Vérité et Guerre, les oubliés des partis politiques.

Les media ignorent la vérité ou la déforment tandis que les Etats-Unis – de plus en plus impérialistes, et suivis par la Grande Bretagne – poursuivent leurs visées expansionnistes.

La saison 2008 des conférences en Grande Bretagne passera dans l’histoire comme celle du Grand Silence. Les politiciens sont venus puis sont repartis et ont prononcé des mots devant de grands portraits où on les voyait en train de saluer de la main. Et on a beaucoup entendu parler des uns et des autres. Adam Boulton, rédacteur en chef de la chaine Sky News, qui traîne une étiquette de « mari de l’assistante de M. Blair, Anji Hunter », a publié un livre de potins alimenté grâce à « ses contacts exclusifs avec le 10 Downing street » (siège du Premier Ministre – ndt). Et voici ce qu’il nous révèle : Tony Blair a menti. Quant à l’autre Tony Blair, le criminel de guerre, il n’est même pas mentionné, car celui qui dédicace ses livres et qui salue au passage ne sera considéré au pire que comme un menteur.

L’élite se complait dans une autocélébration à laquelle sont invités tous ceux qui, du Parti Travailliste au Conservateur, ont offert un « standing ovation » au criminel de guerre lors de sa dernière journée devant le Parlement et qui n’ont toujours pas voté, encore moins condamné, le rôle joué par la Grande Bretagne dans la destruction humaine, sociale et physique de toute une nation. A la place nous avons droit à des débats tels que « L’espoir peut-il gagner ? » et mon préféré, « la politique étrangère peut elle être un atout pour le parti Travailliste ? ». Au sujet des crimes dont on ne pouvait pas parler, Harold Pinter a dit « Il ne s’est rien passé. Même au beau milieu des événements, il ne se passait rien. Cela n’avait pas d’importance. Cela n’avait aucun intérêt. »

Le rédacteur chef de la rubrique économique du journal The Guardian, Larry Elliott, a écrit que le Premier Ministre « ressemble à un héro tragique d’un roman de Hardy : un homme foncièrement bon qui tombe suite à une erreur de jugement ». Et quelle est donc cette erreur de jugement ? Deux aventures coloniales meurtrières ? Non. L’augmentation sans précédent de l’industrie de l’armement britannique et des ventes d’armes aux pays les plus pauvres ? Non. La suppression des services publics et leur remplacement par une clique au service des ultra-riches ? Non. La « folie » du Premier Ministre, selon Larry Elliott, c’est d’avoir « repoussé la date des élections l’année dernière ». Nous sommes en plein délire.

Suivre les Etats-Unis

On peut cependant repérer la vérité en appliquant la règle Orwellienne qui consiste à inverser les déclarations officielles, telles que « la Russie coupable d’une agression risque de se retrouver au ban de la communauté internationale, préviennent les Etats-Unis », ce qui donne une indication sur l’identité des véritables agresseurs ; ou bien en franchissant les limites invisibles fixées dans le cadre des débats autorisés dans les milieux politiques et économiques. « Lorsque la vérité est remplacée par le silence, » a dit le dissident soviétique Yevgeny Yevtushenko, « le silence est un mensonge ».

Comprendre le silence est essentiel dans une société où l’information n’est plus qu’une cacophonie. Le silence couvre la vérité, et la vérité est que les partis politiques britanniques ont convergé et suivent désormais le modèle de l’idéologie unique des Etats-Unis. Ceci est différent du consensus politique établi il y a cinquante ans et connu sous le nom de social-démocratie. L’union politique d’aujourd’hui ne s’appuie sur aucun principe social démocrate. Le mot « débat » a rejoint la liste des mots creux et « principe » ne fait même plus partie du vocabulaire. Les pauvres et l’état financent les riches, c’est un fait. Ajoutez le pillage des services publics et vous obtiendrez ce qu’on appelle la privatisation.

Tout ceci fut imaginé par Margaret Thatcher mais, plus important, par les cerveaux du New Labour. Dans leur ouvrage The Blair Revolution Peter Mandelson et Roger Liddle déclarent que les « nouveaux piliers économiques » de la Grande Bretagne sont ses multinationales, l’industrie aérospatiale (armement) et la « suprématie du City de Londres » (quartier d’affaires – ndt). Tout le reste était destiné à être dépouillé, y compris le trés british service public. Le tout dans le cadre d’un nouvel autoritarisme social piloté par une hypocrisie basée sur des « valeurs ». Mandelson and Liddle réclamaient une « discipline sévère » et « une majorité qui travaille dur » et « l’élevage des enfants (sic) d’une manière convenable ». Et lors du lancement formel de sa Murdochratie, Blair a employé les termes « moral » et « moralité » 18 fois lors de son discours prononcé en Australie, en tant qu’invité de Rupert Murdoch [magnat de la presse mondiale - ndt] , qui a récemment trouvé Dieu.

Un groupe de réflexion appelé Demos était l’exemple même de ce nouvel ordre. Un des fondateurs de Demos, Geoff Mulgan, qui fût personnellement récompensé par un poste au sein d’une des « unités politiques » de Blair, a écrit un livre appelé Connexity. « Dans une bonne partie du monde » nous gratifie-t-il, « le problème le plus pressant n’est ni celui de la pauvreté ni celui de la pénurie… mais plutôt les désordres provoqués par la liberté : les troubles causées par trop de libertés dont on abuse au lieu d’en user de manière constructive. » Vivant apparemment sur une autre planète, il écrit aussi : « pour la première fois dans l’histoire, la plupart de nations les plus puissantes ne cherchent pas à faire de conquêtes. »

Une telle affirmation, aujourd’hui comme hier, ne peut être vue que comme une sinistre parodie dans un monde ou plus de 24.000 enfants meurent chaque jour des effets de la misère et au moins un million de personnes sont mortes dans un seul des pays conquis par une de ces “nations les plus puissantes”. Cette pensée est l’exemple même de cette « culture » politique qui a réussi à fusionner le libéralisme traditionnel avec le courant débile du monde politique occidental et qui a réussi à nous priver de « trop de libertés » aussi efficacement et anonymement que des innocents sont écrasés sous nos bombes en Afghanistan.

Les résultats de ces illusions organisées sont rarement reconnus. La crise économique actuelle, qui menace l’emploi et les services publics, est la conséquence directe d’un militarisme rampant comparable, à peu de choses prés, à la première moitié du 20ème siècle, lorsque la nation la plus avancée et cultivée de l’Europe commit un génocide. Depuis les années 90, le budget militaire des Etats-Unis a doublé. Tout comme la dette nationale, il est actuellement le plus gros de tous les temps. Le vrai montant n’est pas connu, parce que jusqu’à 40% de ce montant est « classifié » – c’est-à-dire caché.

La Grande-Bretagne, dont l’industrie de l’armement occupe la deuxième place derrière les Etats-Unis, a elle aussi été militarisée. L’invasion de l’Irak a couté au moins 5 mille milliards de dollars. Les 4.500 soldats britanniques à Bassora n’ont pratiquement jamais quitté leurs casernes. Ils sont présents parce que les Etats-Unis l’exigent. Le 19 septembre, Robert Gates, le secrétaire à la Défense US, se trouvait à Londres pour réclamer 20 milliards de dollars à ses alliés comme la Grande Bretagne pour augmenter le nombre de soldats en Afghanistan et atteindre les 44.000. Il a dit que le nombre de soldats britanniques serait augmenté. C’était un ordre.

Pendant ce temps, l’invasion US du Pakistan est en cours, secrètement autorisée par le Président Bush. Le candidat du « changement » à la présidence, Barack Obama, a déjà appelé à une invasion et plus d’avions et plus de bombes. Les ironies sont sidérales. Une école religieuse pakistanaise attaquée par des missiles américains, tuant 23 personnes, fût créée dans les années 80 avec le soutien de la CIA. Elle faisait partie de l’opération Cyclone, qui consistait pour les Etats-Unis à armer et financer les groupes moudjahidin qui devinrent Al Qeada et les Taliban. L’objectif était de faire tomber l’Union Soviétique. Ce qui fut fait. Idem pour les tours jumelles du World Trade Center.

La Guerre contre le Monde

Le 20 septembre (2008), la riposte inévitable à la dernière invasion en date fut un attentat contre l’hôtel Marriott à Islamabad. Cela me rappelle l’invasion du Cambodge par le Président Nixon dans les années 70, invasion organisée pour faire diversion de la défaite qui s’annonçait au Vietnam. Le résultat fut la prise de pouvoir par les Khmères rouges de Pol Pot. Aujourd’hui, avec les guérillas Taliban qui se rapprochent de Kaboul et l’OTAN qui refuse toute négociation sérieuse, la défaite s’annonce également en Afghanistan.

Il s’agit d’une guerre contre le monde.

En Amérique latine, l’administration Bush fomente des coups d’état, qui ne font que commencer, au Venezuela, en Bolivie et peut-être au Paraguay, autant de démocraties dont les gouvernements s’opposent à l’interventionnisme rapace et historique de Washington dans son « arrière-cour ». Le « Plan Colombie » de Washington sert de modèle à un assaut passé sous silence contre le Mexique. Il s’agit de l’Initiative de Merinda, qui autorisera les Etats-Unis à financer une « guerre contre la drogue et le crime organisé » – une opération qui servira de couverture, comme en Colombie, pour militariser le Mexique et garantir une « stabilité pour le business ».

La Grande Bretagne est impliquée dans toutes ces aventures – une « Ecole des Amériques » version britannique est en cours de construction en Pays de Galles, où des soldats britanniques formeront des tueurs en provenance des quatre coins de l’empire US au nom de la « sécurité globale ».

Il y a pire : la guerre contre la Russie, potentiellement plus dangereuse et l’objet d’une plus grande désinformation dans les débats publics encore tolérés. Il y a deux ans, Stephen Cohen, professeur d’études russes à l’université de New York, a écrit un article de référence dans la revue The Nation (*). Il nous met en garde contre « la trés grave menace (posée) par la guerre froide non déclarée que Wahington, tous partis confondus, mène depuis 15 ans contre la Russie post-communiste  ». Il décrit les effets catastrophiques de la mentalité du « vainqueur qui rafle tout » en « profitant de la faiblesse de la Russie à partir de 1991 », lorsque les deux tiers de la population étaient réduits à la misère et que l’espérance de vie dépassait à peine 59 ans. Elément pratiquement inconnu du grand public en Occident, la Russie est en train d’être encerclée par des bases et des missiles US et de l’OTAN en violation totale de la promesse faite par les Etats-Unis de ne pas étendre l’OTAN « un centimètre de plus vers l’est ». Le résultat, écrit Cohen, « est un rideau de fer à l’envers, version US, et le refus par les Etats-Unis de reconnaître toute légitimité aux préoccupations Russes sur des intérêts nationaux situés hors de son territoire, même d’anciennes républiques limitrophes ethniquement identiques, comme l’Ukraine, la Biélorussie et la Géorgie. [Il y a même] la présomption que la Russie n’aurait pas une souveraineté totale à l’intérieure de ses propres frontières, comme indiquée par les constantes interventions des Etats-Unis dans les affaires intérieures Russes depuis 1992… les Etats-Unis tentent d’acquérir une domination nucléaire qu’ils n’ont pas réussi à obtenir à l’époque de l’Union Soviétique ».

Le danger grandit rapidement avec les média US qui présentent encore une fois les relations US-Russie comme « un combat à mort – peut-être littéralement ». Selon Cohen, le libéral Washington Post, « se lit comme une Pravda échouée sur les rives du Potomac (rivière qui traverse Washington – ndt) ». Même chose en Grande Bretagne où on assiste au déversement de la propagande selon laquelle la Russie serait entièrement responsable de la guerre en Caucase et doit donc être considéré comme « paria ». Sarah Palin, qui pourrait devenir un jour présidente des Etats-Unis, a dit qu’elle était prête à attaquer la Russie. Ces roulements de tambours persistants ont poussé la Russie à revenir aux anciennes alertes nucléaires. Rappelons-nous les années 80, écrit Cohen, « lorsque le monde faisait face à de graves dangers sous la Guerre Froide, et que Mikhail Gorbachev, de manière inattendue, a surgi et proposé une porte de sortie en brisant tous les tabous. Y’a-t-il aujourd’hui aux Etats-Unis un dirigeant prêt à rattraper cette occasion ratée ? ». La question est urgente et doit être posée partout dans le monde par ceux qui ont encore le courage de briser ce silence de mort.

(*) Stephen Cohen, The New American Cold War, the Nation

Article original en anglais, Truth and war mean nothing at the party conferences, The Newstateman, 25 septembre 2008.

Traduction VD pour le Grand Soir http://www.legrandsoir.info

Articles Par : John Pilger

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John Pilger is an award-winning journalist and filmmaker whose articles and documentaries have been published worldwide. For more information on John Pilger, visit his website at www.johnpilger.com

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