m’endors avec cette idée.

Départ de Cà Mau au lever du jour en direction de la Pointe de Cà Mau, pour une durée inconnue. Une voie de fin du monde longue de cinquante-huit kilomètres mène à Nam Can. Elle ne va pas plus loin. Elle finit là, devant nous. Pas loin du fleuve sauvage. Un homme d’église sait où trouver un Vietnamien qui connaît la mangrove comme les doigts de sa main. Il possède un bateau rapide permettant de couvrir la centaine de kilomètres aller et retour, tout en gardant un véritable temps d’observation entre marée haute et un certain niveau de marée descendante autorisant encore le retour. “Il connaît son affaire, assure l’homme, mais il faut partir tout de suite ! Après, ce sera trop tard.” Pas le temps de discuter le prix. On embarque sur la rivière Khin Ngiang et on part à toute pompe sur la droite, sur un immense fleuve sauvage, résultat d’une multitude de rivières descendant du nord, mais aussi du sud vers le nord, pour donner cette énorme voie d’eau qui coule sur deux versants de pentes imperceptibles et opposées, rejoignant à l’est la mer de Chine méridionale et à l’ouest le golfe de Thaïlande. Nous descendons vers l’ouest longeant la rive droite, traversons en diagonale l’énorme fleuve sauvage au sommet des marées d’équinoxes contradictoires et notre frêle bolide claque sur les crêtes d’eau rougeâtre et furieuses menaçant de se briser à chaque seconde sur le monstre liquide, nous sommes aveuglés par la mousson battante et les paquets d’eau salée s’abattent dans notre coquille précaire, nous avons tous peur -la faute à mon entêtement- mais maintenant la situation commande, le pilote vietnamien aux yeux fendus est adapté au déluge tandis que nous nous ne savons plus où nous sommes dans cet interminable enfer liquide, puis nous virons sur la gauche, sur la rivière Sg, Ông Trang du district de Ngoc Hiên où se trouve un sanctuaire d’oiseaux rares étudiés par des scientifiques. On est maintenant dans la partie extrême du sud du Viêt Nam, une terre inondée, un dédale délimitée au nord par la grande voie d’eau d’est et d’ouest que nous venons d’emprunter et de franchir et au sud par la mer, en quelque sorte une île aux eaux mixtes. Nous sommes ici dans le plus complexe réseau hydraulique du Viêt Nam. Cette mangrove est la plus grande du pays. Elle était parmi les plus importante du monde. Aujourd’hui, morte, blessée et soignée, elle s’étire sur environ cent cinquante kilomètres du sud vers le nord, sur vingt-cinq de profondeur aux endroits les plus larges. La mangrove est le milieu le plus productif de biomasse sur terre. Je peux constater les vestiges du désastre de la défoliation. Les hautes racines noires en échasses, brûlées chimiquement, témoignent de la position des berges d’antan, aujourd’hui reculées ou disparues. Bientôt ces vestiges auront disparu. Morte, la mangrove ne retient plus les boues et sols. Elle tombe et l’eau l’emporte. Alors l’eau s’étale à l’extérieur de son lit salinisant les terres, modifiant par la même occasion la profondeur de son cours et de son courant, donc sa vie intérieure. Et les cours s’envasent. L’équilibre est rompu. Alors la vie de la terre comme celle de l’eau sont profondément modifiées, voire détruites. Dans l’enchevêtrement des canaux, on peut voir les jeunes plants de palétuviers replantés avec l’aide du Japon et de l’Onu. Echec et réussite de reprise, c’est très inégal. Ces nouvelles plantations ont rarement une vraie profondeur dans les terres pour plusieurs raisons, tout d’abord celle de s’assurer qu’à cet endroit la reprise marche avant de l’étendre mais aussi parce que les anciennes surfaces de mangroves détruites ont trouvé par nécessité une autre destination: maigres cultures protégées par des diguettes ou aquacultures, ou les deux en alternance. Il est intéressant de voir des zones non atteintes par l’Agent Orange, sous lesquelles il fait presque nuit. Dessous, des poissons amphibiens batifolent, frayant sur la vase au milieu des crabes de berge furieux, noirs ou fluorescents. Sous la pluie battante, on revient plein gaz car le niveau baisse très vite découvrant les longs colliers d’huîtres accrochés aux racines en échasse de la mangrove vivante. Par endroit, le bateau est obligé d’aller chercher au large une autre trajectoire pour ne pas s’envaser. Il fonce en lutte contre la décrue soudaine, vers le monstre sauvage qu’il faut franchir de nouveau en diagonale. Quand nous retrouvons Nam Can, le niveau des eaux est deux ou trois mètres plus bas. On doit grimper à la verticale à l’aide de tiges de bambous liées entre elles pour rejoindre la berge. On arrive à Cà Mau quand la nuit est tombée.

Départ de Cà Mau pour Rach Gia, une étape, à environ quatre heures de route. Il fait un très beau soleil ce matin après plusieurs journées de fortes pluies. Le linge sèche devant les paillotes et sur les bananiers. Le riz étalé devant les maisons et sur la route, tourné et retourné à l’aide de longues raclettes, libère son humidité. Des gens marchent à pieds, certains ont un vélo. Une paire de zébus tire une charrette de paddy. Sur une placette, une décortiqueuse de riz est installée. Elle est montée sur un GMC récupéré de la guerre, lui aussi décortiqué: plus de cabine, plus d’ailes, pas de benne, uniquement le châssis moteur à l’air et le volant -qui aurait pu être un guidon- puis une caisse pour s’asseoir. Sûr que ce dépouillage sert ailleurs, comme ce reste de camion retrouve une fonction. Ici, comme les hommes, le matériel a plusieurs vies. Des cocotiers et des bambous passent le long de la route, et des champs de tombes s’y traînent. Rach Gia arrive avec son port sur le golfe du Siam, les rues sont barrées de banderoles rouges et des oriflammes de même couleur pendent le long des mats plantés à distance régulière, signifiant la commémoration d’un anniversaire héroïque et historique. Il y a une très belle pagode Khmer où trois enfants délaissés jouent pieds nus à la guerre avec des branches pour fusils coupées de sorte qu’une fasse poignée.

Reportage: le Vietnam depuis son extrémité Nord jusqu’à son ultime pointe Sud, par André Bouny. 
Village de Lat, jeune fille Lat.

Le lendemain, nous faisons route vers Châu Dôc, parcours d’environ sept heures. On longe la portion ouest des côtes du sud du Viêt Nam. En face, dans le golfe de Thaïlande, se trouve l’île de Phu Quôc, célèbre pour son nuoc mâm. Puis nous suivons une rivière le long de la frontière montagneuse du Cambodge située sur notre gauche. Les maisons de bois et de paille des hameaux sont ouvertes de part en part, un côté donnant sur la route, l’autre sur la rivière. Des gros bateaux porte le riz, remplis depuis les cales jusqu’au-delà des bords, le grain étant chargé en faîtage. Ils traversent d’une berge à l’autre. De grands carrelets enjambent la rivière, filets géants soutenus par de longues perches biscornues. Sur la droite, il y a foule dans la plaine des rizières face aux montagnes vaporeuses: nombreux verts et bleus émaillés du triangle blanc des chapeaux coniques féminins. Le riz est étalé sur la route en longs matelas jaunes et odorants, disposés en chicanes laissant un étroit passage aux vélos, piétons et zébus. Tout le monde s’affaire autour de ce grain, et des champs de tombes s’y traînent. On s’arrête à Ba Chuc, situé à sept kilomètres du Cambodge. C’est ici que, le 18 avril 1978, les disciples de Saloth Sar, dit Pol Pot (contraction de Political Potential), ont surgit dans cette petite plaine de la province de l’An Giang, commettant les pires exactions sexuelles avant de massacrer la population au travail dans les champs. Trois mille cent cinquante-sept morts, cet acte précipite l’occupation vietnamienne du Cambodge jusqu’à la chute du tyran. Dans un petit pré clôturé se trouve un lieu de recueillement. Une esplanade de ciment avec des marches sur ses quatre côtés est recouverte d’un toit en pagode abritant un silo de crânes empilés et cloisonné par tranche d’âge, nouveau-nés, enfants, adolescents, adultes, vieillards. Á proximité se trouve un bâtiment rudimentaire exposant témoignages et photos du massacre, âmes sensibles s’abstenir. La campagne est belle comme tout. On mange un ban xèo, crêpe fourrée de germes de soja. Puis nous traversons la très longue digue de dix kilomètres du lagon du Bassac -rivière venant de Phnom Penh et se jetant dans le Mékong plus au sud. Sur toute sa longueur la jetée est bordée de maisons de pêcheurs, avec cet art de vivre qui les ouvre des deux côtés, un donnant sur la digue et l’autre sur la lagune. Parvenu au bout de cet ouvrage, on entre dans Châu Dôc, au pied du Mont Sam, montagne sacrée criblée de tombes et d’oratoires. De son sommet, on voit côté Est les vastes plaines rizicoles s’étendrent à l’infini et claquer sous le soleil comme un miroir brisé, côté Ouest, tout près se découpe la montagne frontalière avec le Cambodge. Châu Dôc a de très belles pagodes khmères d’influence hindouiste. Sur des terrains vagues, le riz doré s’étale par tonnes et les travailleurs journaliers chargés du séchage étendent le grain, le retournent encore et encore, le couvrent si la pluie apparaît, et dorment sur place sous des bâches en plastique pour le garder. Nous faisons un tour de ville en xé lôi, car ici il n’y a pas de cyclo-pousse mais des cyclo-tire -sorte de sulky tracté par un cycliste. Sur la rivière, debout sur la proue de sa fine barque, un pêcheur jette l’épervier. Son filet fait une corolle de méduse.

Départ de Châu Dôc pour Hô Chi Minh-Ville, nous revenons par Long Xuyên, huit heures de route. Et des champs de tombes s’y traînent. Hô Chi Minh-Ville nous dit que ce siècle est déjà asiatique. Et si les Vietnamiens sont d’une grande gentillesse heureusement que parfois l’un d’eux contredit ce comportement général, forçant la réflexion. Notre logis est plutôt bien. Maintenant, ici on trouve presque tout même si rien ne marche vraiment: la porte ne ferme pas, la fenêtre à glissière laisse passer les moustiques, la climatisation fait du chaud, la plomberie est crevée dans le sol… Une bonne occasion d’abandonner nos tics occidentaux de toc. On rencontre amies et amis de longue date. Nous déjeunons avec l’ancienne directrice de la maternité Tu Du où sont nés mes enfants. Elle m’apprend que les deux derniers containers de matériel médical que nous avons expédié aux victimes de l’Agent Orange -d’une capacité de soixante tonnes, Association D.E.F.I. Viêt Nam- sont débloqués et octroyés à la ville de Hoàng Trù, là où naquit Ho Chi Minh. En face de notre adresse, il y a un petit café-restaurant de rue avec tables et chaises. Il est fréquenté par des occidentaux nostalgiques, tatoué intégral, vétéran des combats, vieux messieurs empesés de bagues, de collier, de bracelets et de montres dorés venus tuer le temps ou couler leurs vieux jours au chaud. Le soir, ils sont toujours là, assis devant leurs quilles de bière vides faisant penser à un bowling, entourés de jeunes femmes vietnamiennes aimantées à leurs dollars ludiques. Le lendemain, une coupure d’électricité survient, comme souvent. Un homme monte à une échelle de bambou au-dessus de nos têtes. Le poteau en croisillons de fer rouillé qui soutient les fils électriques supporte un embrouillamini de fils noirs, une véritable perruque qui obscurcit le ciel. Il en est ainsi aux carrefours de toutes les villes du pays. L’homme redescend de l’échelle et dit que ça ne vient pas de là. Avant midi, le bonze safran passe à petits pas, sibylle contre lui. Le masseur à vélo se signale secouant son hochet à sapèques -fait de capsules de bière aplaties- afin qu’on fasse appel à ses services. Un garçon passe en rythmant des coups précis sur son petit gong de bambou sollicitant ceux qui souhaitent déguster une soupe. Le cireur de chaussures cherche un client. Installé sous une bâche, miroir accroché au mur badigeonné de chaux de l’autre côté de la rue, le coiffeur coiffe et nettoie les oreilles. Un marchand ambulant de hamacs propose du repos. Un enterrement passe, à sa tête des danseurs habillés d’une longue et somptueuse licorne trémoussant son énorme tête baroque jaune et rouge de droite à gauche et, sur le plateau portant le défunt, un cercueil rutile de rosaces rouge et or incrustées dans le bois, autour du défunt la fanfare cadencée par le gong jouent un train d’enfer à se faire péter la gorge, promenant le mort partout où il passait dans sa vie antérieure. On en oublie au ras du sol l’amputé des jambes qui se pousse sur sa planche à roulettes et mendie. Une femme vitriolée au visage de lune, soutenant un petit enfant à califourchon sur sa hanche, tend aussi la main. Tandis qu’une fillette portant dans son dos le grand frère désarticulé, probablement par l’Agent Orange, avance une casserole vide. Les traumatismes du passé et du présent s’embrouillent dans le concert des klaxons frénétiques de la ville ardente, déchaînée.

Reportage: le Vietnam depuis son extrémité Nord jusqu’à son ultime pointe Sud, par André Bouny. 
Vielle femme Khmère entre Ba Chuc et Chau Doc.

Le Viêt Nam est un pays de contrastes des mondes ancien et nouveau: je me souviens de cette femme tirant l’araire dans la boue de la rizière sous un immense panneau publicitaire vantant les mérites de la dernière mobylette japonaise; je me souviens de cette étudiante à vélo dans sa tunique blanche portant sur son visage un masque de tissu aux couleurs du drapeau américain; je me souviens de cet amputé lépreux sur sa planche à roulette parlant dans un téléphone portable. Mais ces contrastes restent matériels. Ne naissent-ils pas de l’acceptation enfouie d’un Viêt Nam éternellement pauvre et exotique -confusion de l’exotisme et de la pauvreté- en comparaison de la précellence de notre confort matériel, comme si sous ce préjugé nichaient encore des scories de colonialisme et de supériorité ? Contrairement au comportement occidental, l’attitude vietnamienne ne cherche pas à dompter les éléments de la nature, elle les contourne et les détourne à ses fins. Elle est adaptée.

vingt et un août deux mille huit

¹ Les déplacements par la route au Viêt Nam représentent sans conteste le péril le plus élevé, loin devant trains et bateaux qui ont pourtant un palmarès effrayant. Plus de douze mille morts sur la route l’année dernière, alors qu’il s’agit d’un parc de véhicules relativement lents. Les autorités prennent des mesures drastiques: port du casque obligatoire pour les mobylettes, limitations des vitesses, contrôles sévères. En ce qui concerne le port du casque, il ne s’agit pas d’un casque intégral. Ce sont des casques détourés autour des oreilles et de la nuque, donc pas de protection des vertèbres cervicales, ni de l’oreille interne et de la mâchoire inférieure. Mais n’oublions pas qu’au Viêt Nam la façon de circuler nécessite de bien entendre et d’être bien entendu puisque dans la réalité le klaxon reste la base du code de la route. Le pays est dépassé par son propre développement: tous ces véhicules arrivent sans que des structures adaptées existent pour les recevoir -alors qu’il n’y a que quatre automobiles pour mille personnes, ces véhicules étant principalement des taxis dans les villes. La vitesse limitée, elle, est confrontée aux habitudes qui ont la peau dure. Et les contrôles policiers s’apparentent à du racket selon les dires des usagers et l’observation. Et puis, est-ce qu’un peuple renaissant de fraîche date de l’audace et de la mort peut s’appliquer des règles de sécurité dans la quotidienneté ? On retrouve ici la traîne des problèmes endémiques de l’après-guerre, une explosion démographique qui doubla sa population en une génération sur un pays exsangue par tente ans de guerre intensive suivie par une asphyxie de trente autres années d’embargo, faisant face à une carence éducative due à l’archi-domination numérique de sa jeunesse adolescente et donc d’une absence de rigueur minimale en ce qui concerne les dangers, et par-dessus tout de formation, donc de compétences. Aujourd’hui, si la moyenne d’âge reste très jeune, le contrôle des naissances l’a quand même élevée. Le véritable espoir réside dans le fait que, maintenant, ce diagnostic est clairement identifié, reconnu à la Une des journaux vietnamiens.

² Les cours d’eau appelés “rivières” au Viêt Nam peuvent atteindre des kilomètres de largeur et parfois il est même impossible de voir l’autre rive, tandis que chez-nous les cours d’eau de quelques centaines de mètres se disent  ”fleuves”.

Notes :

- Une inquiétude taraude, elle vaut pour tout le Viêt Nam. Tant de beauté et de biodiversité restantes appellent des mesures visant à limiter la motorisation à tout va, de surcroît puissante, le long des berges fragiles, roches tendres ou mangroves, à résoudre les rejets des installations industrielles inadéquates à proximité des lieux sensibles bien qu’ils le soient tous, à modifier ce comportement du rejet systématique de tout déchet personnel quel qu’il soit et en quelque lieu que ce soit. Le Viêt Nam se trouve face à un grave problème comportemental risquant de devenir insoluble, car les services de nettoyage se sont adaptés aux mœurs et non l’inverse. La pauvreté fabrique des “recycleurs de secours” qui récupèrent certaines matières traînant partout comme papiers et cartons, ferrailles, plastiques et caoutchoucs pour les revendre et survivre, mais ceux-là ne passent pas dans la mer, dans les fleuves et sur les bords des routes comme en de multiples autres endroits.

- Au fil de mes voyages au Viêt Nam depuis 14 années, je remarque l’amélioration de l’état des routes existantes ainsi que l’effort d’électrification du pays. Cependant, la forte croissance de ce pays ne profite pas à la majorité des habitants qui vivent à la campagne (montagnes, plateaux, vallées, deltas, littoraux) mais aux centres des villes, essentiellement Hanoi et Ho Chi Minh-Ville, cette dernière étant la locomotive de l’économie vietnamienne.

- Après que nous ayons quitté les montagnes de Sapa au Nord du pays, le typhon Kammuri y fit 150 morts, 81 blessés et 45 disparus. Après que nous ayons quitté Châu Dôc au Sud du pays, les inondations y firent 130 morts, 32 disparus et 90 blessés. Nous ne sommes pas précurseurs de catastrophes. Aujourd’hui, septembre 2008, le typhon Hagupit aurait fait 32 morts, 5 disparus et 36 blessés (bilan provisoire). Dernièrement, les inondations ont tué à Huê et Quang Nai, au Centre du pays. Chaque année, les typhons -et non les cyclones comme écrivent sans s’en rendre compte la plupart des médias internationaux américanisés jusque dans les termes météorologiques- font un grand nombre de victimes au Viêt Nam, et on ne peut s’empêcher de penser que se sont toujours les pays pauvres qui subissent de plein fouet les catastrophes naturelles stimulées, probablement, par les effets secondaires des technologies des pays riches.

- Chaque fois que j’ai rencontré des personnalités vietnamiennes, j’ai évoqué la nécessité d’abolir la peine de mort, soulignant qu’au-delà de son abomination, elle était un frein à un plus large soutien international.

André Bouny, père adoptif d’enfants vietnamiens, président du Comité International de Soutien aux victimes vietnamiennes de l’Agent Orange et au procès de New York (CIS).


Articles Par : André Bouny

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