« Tout ce qui se passe en Palestine est occulté »

Entretien avec Bichara Khader

Professeur à l’université de Louvain, Bichara Khader rappelle que le noeud du conflit proche-oriental reste le problème palestinien, et se prononce pour un retour aux négociations.

L’universitaire palestinien, Bichara Khader, est basé en Belgique de longue date. Son frère Naïm fut jadis représentant de l’OLP à Bruxelles et assassiné. Il répond aux questions de l’Humanité.

Françoise Germain-Robin : Pendant toute la guerre israélienne contre le Liban, on n’a pratiquement plus parlé dans les médias de celle menée contre la population palestinienne de la bande de Gaza, commencée dès le mois de juin et qui n’a jamais cessé, faisant plus de 200 morts palestiniens. Comment expliquez-vous ce silence, et le fait que l’Union européenne et l’ONU semblent se désintéresser de la question ?

Bichara Khader :

L’un de mes derniers articles, publié dans la presse espagnole, était intitulé « Détruire le Liban pour conserver la Palestine ». C’est un titre qui résume mon analyse de ce qui vient de se passer. Les yeux de la communauté internationale ont été rivés sur le Liban depuis la mi-juillet. Et il y a gros à parier que, dans les prochaines semaines, elle sera surtout préoccupée par le déploiement de la Force internationale et la définition de son mandat. Le résultat, c’est que tout ce qui se passe en Palestine est occulté : les deux cents morts dont vous parlez, mais aussi les destructions considérables, les assassinats ciblés quotidiens, les milliers de blessés et de sans-abri.

Ma thèse, c’est que tout conflit récent éclipse les conflits antérieurs et qu’Israël a toujours joué sur cela.

Ainsi, le conflit de 1967 a fait oublier la guerre de 1948 et déplacé les enjeux. L’occupation de la Cisjordanie et de Gaza est devenue le problème sur lequel le monde entier s’est focalisé, en oubliant la situation antérieure. Toutes les discussions n’ont plus porté que sur 22 % de la Palestine historique, en oubliant qu’à l’origine, c’est 56 % qui étaient dévolus à l’État palestinien. Le fait qu’on ne parle plus que de 22 % était devenu un fait acquis sur lequel il n’y avait pas lieu de revenir.

F G-R : En somme, c’est, depuis lors, une fuite en avant perpétuelle ?

Bichara Khader :

C’est devenu une constante de la politique israélienne. Le retrait unilatéral de Gaza a éclipsé la question du mur, ce mur qui sépare la Palestine de la Palestine et dont la construction continue, alors qu’il a été déclaré illégal par la Cour internationale qui a demandé son démantèlement.

Et le Liban a fait oublier Gaza. En réalité, Israël n’a jamais quitté Gaza. Les colons sont partis, mais la bande de Gaza reste une enclave fermée à double tour dont toutes les frontières – terrestres, aériennes et maritimes – sont totalement cadenassées par Israël qui peut continuer d’y agir à sa guise. Pourtant, ce qui s’est passé au Liban a prouvé une chose : la faillite de tout projet unilatéral. Comme le retrait unilatéral du Liban en 2000, le retrait unilatéral de Gaza en 2005 n’a rien réglé.

F G-R : Comment expliquez-vous le désengagement de l’Union européenne qui semble avoir abandonné la recherche d’une solution négociée ?

Bichara Khader :

Je pense que cela vient du fait qu’Israël a réussi à faire croire que son combat faisait partie intégrante du combat de l’administration Bush contre le terrorisme. L’Occident a tendance à avaler cette thèse qui fait d’Israël son porte-étendard dans la guerre contre le terrorisme. On en arrive à ne plus faire de distinction entre le Hamas, le Hezbollah et al Qaeda. Ce n’est pas la réalité aujourd’hui. Mais agir comme si c’était le cas, c’est prendre le risque que certaines factions palestiniennes, désespérées de ne pouvoir réaliser les objectifs de libération nationale qui sont aujourd’hui les leurs, ne se laissent tenter par al Qaeda.

Il faut que les Européens reviennent à ce qui est le problème central de toute cette région, c’est-à-dire le problème palestinien, et s’attellent d’urgence à sa solution. Pour l’instant, on constate qu’il y a une prise de conscience très nette, chez les dirigeants européens, de cette centralité du problème – y compris chez Tony Blair qui essaie de redorer son blason en en faisant son cheval de bataille. Mais cela reste du domaine des discours et des voeux pieux. Comme s’il n’y avait pas de solution possible, alors qu’en réalité,

la recette est très simple.

F G-R : Quelle recette ?

Bichara Khader :

Il faut revenir aux négociations, si nécessaire dans le cadre d’une conférence internationale sous l’égide du « quartet ». C’est la responsabilité de la communauté internationale d’y pousser Israël, mais c’est aussi la responsabilité des Palestiniens de montrer qu’il y a un partenaire. Pour cela, ils doivent se mettre d’accord pour présenter un front uni, ce qui facilitera la tâche de la communauté internationale. Je crois que l’heure de vérité est venue. Pour Israël aussi, qui ne peut plus temporiser davantage.

Entretien réalisé par Françoise Germain-Robin

http://www.humanite.fr 29 août 2006.


Articles Par : Françoise Germain-Robin

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