Syrie : La prise de contrôle de Baba Amro a imposé le compromis politique

Si on relevait toutes les déclarations US, européennes ou turques sur le rejet d’une intervention militaire en Syrie, on s’apercevrait qu’elles sont sans doute plus nombreuses que toutes les déclarations des autorités syriennes sur ce même sujet.

Ces déclarations répétées font sourire les responsables syriens, et avec eux, les Russes, les Chinois, les Iraniens qui les entendent. Ils s’attendent en effet à des changements prochains dans le paysage international qui tendront à privilégier le compromis politique, vu l’impossibilité de renverser par la force le régime Assad.

L’envoyé des Nations Unies et de la Ligue Arabe en Syrie Kofi Annan sera le premier à frapper à la porte de Damas aujourd’hui. Son arrivée coïncide avec la victoire de Poutine à la présidence de la Russie et celle -décisive- des partisans de l’ayatollah Khamenei aux élections législatives d’Iran. Elle coïncide aussi avec un aveu officiel des USA précisant que l’Organisation d’Al Qaïda s’est infiltrée au sein de l’opposition syrienne, et la confirmation par les Russes que plus de 15.000 étrangers armés combattent sur le territoire de la Syrie, l’entraînement de la plupart d’entre eux se faisant en Libye.

Cette évolution au plan international, satisfaisante pour la Syrie, suit de près la prise de contrôle par l’armée syrienne de Baba Amro, le secteur le plus dangereux de Homs. Celle-ci a rassuré les partisans des autorités syriennes quant à la préservation de la puissance de l’État et à la capacité des forces armées de juguler tout mouvement d’envergure. C’est ainsi que la perspective de provoquer un nouveau « Benghazi » sur le territoire syrien s’est amenuisée, estompée même. S’est évanoui de même tout espoir occidental d’une scission au sein de l’armée. Par ailleurs, il semble que les services de renseignement aient mis la main à Baba Amro sur des dossiers et des documents nombreux qui pourraient bien être diffusés très bientôt, et dont certains seraient compromettants non seulement pour certains gouvernements arabes, mais pour d’autres également.

Annan a débuté sa visite en déclarant qu’il fallait privilégier « le réalisme » et « une solution politique » à négocier entre le pouvoir et l’opposition. Cela a été suivi d’une nouvelle prise de position russe définie par le vice-ministre russe des affaires extérieures, Guennadi Gatilov affirmant le rejet russe du projet de résolution internationale au Conseil de Sécurité, et justifiant ce refus par le fait que la résolution serait « mal équilibrée » parce qu’elle n’invite pas TOUTES les parties à prendre des mesures pour faire cesser la violence.

Moscou avait fixé ses lignes rouges immédiatement après l’élection de Poutine, en affirmant que sa position sur la question de la Syrie ne tenait pas aux résultats d’une élection « comme c’est le cas dans certains pays occidentaux ». La position de l’administration russe dans les circonstances actuelles, et avec elle la chinoise, est de rechercher une solution politique négociée avec le président Assad, et non contre lui ou à ses dépens. Parlant en présence du secrétaire général de la Ligue Arabe, Nabil el-Arabi, Annan a affirmé : « Mon espoir est que personne ne songe sérieusement au recours à la force ». Nabil el-Arabi a souscrit à cela. Tout le monde semble avoir oublié l’invitation lancée par le ministre saoudien des affaires étrangères Saoud Al Fayçal, et par le premier ministre qatari cheikh Hamad Ben Jassem ben Jaber Al Thani à armer l’opposition.

Dans les heures qui suivront, le ministre russe des affaires extérieures Serguei Lavrov dira à ses homologues arabes que leur objectif de renverser Assad par la force s’est conclu par un échec, et qu’une solution négociée est inévitable. Moscou a confirmé récemment à Assad qu’elle continue à l’appuyer, et que rien ne peut modifier son choix stratégique.

Damas qui reçoit Annan aujourd’hui a accepté de recevoir l’adjointe du Secrétaire Général de l’ONU pour les affaires humanitaires Valérie Amos, venue « convaincre » les autorités syriennes de faciliter l’arrivée des vivres et de l’aide humanitaire.

De son côté, la Chine a fait un retour en force en décidant d’envoyer un émissaire diplomatique de haut rang en Arabie Saoudite, en Égypte et en France. La ligne explicite suivie par la Chine est de convaincre et le gouvernement et l’opposition de mettre un terme à la violence. Mais implicitement, elle cherche à obtenir un compromis négocié sans intervention étrangère.

Dès que la crise syrienne a éclaté, l’idée du président Assad reposait sur la priorité de « tenir le terrain », puis à se mettre à l’écoute de l’extérieur. Il semble que la prise de contrôle de la plus grande partie de l’agglomération de Homs, et le fait que le monde a fini par comprendre que la position de la Russie, loin d’être tactique et momentanée, s’inscrit au contraire dans une stratégie de lutte à l’échelle régionale et internationale, ont renforcé la conviction d’Assad que le combat se poursuivra jusqu’à la reddition du dernier combattant, et que lui-même avait fait le bon choix.

Kofi Annan ne fera pas de miracles. Il cherchera dans un premier temps à faciliter l’aide humanitaire. Mais cette visite vise d’autres buts, plus profonds. Il s’agit de tâter le pouls pour évaluer les chances d’en arriver à un arrangement négocié. Et de tenter d’en établir les lignes d’horizon.

Tout le monde a maintenant besoin d’un « arrangement » ou d’un « compromis ». Le président des USA, Barak Obama est en tête de ceux qui veulent sortir de « l’impasse syrienne ». Le président français Nicolas Sarkozy est conscient de son impuissance à répéter l’opération libyenne. La Turquie a atteint les limites de ce qu’elle peut donner. Quant à Damas, sa détermination à combattre les groupes armés ne met absolument pas en cause sa volonté d’en venir à une solution négociée. La dégringolade actuelle de la livre syrienne laisse présager le pire. Le fossé qui s’est creusé sur le plan confessionnel, religieux et social doit absolument être comblé au plus tôt.

L’Iran restant l’ultime but visé par le pôle occidental, la position d’Obama rejetant l’idée d’une frappe militaire de l’Iran lors de la réception du premier ministre d’Israël Benyamin Netanyahou, doublée de l’accueil favorable réservé à cette position par l’ayatollah Khamenaï, ne peuvent que soulever chez l’observateur attentif le sentiment que les possibilités d’un compromis sont en train de se dessiner.

Annan tentera sans doute de convaincre Assad et l’opposition de cesser les combats. Le diplomate d’origine ghanéenne qui n’a pu empêcher ni l’invasion de l’Irak, ni le partage de la Yougoslavie, ni les agressions israéliennes sur le Liban, présentera peut-être l’ébauche d’une solution prévoyant la formation d’un gouvernement d’unité nationale, l’organisation d’élections, et une véritable réconciliation nationale. Mais il n’en reste pas moins que tout cela reste difficile à réaliser. Dans une conjoncture marquée par des élections présidentielles aux USA et en France, et par l’accentuation des pressions israéliennes au sujet du nucléaire iranien, négocier reste plus difficile que de se battre.

La Syrie connaîtra encore de longs mois d’insécurité avant que l’ordre ne soit rétabli pour de bon, grâce à un compromis restant à déterminer. Tout le monde a besoin de ce compromis. Mais les USA, les Occidentaux, les Turcs et les Arabes du Golfe le souhaitent sans Bachar. Quant à la Russie, la Chine et l’Iran, ils continuent à exiger que le président soit le garant de ce compromis ou qu’il soit. à tout le moins, une des parties. La bataille de Baba Amro et ce qui suivra à Idleb et ailleurs renforcent le pouvoir syrien dans sa conviction que le temps de son renversement par la force est révolu.

Sami Kleib

Analyse parue dans le quotidien libanais As-Safir le 10 mars 2012, traduite de l’arabe par Joseph Berbery.

Version française publiée sur silviacattori.net

Sami Kleib est un collaborateur émérite du quotidien libanais As-Safir, et a été rédacteur en chef du service arabe de Radio France International. As-Safir est un quotidien généraliste libanais, fondé en 1974. Un temps figure d’al-Jazeera dont il fut non seulement un journaliste mais un producteur, Sami Kleib a claqué, comme pas mal d’autres, la porte de la chaîne qatarie à l’été 2011, dénonçant sa dérive islamiste et fondamentaliste.

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