RUSSIE : Embarrassants nationalistes

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Moscou, 4 février 2012 

Plus la manifestation du 4 février approche, plus les désaccords se multiplient entre les différents organisateurs de l’événement, et une question essentielle se dégage : libéraux et nationalistes peuvent-ils faire front commun lors des rassemblements ? 

Dès le lendemain de la fin des vacances de fin d’année, les membres de l’opposition représentant la quasi-totalité de l’échiquier politique (de l’extrême gauche à l’extrême droite) ont créé la coalition « Mouvement citoyen » dont la finalité est l’établissement d’une « souveraineté du peuple » et le « changement du système politique ». C’est sur cette note que la rencontre qui a eu lieu pour préparer la manifestation du 4 février a commencé : et pourtant, un tout autre thème n’a pas tardé à prendre sa place.

Route… et compagnons de route

La participation des groupuscules nationalistes à la manifestation du 24 décembre sur l’avenue Sakharov a, pour beaucoup, sonné l’alarme.

On garde en effet en mémoire le discours des représentants de la coalition « Marche russe » ; Vladimir Ermolaev, qui scandait « Gloire à la Russie ! » et Vladimir Top, qui avait déclaré que les manifestations sur la place Bolotnaïa et sur l’avenue Sakharov n’auraient jamais eu lieues sans le rassemblement des nationalistes sur la place du Manège en décembre 2010.

On se rappelle également  les appels à l’abrogation de l’article de loi numéro 282 concernant l’extrémisme, et sur lequel s’appuyait l’incarcération de la plupart des leaders des groupuscules néo-nazis, ainsi que la tentative de sauvetage d’un des leurs au tribunal.
Et enfin, on ne pouvait omettre les tentatives « très sérieuses » d’Alekseï Navalny de s’emparer du Kremlin : « Nous pouvons, mais nous ne le ferons pas ».

Devons-nous préciser que s’emparer du Kremlin n’est pas le but des protestataires ?

En effet, ces détails sont tombés dans les oubliettes lors des mouvements de décembre, et ont laissé place à un sentiment d’unité qui est venu tout de droit de la foule.

Cependant, à tête reposée, la magie de l’euphorie de groupe s’étant estompée, des personnalités de tout ordre se sont exprimées sur les réseaux sociaux quant au caractère inadmissible  de la tenue de rassemblements avec les partis nationalistes.

Au début du mois de janvier, dans le groupe présent sur les réseaux sociaux et désormais fermé, La Russie sans Hitler, une discussion portant sur les formes de participation au rassemblement du 4 février du mouvement antifasciste avait été ouverte.

Konstantin Borovoy, un des administrateurs du groupe, avait tout d’abord déclaré : « Pour moi, il est inacceptable de participer ne serait-ce qu’à un seul rassemblement avec les nationalistes », en ajoutant que sa compagne partageait également le même point de vue.

Ensemble ou séparément

Le célèbre acteur et blogueur, Alekseï Devotchenko, a alors proposé de marcher en colonnes rangées dans un cortège lors de la manifestation du 4 février, tout en scandant des slogans antifascistes.  Une pareille initiative a également vu le jour à gauche.
En attendant, les représentants de Solidarnost, Ivan Tiourtin et Mikhail Shnejder trouvent que l’idée de colonnes rangées est compromettante puisque cela aboutirait à l’apparition de rumeurs sur des « scissions au sein de l’opposition ».

Les représentants de Solidarnost sont ainsi en faveur d’une participation des nationalistes au rassemblement général du 4 février : d’une part c’est leur droit, et d’autre part le fait de leur en interdire la participation n’est pas du ressort des représentants du comité d’organisation.

Selon les militants de Solidarnost, les nationalistes contribuent également à l’ampleur du rassemblement et supposent qu’il sera possible des les écarter par la suite. À la question de savoir quelle garantie existe que le 4 février les nationalistes ne quitteront pas le cortège à cause des slogans antifascistes, Mikhail Shnejder répond : « Nous ferons tout pour que cela n’arrive pas ».

Pourtant, cette promesse est loin de satisfaire tout le monde. En effet, les participants de la réunion se souviennent de la prise de bec qui a eu lieu  près de la scène sur l’avenue Sakharov le 24 décembre.

« Les nationalistes peuvent à la fois nous discréditer mais également provoquer des effusions de sang, estime Sergeï Yartsev, un des participants à la discussion. Nous avons vu la façon dont ils se sont disputés la scène. Nous avons vu leurs visages. Il n’y a aucune garantie que le 4 février ils n’aient pas recours à la violence, et le pouvoir aurait alors toutes les raisons d’employer la force ».

Valentina Melnikova, présidente de l’Union des Comités des mères de soldats, est persuadée que les nationalistes sont sous le contrôle des services secrets et qu’ils ont des objectifs très précis lors des rassemblements de l’opposition. « Ils peuvent jouer le rôle de provocateurs, ils ont leurs propres motivations ; se faire remarquer ou trahir. Ces camarades et leurs croix gammées sont indésirables dans un tel rassemblement. Nous devons manifester en colonne rangée antifasciste », estime V. Melnikova.

Les opinions des participants à la réunion diffèrent. Alors que certains pensent possible la participation au cortège en colonne rangée, d’autres sont favorables à l’organisation d’un second rassemblement, le même jour.

Konstantin Borovoy était catégorique sur ce point : « Il faut soit qu’ils ne participent pas au rassemblement général, soit organiser notre propre rassemblement ».
Sergeï Yartsev soutient cette opinion : « Personne ne verra notre colonne, les nationalistes se mettront devant avec leurs drapeaux et mégaphones et on ne verra qu’eux à la télévision. C’est exactement l’image que cherchent les autorités pour effrayer l’opinion publique et montrer qui est le sauveur de la nation face à la menace fasciste ».

Cependant, la majorité des participants à la réunion sont d’accord sur le point qu’un  deuxième rassemblement séparé de la manifestation générale serait un signe de scission dans les rangs de l’opposition et que les autorités seraient en mesure d’utiliser cette action contre eux. Selon Alekseï Devotchenko, l’opposition perdrait à laisser la manifestation du 4 février aux nationalistes.

Au cours de la réunion, une autre variante s’est alors fait entendre : participer au rassemblement avec les nationalistes tout en leur empêchant l ‘accès à la tribune.

Une coalition ouverte

Les groupuscules nationalistes représentaient à peu près un tiers des participants dans la salle.

Au centre, assis à côté des leaders de l’opposition Ilya Ponomarev, Boris Nemtsov et Sergeï Oudaltsov, on pouvait noter la présence  Constantin Krilov, le représentant de « Plate-forme russe » et Alexandre Belov, le représentant du mouvement « Russes ».
Ils étaient soutenus par un important groupe de partisans, qui applaudissaient avec enthousiasme à n’importe laquelle de leur proposition.

K. Krilov et A. Belov  se sont ainsi mis d’accord pour signer un « Traité d’accord citoyen », un programme temporaire réunissant tous les participants à la coalition et prônant des « droits égaux pour tous les citoyens de notre pays, sans différence de race, de nationalité, de sexe ou d’appartenance religieuse ».

Boris Nemtsov et Sergeï Davidis, le représentant de Solidarnost, attirent l’attention des nationalistes précisément sur cette avancée « constructive ».

« Nous n’avons aucune raison valable de mettre les nationalistes à la porte pour l’instant. Ils ont même signé le traité. Nous n’avons rien contre eux », déclare Boris Nemtsov.

Davidis est du même avis : « Dans cette situation l’opposant est seul, se faire d’autres ennemis serait stupide ».

Nemtsov est ainsi persuadé que « Nous avons un but : changer le système politique dans le pays. Une fois ce but atteint nos chemins se sépareront et il est évident que les libéraux ne feront plus jamais front commun avec les nationalistes ».

Autant Nemtsov que Davidis sont convaincus que les nationalistes radicaux n’ont pas suffisamment d’influence dans la société pour pouvoir perturber « le changement démocratique dans le pays ».

Pourtant, on se souvient des sondages réalisés par l’institut Levada-centre en janvier 2011, après le rassemblement nationaliste sur la place des Manèges, où 58% des personnes interrogées soutenaient l’idée d’une « Russie aux Russes ».

Boris Nemtsov promet le 4 février, tout sera mieux organisé que sur l’avenue Sakharov : autant l’accès à la tribune, que le cortège. Il déclare ensuite : « Nous devons encore en débattre, mais il semblerait qu’il y aura 3 colonnes rangées en enfilade dans l’ordre : libéraux-démocrates, gauche et nationalistes. La part des nationalistes dans cette manifestation est très faible, raison pour laquelle ils peuvent fermer la marche ».

Articles Par : Global Research

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