Séisme au Japon – Quand la terre tremblait dans la vallée du Saint-Laurent (Québec)

Les ondes de la triple catastrophe qui frappe le Japon — séisme, tsunami, peur nucléaire — secouent plusieurs autres pays, mal préparés pour affronter de telles crises. La Tokyo moderne a résisté, mais pas toutes ses infrastructures. Des ports et des villes côtières ont été balayés, laissant des milliers de victimes et de démunis. Des centrales, faites pour résister à tous les chocs, ont perdu de leur invincibilité. Si le Japon, le pays le plus avancé en cas de sinistres, peine à s’en protéger, qu’en sera-t-il ailleurs?

Déjà, l’industrie nucléaire vient de subir un revers, même en pays moins soumis aux séismes. Le Canada, qui produit de ces centrales, en sentira le choc. Le mouvement opposé à cette filière, en Europe mais ailleurs aussi, est relancé. Or, il n’y a pas que ce risque, comme le rappellent les récents séismes au Chili et en Haïti. Une nation moderne autant qu’une île pauvre peut se révéler, à l’épreuve, fort désarmée. Au reste, même le Japon vient d’accepter des secours.

Le Canada n’a jamais enregistré de catastrophe d’une telle ampleur. Sa population, sensible aux tragédies qui surviennent ailleurs, se croit à l’abri. Or, telle n’est pas la réalité, non seulement en Colombie-Britannique, touchée par les secousses chroniques du Pacifique, mais aussi au Québec, qui appartient à une région de l’Atlantique rarement ébranlée, mais qui a déjà connu des séismes terrifiants.

La Colombie-Britannique se prépare, comme la Californie, au «grand séisme». Elle a développé des plans de protection. Des exercices d’alerte sont tenus avec la populaire. Près de 500 000 habitants ont participé en janvier au «Great British Columbia Shakeout». Des écoliers de Vancouver apprennent à se cacher sous leurs pupitres. Et surtout, des écoles désignées comme refuges sont rendues plus résistantes.

Au Québec

Tout autre est l’état d’esprit au Québec. Des plans sont en place, certes, mais rien qui protège la vallée du Saint-Laurent en cas de tremblement majeur. Sur la Côte-Nord, sensible aux secousses, des hôpitaux seront bientôt reconstruits selon des normes antisismiques. Mais, partout dans la province, des infrastructures qui peinent à passer l’hiver ne résisteraient pas à un choc d’importance. Parmi les plus vieux édifices du pays, plusieurs s’écrouleraient n’importe quand.

À Montréal, les bâtiments ne possèdent des standards supérieurs de protection que depuis 1971. Une partie de la métropole repose sur le roc. Mais des quartiers entiers, tel le Plateau, sont bâtis sur un sol d’argile. La moitié des bâtiments s’effritent déjà, note dans la Gazette Paul Kovacs, directeur de l’Institute for Catastrophic Loss Reduction. Quel sort attendrait, en cas de grand séisme, d’autres vieilles villes le long du fleuve?

Or, la Nouvelle-France a connu de grands tremblements de terre, qui ont remué non seulement les habitants, mais la géographie elle-même. Le 11 juin 1638, un séisme traverse cette région, accréditant les bouleversements dont, un siècle plus tôt, «les sauvages parlaient avec effroi» à Jacques-Cartier, écrit J. B. A. Ferland en 1882, citant la Cosmographie universelle d’André Thevet. Mais c’est en 1663, moins de trente ans plus tard, que la terreur frappe la colonie.

Dans son Cours d’histoire, l’abbé Ferland raconte: «C’était le lundi gras, cinquième jour de février 1663; la journée avait été belle et sereine. Bien des gens avaient commencé à célébrer le carnaval par les amusements et les excès ordinaires; de leur côté, les personnes pieuses assistaient aux offices qu’on faisait dans l’église des Jésuites en l’honneur des martyrs du Japon, et demandaient à Dieu d’éloigner les fléaux dont la colonie était menacée.»

Puis, vers cinq heures et demie du soir, on sent dans tout le pays un «frémissement de terre, suivi d’un bruit ressemblant à celui que feraient des milliers de carrosses lourdement chargés et roulant avec vitesse sur des pavés». Bientôt, l’on entend comme le «pétillement du feu dans les greniers», le roulement du tonnerre, le «mugissement des vagues se brisant contre le rivage», «quelques fois on aurait dit une grêle de pierre tombant sur les toits».

Le sol se soulevait et s’affaissait «de manière effrayante». Les maisons étaient agitées comme des arbres quand «le vent souffle violemment». Les cheminées tombaient, les murs se lézardaient. Et «les glaces du fleuve, épaisses de trois ou quatre pieds, étaient soulevées et brisées comme dans une soudaine et violente débâcle». On entendit les cris des animaux et même «les rauques sifflements des marsouins aux Trois-Rivières, où jamais on n’en avait vu». Toute la colonie est prise comme d’un «mal de mer».

La terreur fut générale «parmi les chrétiens comme parmi les payens». Cette année-là, dit-on, comme en Europe, le ciel fut traversé de comètes et la terre criblée de météores. «Les habitants de la côte de Beaupré remarquèrent un globe étincelant s’étendant au-dessus de leurs champs, comme une grande ville dévorée par l’incendie; leur terreur fut extrême, car ils crurent qu’il allait tout embraser.» En Mauricie, des coteaux furent aplanis, des lacs se formèrent, des forêts disparurent. Des chrétiens y virent un avertissement de Dieu pour l’ivrognerie et autres péchés du carnaval.

Des Montagnais et Algonquins imaginèrent, eux, que leurs ancêtres s’agitaient pour leurs «anciennes terres de chasse». Dans cette pensée, raconte Ferland, ils firent plusieurs décharges de mousqueterie pour les forcer à «retourner au pays des âmes». Ces «sauvages» ignoraient, comme les Français, les plaques tectoniques et les surprises qu’elles réservent, depuis des millénaires, aux habitants de la planète.

Avant de chercher du gaz dans la vallée du Saint-Laurent et du pétrole dans le fleuve, peut-être Lucien Bouchard devrait-il en parler à son frère Gérard, l’historien…

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.


Articles Par : Jean-Claude Leclerc

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