SYRIE : Une élimination

« L’extermination » par les rebelles sunnites

SYRIE : Une élimination

La presse française, ou des experts français comme l’ancien diplomate Ignace Leverrier qui tient le blog Un Oeil sur la Syrie sur le site du journal Le Monde, continue d’imputer aux troupes régulières et aux milices syriennes pro-Assad le massacre de Houla. Pourtant, en Allemagne, le journal Frankfurter Allgemeine Zeitung en donne une version très différente. Et depuis la parution de ce premier article signé Rainer Hermann, le site Medialens, équivalent britannique d’Acrimed, signale que la BBC est revenue en partie sur ses accusations. Cependant, le doute subsiste – Rainer n’est pas allé en Syrie lui-même disent ses détracteurs – Il revient donc sur son premier article et accentue la cohésion de son argumentation en répondant aux questions légitimes que ce massacre atroce et sa recension dans les médias suscitent. Nous relayons ici l’intégralité de son analyse, et saluons la continuité de son travail.

Encore une fois, il s’agit ici d’établir les faits les plus proches possible de la réalité vécue par les syriens afin de sauver la paix. Le peuple syrien a bien vu comme nous tous le résultat violent des ingérences au Kosovo, en Afghanistan, en Irak et en Libye. Le prétexte humanitaire servi aux médias masque mal la réalité du terrain et les intérêts en jeu: Ces interventions intéressées sont avant tout militaires et ne font que semer la mort et la destruction, toujours précédées puis accompagnées d’une propagande médiatique effrénée et partisane qui assomme les citoyens du monde entier. A Houla, la vérité n’est pas établie, et la division des membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU se retrouve dans les termes âprement discutés de ses déclarations successives à propos de ce massacre, porte ouverte à toutes les interprétations dont les médias ne se privent pas, comme le laisse aussi entrevoir l’auteur. Il est urgent de déposer les armes.

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Funérailles d’une des victimes civiles de Houla © AFP

Le massacre de Houla a constitué un tournant dans le drame syrien. L’indignation mondiale a été énorme quand le 25 mai dernier, 108 personnes ont été tuées, dont 49 enfants. Des appels en faveur d’une intervention militaire se sont répandus pour mettre fin à l’effusion de sang, et en Syrie, la violence a dégénéré depuis, irrésistiblement. Presque unanimement, soutenue par les réseaux de diffusion d’information arabes et la visite des observateurs des Nations-Unies le jour suivant, l’opinion mondiale a accusé du massacre l’armée syrienne régulière et les milices de Schabiha proches du régime.

Le Frankfurter Allgemeine Zeitung a remis en question la semaine passée cette version basée sur des rapports de témoins oculaires. Il a informé que les civils tués étaient alaouites et chiites. Ils ont été tués à Taldou, une ville de la plaine de Houla, visée par des sunnites armés, pendant qu’autour de la localité des combats intenses avaient lieu pour contrôler des rues entre l’armée régulière et des unités de l’armée syrienne libre. Cette description a été reprise universellement par beaucoup de médias et a été rejetée par beaucoup [d’entre eux] comme peu digne de foi. A partir de là se posent quatre questions :
Pourquoi à ce jour l’opinion mondiale suit-elle une autre version ? _ Pourquoi le contexte de la guerre civile rend-il plausible la version mise en doute ?
Pourquoi les témoins [de cette version] sont-ils crédibles ?
Quels autres faits soutiennent [cette] version ?

© F.A.Z.

Premièrement, pourquoi à ce jour l’opinion mondiale suit-elle une autre version ? Les premiers mois du conflit, quand l’opposition n’était pas encore alimentée en armes et sans protection, toutes les atrocités mises sur le compte du régime étaient incontestées. On suppose donc que cette situation perdure. Et de plus, les médias d’Etat syriens ne jouissent plus d’aucune crédibilité. Depuis le début du conflit, ils utilisent « comme des moulin à prières » les formules toutes faites du style “groupes de terroristes armés”. Ainsi personne ne les croit plus lorsque, pour une fois, c’est vraiment le cas. Ce sont les chaines satellitaires arabes Al Jazeera et Al Arabia qui a contrario sont devenues les médias grand-public. Elles appartiennent au Qatar et à l’Arabie Saoudite, deux Etats qui participent activement au conflit. Ce n’est pas sans raison que les allemands connaissent bien le dicton “à la guerre, c’est d’abord la vérité qui meurt”.

Deuxièmement, pourquoi le contexte de la guerre civile rend-il plausible la version mise en doute ? Au cours des derniers mois, beaucoup d’armes ont été acheminées en contrebande vers la Syrie, les insurgés disposent depuis longtemps d’armes de moyen calibre. Chaque jour, plus de 100 personnes sont tuées en Syrie, les morts se tenant des 2 côtés de la balance. Les milices enrôlées sous la bannière de l’armée syrienne libre contrôlent les provinces d’Homs et Idlib en grande partie, et étendent leur domination à d’autres parties du pays. L’anarchie qui se répand a mené à une vague d’enlèvements criminels, en outre, elle exonère de devoir tenir une comptabilité publique [des victimes]. Tant celui qui parcourt Facebook que celui qui parle avec des Syriens connaît des histoires tirées du quotidien à propos de “nettoyages confessionnels”, des gens qui sont tués seulement parce qu’ils sont Alaouites ou Sunnites.

La plaine d’Houla, principalement habitée par des Sunnites, qui se trouve entre la ville sunnite d’Homs et les montagnes alaouites, est chargée d’une longue histoire de tensions confessionnelles. Le massacre s’est produit dans Taldou, l’un des plus grands hameaux de Houla. Les noms des 84 civils tués sont connus. Il s’agit des pères, des mères et de 49 enfants de la famille al Sajjid et des deux branches de la famille Abdarrazzaq. Des habitants de la ville témoignent que les Alaouites tués sont des musulmans qui se sont convertis de l’Islam sunnite à l’Islam chiite. Eloignés de quelques kilomètres de la frontière libanaise, ils se rendent suspects de sympathies pour le Hezbollah détesté des sunnites. En outre, on compte parmi les victimes les membres qui résidaient à Taldou de la famille d’Abdalmuti Mashlab, député du parlement fidèle au régime.

Les appartements des trois familles se trouvaient dans différentes parties de Taldou. Les membres des familles ont été visés et tués à une exception près. Aucun voisin n’a été même simplement blessé. La connaissance des lieux était une condition préalable à ces “exécutions” bien préparées. L’agence de presse AP a cité l’unique survivant de la famille al Sajjid, Ali, un enfant de 11 ans, avec ces mots : « les auteurs étaient tondus et avaient de longues barbes ». Cela ressemble aux jihadistes fanatiques, pas aux milices de la Schabiha. Il a survécu parce qu’il a fait le mort et s’est enduit avec le sang de sa mère, a déclaré le jeune garçon.

Les rebelles sunnites mettent à exécution la “liquidation” de toutes les minorités

Dés le 1er avril, Mère Agnès-Mariam de la croix, du cloître jacobin (“Deir Mar Yakub”) qui se trouve au sud d’Homs dans la localité de Qara, décrivait dans une longue lettre ouverte le climat de violence et de peur dans la région. Elle arrive à la conclusion, que les rebelles sunnites ont mis en oeuvre une liquidation graduelle de toutes les minorités ; elle décrit l’expulsion des chrétiens et des alaouites de leurs maisons par les rebelles, et le viol de jeunes filles qui sont remises aux mains des rebelles comme des “butins de guerre” ; elle a été témoin oculaire, lorsque des rebelles dans la rue Wadi Sajjeh, suite au refus d’un commerçant de fermer son magasin, le tuèrent dans un attentat à la voiture piégée, puis lorsque devant une caméra d’Al Jazeera ils déclarèrent que c’était le Régime qui avait commis cet acte. Enfin, elle décrit comment des rebelles sunnites bloquèrent dans le quartier de Khalidijah à Homs des otages alaouites et chrétiens dans une maison et comment ils la firent sauter, pour expliquer ensuite que c’était un crime atroce du régime.

Pourquoi les témoins oculaires syriens peuvent-ils dans ce contexte être considérés comme dignes de foi ? Parce qu’ils n’appartiennent à aucun camp du conflit, mais se trouvent entre les fronts. Ils n’ont aucun autre intérêt que de tenter encore d’arrêter l’escalade sans fin de la violence. C’est dans leur entourage que plusieurs personnes viennent juste d’être tuées. Et en conséquence, personne [parmi eux] ne va révéler son identité. Cependant, nous ne pouvons pas avoir la certitude que tous les détails se sont produits exactement comme ils sont décrits, à un moment où un contrôle indépendant de tous les faits sur place et dans leur déroulement n’est pas possible. Et bien que le massacre de Houla se soit produit selon la version décrite ici, aucune conclusion ne peut en être tirés pour d’autres atrocités. Comme par le passé au Kosovo, chaque massacre devra être examiné séparément après cette guerre.

Quels autres faits soutiennent cette version ? Le F.A.Z. n’a pas été le premier à informer d’une nouvelle version du massacre de Houla. Simplement, les autres rapports n’ont pu trouver leur place à contre courant des grands médias généralistes. Le journaliste russe Marat Musin (1), qui travaille pour la petite agence de presse Anna, s’était arrêté les 25 et le 26 mai dans Houla. Il a été en partie témoin oculaire, et a publié les déclarations d’autres témoins oculaires. En outre, le journaliste néerlandais indépendant spécialiste des questions arabes et vivant à Damas Martin Janssen a pris contact après le massacre avec le cloître jacobin à Qara, qui dans le passé a recueilli beaucoup de victimes du conflit et dont les nonnes se sacrifient dans leur action humanitaire.

Des rebelles ont décrit leur version du massacre à des observateurs des Nations-Unies

Les nonnes lui ont décrit comment, lors de ce 25 mai, plus de 700 rebelles armés, arrivés de Rastan, se sont emparés devant Taldou d’un poste de contrôle de l’armée, comment ceux-là après le massacre ont empilé les cadavres des soldats et des civils tués devant la mosquée, et comment ils ont raconté le jour suivant leur version du massacre prétendu de l’armée syrienne aux observateurs des Nations-Unies devant les caméras des télévisions favorables aux rebelles. Le secrétaire général des Nations-Unies Ban Ki-moon a annoncé le 26 mai lors du Conseil de Sécurité des Nations-Unies, que les circonstances exactes n’étaient pas claires. Cependant les Nations-Unies furent quand même en mesure de déclarer “qu’il y a eu des tirs d’artillerie et de grenades. En outre, il y a eu d’autres formes de violence, parmi lesquelles des coups de feu à bout portant et des sévices sérieux”.

Nous pouvons reconstituer le déroulement suivant des faits : après la prière du vendredi 25 mai, plus de 700 [rebelles] armés sous le commandement d’Abdurrazzaq Tlass et Yahya Yusuf, répartis en trois groupes qui venaient de Rastan, Kafr Laha et Akraba, ont attaqué trois postes de contrôle de l’armée autour de Taldou. Les rebelles bien supérieurs en nombre et les soldats (la plupart également sunnites) se sont livrés à des combats sanglants au cours desquels deux douzaines de soldats, principalement des engagés volontaires, ont été tués. Pendant et après les combats, les rebelles ont éliminé, aidés par des habitants de Taldou, les familles Sajjid et Abdarrazzaq. Celles-ci avaient refusé de se joindre à l’opposition.

Rainer Hermann
Frankfurter Allgemeine Zeitung, le 13 juin 2012.

Note de la rédaction (Frankfurter Allgemeine Zeitung):

  • (1) Le journaliste Marat Musin a aussi confirmé la présence d’officiers français sur le sol syrien, capturés par l’armée régulière et qui ont fait l’objet de négociations dont les termes sont restés secrets pour leur expulsion via le Liban. 

 

Article original en allemand (13.06.2012) :
http://www.faz.net/aktuell/politik/arabische-welt/syrien-eine-ausloeschung-11784434.html

Traduction : http://www.reopen911.info/

Articles Par : Rainer Hermann

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